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>         Maurice CUSSON Professeur à l’École de Criminologie Chercheur, Centre international de Criminologie comparée, Université de Montréal.   (1983)         Le contrôle social du crime             Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tr...  
>         Maurice CUSSON Professeur à l’École de Criminologie Chercheur, Centre international de Criminologie comparée, Université de Montréal.   (1983)         Le contrôle social du crime             Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Courriel: jean-marie_tremblay@uqac.ca Site web pédagogique : http://www.uqac.ca/jmt-sociologue/   Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" Site web: http://classiques.uqac.ca/   Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de lUniversité du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.ca/          Cette édition électronique a été réaliséepar Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep deChicoutimi à partir de : MauriceCUSSON Le contrôle social du crime. Paris : Les Presses universitaires deFrance, 1983, 342 pages. Collection Sociologies. M Cusson est professeurà l’École de Criminologie, chercheur au Centre international de Criminologiecomparée de l’Université de Montréal., nous a accordé le 26 juin 2006 sonautorisation de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.   Courriel :maurice.cusson@umontreal.ca Policesde caractères utilisée : Pourle texte: Times New Roman, 14 points.Pourles citations : Times New Roman, 12 points.Pourles notes de bas de page : Times New Roman, 12 points. Éditionélectronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2004 pourMacintosh. Miseen page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’) Éditionnumérique réalisée le 6 août 2006 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, province deQuébec, Canada.   Maurice Cusson (1983)  Le contrôle social du crime.   Paris : Les Presses universitaires deFrance, 1983, 342 pages. Collection Sociologies.  Sommaire  Présentation du livre et del’auteurRemerciements Préface dAlain PEYREFITTE, de lAcadémie française Introduction La tentationLa résistance aux tentationsLe contrôle socialUne typologie du contrôle socialLes résultats du contrôle socialUne définition du crimeLa connaissance et laction  PREMIÈREPARTIE.AUTOPSIE DUN ÉCHEC Chapitre 1.Leffet zéro Le traitement des délinquants :propositions de baseBilan des recherches évaluativesLa récidive au sens strictBien des délinquants ne récidivent pasIl existe des résultats positifs isolésIl nest pas prouvé quon ne peut pastraiterLes interventions viséesLeffet zéro : la proposition de baseLeffet différentiel des traitements Chapitre 2.Les facteurs lourds de la récidive Lhabitude du crime Limmaturité Les handicaps Lexpérience postpénale Les facteurs lourds et leffet zéro Chapitre 3.Les finalités de laction thérapeutique Les buts du traitement Lappel du malade et lappel du délinquant Un double malentendu Chapitre 4.La relation thérapeutico-répressive Le programme : aimer, ne pas punir Le glissement dans la répression La loi de la survivance des peines La relation thérapeutico-répressive Chapitre 5.La justice et la réhabilitation Lidée de justice et la légitimité delaction thérapeutique Les exigences de justice et lefficacitédes traitementsConclusion : Leffet zéro.Pourquoi ?  DEUXIÈMEPARTIE.LA MORALE Chapitre 6.Les délinquants ont-ils leur morale propre ? De la morale moralisatrice à la moraleimmorale Conflits de cultures Conflits ou consensus ?Lattitude normative des délinquantsLambivalence morale des délinquantsLinfluence des délinquants Chapitre 7.Le contrôle moral de la délinquance Les théories du contrôle socialLintégration au groupeLe blâmeLe blâme dans léducation moraleLes sanctions informellesLa toléranceLa dynamique du contrôle moral Chapitre 8.La stigmatisation et la désagrégation du sens moral La tolérance et ses causesLes conséquences de la toléranceLa délinquance assuméeLescaladeLa stigmatisationLamplification de la délinquanceLidentité négative Chapitre 9.Le phénomène moral RécapitulationLe domaine de la moraleStratégies et normesContrainte et coopérationLintériorisationLa motivation morale Chapitre 10.La fonction morale du système pénal Dénoncer le crimeUn effet direct douteuxLimpunité affaiblit la morale et lajusticeLe système pénal et la morale se supportentmutuellement  TROISIÈMEPARTIELA DISSUASION Chapitre 11.Dissuasion et prévention générale La doctrine de la dissuasionDéfinitionsDissuasion et moraleLa certitude des peines et la criminalitéLa sévérité des peines et la criminalitéConclusion : Les difficultés dinterprétation Chapitre 12.La dissuasion spécifique en cause Une thèse contestéeLe choix des peines, la sélection des délinquantset la récidiveLa fréquence des peines et la récidiveConclusion Chapitre 13.La dissuasion spécifique : les faits nouveaux Le degré de contrainteLa durée des sentencesLes premières interventions pénales.Conclusion : Signaux avertisseurs etseuil pénal Chapitre 14.Les mécanismes de la dissuasion La théorie de la dissuasion dans limpasse À qui sadresse la dissuasion ? Dissuasion spéciale et exemplaritérestreinte Lestimation des risques : les délinquantssont-ils optimistes ? Le réalisme des délinquants Les risques cumulatifs Hypothèse  QUATRIÈMEPARTIE.DÉLINQUANTS MALGRÉ TOUT Chapitre 15.La théorie de létiquetage Le problème des délinquants chroniques La théorie de létiquetage Limpact de la première intervention pénalesur la récidive Leffet de la condamnation sur lentouragedu délinquant Les effets secondaires de la réactionsociale La logique de létiquetage Conclusion Chapitre 16.Lexpérience carcérale Les souffrances de la vie en prison La dissuasion subjective Laccommodation Lart de vivre en prison Les misérables Conclusion : La sensibilité différentielleaux peines Chapitre 17.Décision et dissuasion Le projet criminel Battre en retraite Passer à lacte Le goût du risque Laction rationnelle contre la peur La faiblesse Leffet filtrant de la menace pénale Chapitre 18.Se ranger Les bonnes résolutions Le jeu nest plus amusant Réussir dans autre chose Le prix du crime Chapitre 19.La,prédiction de la délinquance et le contrôle social PostulatsDélit unique et phases criminellesLes avantages du crimeLes coûts du crimeLes coûts relatifsAvantages et coûts dactivités légitimesalternativesHypothèseRésolutions CINQUIÈMEPARTIE.LA JUSTICE Chapitre 20.Le problème de la justice Le bien communLa sympathieLa justice Chapitre 21.Le délinquant et les principes de justice Les légitimations du délitLe sentiment dinjustice subieLes criminels sont-ils justes ?La justice et le présentisme des délinquants Chapitre 22.Luniversalité des prohibitions du vol et du meurtre Le relativisme culturel et ses implicationsLa diversité des moralesLe meurtreLe volConclusion Chapitre 23.La réciprocité et le vol La réciprocitéLe fondement rationnel du respect de lapropriété dautruiLautorégulationConclusion Chapitre 24.La liberté et la coercition La libertéLa sphère de liberté Lintérêt bien compris Défendre sa liberté Conclusion Chapitre 25.La justice, la morale et la force La justice fonde la morale et la loi Les sanctions épaulent la justice Lultime recours Ni ange, ni bête Bibliographie    Présentationdu livreet de l’auteur      Retour à la table des matières Maurice Cusson, Le contrôle social ducrime. Paris : Les Presses universitaires de France, 1983, 342 pp.Collection : Sociologies. [Autorisation de diffuser ce livre dans LesClassiques des sciences sociales accordée par lauteur le 26 juin 2006.] Pourquoi les hommes respectent-ils les loisqui interdisent de tuer et de voler ? Voilà la question quexamine Lecontrôle social du crime. Dans cet ouvrage qui remet en cause les dogmes dunecertaine criminologie, lauteur démontre que les hommes disposent de moyenspotentiellement efficaces pour maintenir le crime dans des limitesraisonnables. Au moment où le débat sur le système pénalrisque de senliser dans la confusion, ce livre fait le point. Il présente unesynthèse raisonnée des connaissances actuelles sur lefficacité des moyens dela lutte contre le crime. Maurice Cusson, docteur en criminologie,est professeur agrégé à lUniversité de Montréal.   REMERCIEMENTS      Retour à la table des matières Pour écrire ce livre, jai profité des meilleures conditions quisoient : une année sabbatique passée en Provence dans une villagracieusement mise à la disposition de ma famille par mes amis Anne-Marie etYves Favard. Je ne saurais trop les en remercier. Plusieurs collègues et amis on lu attentivement une première versionde ce livre et ne mont ménagé ni les critiques, ni les suggestions, ni mêmeles encouragements. Je voudrais remercier tout spécialement SuzanneLaflamme-Cusson, Hanna Malewska, Jean Baechler, Yves Brillon, Henri Mendras,Vincent Peyres et José Rico. Leurs réactions me fournirent damples raisons deremettre mon texte sur le métier. Ceci ne veut évidemment pas dire que tous mescritiques seront daccord sur la version définitive. Aussi, loin de moi lidéede leur faire assumer la responsabilité de mes idées et encore moins celle demes erreurs. Claire Tremblay et Louise Faulkner sacquittèrent avec intelligenceet compétence de la tâche de dactylographier les manuscrits. Lune et lautreprirent linitiative de me suggérer des améliorations de forme. Une subvention du Conseil québécois de la recherche sociale a permisla réalisation matérielle de cet ouvrage.    Préface  par Alain PEYREFITTE,de lAcadémie française.        Retour à la table des matières Quand il sagit denvisager le crime, chacun dentre nous a saconviction à défendre : la violence nous interpelle tous. Au milieu despassions, saffrontent les doctrines des spécialistes, sans dailleursquaucune delles propose des remèdes plus efficaces que ne le fait le grandpublic. Maurice Cusson sest appliqué à rendre à tous - spécialistes ouprofanes - les raisons de leurs idées. Ainsi, Montesquieu voulait fairecomprendre aux hommes le pourquoi de leurs lois et de leurs coutumes. MauriceCusson a horreur des mythes simplificateurs qui font souvent des ravages dansles sciences sociales en général, dans la criminologie en particulier. Il ne selaisse influencer par aucune des théories à la mode, même si elles tiennent lehaut du pavé. Précisément sa contribution à la justice pénale est avant tout,comme on dit dans le jargon daujourdhui, une « désidéologisation »de la criminologie. Il se refuse à suivre quelque idée dominante que ce soit,sans la passer au crible des faits connus. Il naccepte ni de considérer que laseule réaction sociale en face de la délinquance, cest le gourdin ; ni decroire que le délinquant est un malade quil suffirait de soigner. Préventionet répression : il faut tenir les deux bouts de la chaîne, en se méfiantde tout préjugé. Comme Tocqueville, auquel il a dû souvent réfléchir, il estdestructeur dillusions. Patient assembleur et bâtisseur de faits, il estrebelle à tout esprit de système. Il se fait laccusateur des idéologies ;le procureur des idées fausses. Dans Le système pénitentiaire aux États-Unis et de son applicationen France Tocqueville écrivait : « Il y a, en Amérique comme enEurope, des hommes estimables dont lesprit se nourrit de rêveriesphilosophiques et dont lextrême sensibilité a besoin dillusions. Ces hommes,pour lesquels la philanthropie est devenue un besoin, trouvent dans le systèmepénitentiaire un aliment à cette passion généreuse : prenant leur point dedépart dans les abstractions qui sécartent plus ou moins de la réalité, ilsconsidèrent lhomme, quelque avancé quil soit dans le crime, comme susceptibledêtre toujours ramené à la vertu (...). Et, poursuivant les conséquences decette opinion, ils entrevoient une époque où, tous les criminels étantradicalement réformés, les prisons se videront entièrement et la justice nauraplus de crimes à punir. » [1] Le sentiment philanthropique est noble et généreux ; et ilarrive à Tocqueville de faire léloge de lun ou de lautre de cesphilanthropes américains, qui sacrifient temps et fortune à une idée généreuse.Mais la politique philanthropique dévoie, et finit par pervertir, cesentiment ; car elle repose sur une idée fausse de la nature humaine, etplus particulièrement du criminel. Dans un livre précédent, Délinquants, pourquoi ?, MauriceCusson avait posé les bases de la nouvelle réflexion quil se proposait demener sur la criminalité et, plus particulièrement, sur la délinquanceadolescente. Son analyse, aujourdhui, prend un tour plus général et plus systématique ;mais sans jamais céder à lesprit de système, ni tomber dans la généralisationabusive. Cet ouvrage abstrait est nourri de chiffres ; lauteur se gardepourtant bien den induire aucune vérité absolue. Théorique sans être théoricienne,empirique sans être empiriste, sa réflexion trie les idées sur le crime, etnen retient que celles qui surnagent. Maurice Cusson ne veut pourtant pas êtreun chercheur dor et ne prétend nous offrir aucune solution ; simplement,modestement, quelques idées, des idées simples, qui nont pas été encore réfutées. Voilà pour la démarche. Une telle garantie de rigueur scientifiquenest pas inutile. Mais il ne suffit pas dabandonner une théorie encontradiction avec les faits. Il faut aussi avoir le courage dabandonner unethéorie qui nexplique pas les faits. À condition, toutefois, de vouloir bienles confronter ensemble. Cette confrontation est une exigence de clarté. Bienplus, elle est le point de départ indispensable à toute nouvelle réflexion dégagéedes a priori. Lobstacle des idées fausses doit être levé. Et, en particulier,lerreur qui consiste à croire que lon peut soigner un criminel si lon ne lepunit pas. Maurice Cusson nest pas seul à lutter contre cette idée, qui futdominante dans lensemble des pays occidentaux, et qui tend aujourdhui à régresserdans lopinion. Mais il le fait sans vaine polémique ; avec une précisionet une lucidité admirables. Lépreuve des chiffres est comme le jugement deDieu des doctrines. Le délinquant nest pas un malade. Cest un homme qui transgresse laloi. Considérons-le donc comme un homme. Intéressons-nous à son acte. À forcede ne considérer que le criminel, on en était venu à oublier le crime.Quest-ce quun crime ? « Un moyen facile de promouvoir ses intérêtset dassouvir ses passions. » Cest une tentation à laquelle on ne résistepas. Un geste qui ignore la morale et les contraintes sociales ; qui échappeà la dissuasion pénale ; qui nie la justice. Cela signifie-t-il que la morale nexiste plus ? Que la sociétéest coupable ? Quil ne sert à rien de punir et que les lois sontinjustes ? De nombreux théoriciens nont pas hésité à sauter à de tellesconclusions. Comment Maurice Cusson démontre-t-il le contraire ? Dabord, en écoutant les criminels eux-mêmes. À le lire, on seraitporté à croire que lintérêt sétait concentré autour de leur personnalité aupoint quon avait oublié dentendre ce quils avaient à dire sur leurs actes.Le lecteur voit ainsi que le délinquant redoute lopinion de ses proches ;quil avoue mettre en balance le profit et le risque avant de commettre un délit ;et quenfin, loin dêtre « illégaliste », il confesse le plus souventle caractère injuste du crime et reconnaît la nécessité du châtiment. Ni le contrôle social, ni la dissuasion pénale ne sont doncinefficaces ; simplement, il leur arrive dêtre insuffisants. La peinenest pas sans effet sur le délinquant ; elle a seulement tendance - dufait de linflation de la criminalité et de lamenuisement de la réactionjudiciaire - à paraître moins redoutable, en regard dun profit substantiel etimmédiat. Quant au sentiment de la justice, il est si bien ancré en chacun denous que le criminel lui-même sefforce de justifier ses actes pour alléger saculpabilité. Voilà bien des conclusions de bon sens ? Ce nest pas sisimple. En déployant des trésors dérudition et une grande finesse deraisonnement, mais sans se départir dune parfaite clarté, Maurice Cussonsapplique à réduire toutes les objections, à débusquer tous les effets perversqui viendraient annuler les expériences. Ni bataille de statistiques, niaffrontement de spécialistes : la guerre des chiffres naura pas lieu.Lobjectivité et la rigueur de louvrage en sont la garantie. Pas à pas, du contrôle social au respect de la loi, Maurice Cussonreconstruit un édifice social si largement révoqué en doute à la fin des annéessoixante. Méthodiquement, à limage de Durkheim - quil n’invoque pas en vain-, il nous conduit de la criminologie à la sociologie. Il nous interroge nous-mêmessur notre sens moral, sur notre adhésion à lordre social, sur notre reculdevant lillégalité. La connaissance du bien et du mal, la peur des sanctionset la croyance rationnelle dans les bienfaits de la loi empêchent les candidatsau délit et au crime de passer à lacte. Nous avions cru quil était possiblede se dispenser de la morale, de se priver de la punition et dassouplir laloi, puisque la criminalité persistait malgré elles. Nous avions tort. Nefaut-il pas au contraire admirer que le crime puisse être relativement rare etque résister à la tentation soit la règle ; y céder, lexception ? Si laugmentation de la criminalité nous inquiète, ne devons-nousdonc pas veiller à renforcer les barrières qui peuvent lendiguer ? Ilfaut poursuivre sans désemparer les réformes économiques et sociales, fautedesquelles la délinquance saccroîtrait démesurément. Mais on ne saurait secontenter de couper les racines dun mal qui renaît sans cesse. Il faut avoirle courage de punir le crime et ne pas se contenter dessayer de comprendre lecriminel. À travers les luttes que mène la société contre la criminalité,suivons Maurice Cusson sur les chemins de la justice et de la liberté.  Alain PEYREFITTE,de lAcadémie française.    INTRODUCTION   La tentation     Retour à la table des matières On a tendance à oublier que le crime peut être un moyen facile depromouvoir ses intérêts et dassouvir ses passions. Les raisons de voler nemanquent pas. Pourquoi ne pas arrondir ses fins de mois par quelquesescroqueries lucratives ? Pourquoi ne pas semparer de lobjet que lon nepeut se payer ? Pourquoi ne pas senrichir au détriment dautrui ? Ily a peu de voleurs comparativement au nombre de personnes à court dargent. Etles raisons de ne pas se laisser tenter par la violence ne sont pas tellementplus rares. Il serait bien commode de supprimer ce rival qui me cause préjudice,ce patron qui me persécute, ce collègue qui ne rate pas une occasion de mecalomnier, ce voisin qui singénie à me rendre la vie impossible. Et quilserait doux de me venger de cet individu qui ma humilié publiquement ! Làencore, il y a bien peu de meurtriers quand on pense à tous ces conflits et àtoutes ces haines. Et la délinquance juvénile banale - vol, vandalisme, agression -procure aux adolescents qui sy livrent des sensations dont lattrait ne doitpas être sous-estimé, lui non plus. On ne se rend pas compte à quel point celapeut être excitant et amusant de voler une automobile ou de sintroduiresubrepticement dans une résidence pour y prendre toutes sortes dobjets précieuxou utiles. Le crime peut être mis au service de passions très diverses :la cupidité, la jalousie, la colère, le ressentiment, la concupiscence,lambition... Vue sous cet angle, la transgression est simplement un moyenparmi dautres de satisfaire un désir pressant, de résoudre un problème oudarriver à ses fins. Cet expédient peut servir les intérêts immédiats dequelquun. Si tel est le cas, on peut prétendre que le penchant au crime existechez lêtre humain. Cet attrait quexerce le crime ne surprend pas quand on songe aucaractère insatiable des appétits humains. Les désirs de lhomme ne semblentpas comporter de limite. Ses besoins croissent constamment, et plus rapidementque les moyens dont il dispose pour les satisfaire. Si les moyens légitimesfont défaut, pourquoi ne pas recourir aux autres ? La résistance aux tentations Si les raisons de passer à lacte sont à ce point nombreuses etpuissantes, le crime devrait être un événement fort courant. Lest-il ? Aucours des années 1976-1977-1978, les taux de cambriolage par 100000 habitants étaientde lordre de 1400 aux États-Unis et de 1200 au Canada. Les nombres de volsqualifiés pour 100 000 habitants se situaient autour de 190 aux États-Unis etde 85 au Canada. Les mêmes taux concernant les décès par homicide étaient de9,3 aux États-Unis, de 2,6 au Canada et de 1,0 en France [2]. Devant ces quelques chiffres, on peut faire trois remarques :1. Il se commet trop de crimes. 2. Le crime reste un événement rare. 3. Lesvariations du volume de la criminalité sont considérables. 1. Quand on juge ces chiffres à laune de notre attachement à la viehumaine et à linviolabilité du domicile, il est clair que les cambriolages,les vols qualifiés et les homicides sont trop nombreux. 2. Lindignation que provoquent ces agissements ne peut nous faireoublier que le crime reste, malgré tout, un événement rare dans la vie de laplupart des citoyens. Le seul fait que la base de calcul habituelle soit lenombre de crimes par 100 000 habitants devrait suffire à souligner son caractèreexceptionnel. Aujourdhui, en France, on risque vingt fois plus de mourir dunaccident dautomobile que dêtre victime dun homicide. Au Canada, moins deneuf habitants sur 10000 sont victimes dun vol qualifié. Il faut se rendre àlévidence : les gens respectent bien plus souvent la loi quils ne laviolent. Dans le cas des crimes graves, le fait est massif, totalement irréfutable.La criminalité serait infiniment plus forte si les gens cédaient à toutes lestentations qui se présentent sur leur chemin. 3. La criminalité varie énormément dans lespace et dans le temps.Les Américains daujourdhui assassinent neuf fois plus souvent leur prochainque les Français. Sauf à prétendre que les Français sont infiniment plushabiles à dissimuler leurs cadavres que les Américains, il faut reconnaîtrequon résiste mieux à la tentation de tuer en France quaux États-Unis. Et ilsemble quon y résiste mieux dans la France contemporaine que dans celle duXIXe siècle : les homicides y étaient alors deux fois et demie plusnombreux quaujourdhui (Chesnais, 1981, pp. 71-76). Nous sommes donc confrontés à un fait simple et facile àadmettre : il arrive que le crime soit relativement rare. Si, parailleurs, on accepte que les prescriptions du Code pénal peuvent brimer despulsions aussi fortes que lappât du gain, la volonté de puissance ou le désirsexuel, ce phénomène a de quoi surprendre. On peut légitimement sétonner quily ait tant de crimes, mais on peut tout aussi légitimement sétonner quil y enait si peu. Si la délinquance mérite dêtre expliquée, le respect de la loi adroit, lui aussi, à une explication. La question est donc posée : Pourquoiles hommes respectent-ils la loi ? Plus précisément, le problème se poseen ces termes : Pourquoi arrive-t-il aux êtres humains de sacrifier leursdésirs à la règle ? La résistance aux tentations pourrait sexpliquer par lhypothèseselon laquelle lêtre humain possède des inhibitions innées qui lempêcheraientde tuer ou de voler. Mais cela semble peu vraisemblable. Il suffit, pour senconvaincre, dobserver nimporte quel jeune enfant en compagnie de sescamarades. Il sempare de leurs jouets et, si une querelle éclate, il frappeavec toute la force quil peut déployer. Seuls sa faiblesse, sa maladresse etle manque darmes lempêchent dinfliger de cruelles blessures. Ladulte nestpas exempt, lui non plus, de penchants criminels. En temps de guerre, lhonnêtecitoyen endosse luniforme et, si loccasion se présente, il ne dédaigne pas, mêmeen territoire dores et déjà conquis, de se livrer au pillage, au viol, aumeurtre. Et ses ardeurs ne semblent pas refroidies par un quelconque mécanismerégulateur inné. Et que dire des variations considérables dans le volume de lacriminalité ? Les inhibitions innées seraient-elles inégalement répartiesselon les époques, selon les peuples, selon la dimension des villes ? Si le crime pose un problème dans les sociétés humaines, cest quelhomme ne se soumet pas automatiquement aux lois, pas plus quil ne cède àtous coups aux tentations. Depuis Malinowski, on a cessé de croire que leshommes obéissent spontanément aux lois ou aux coutumes. « Nest-il pascontraire à la nature humaine daccepter toute contrainte comme allant de soi,et a-t-on jamais vu un homme, quil soit civilisé ou primitif, se conformer àdes réglementations et à des tabous désagréables, pénibles, voire cruels, sansy être forcé et contraint par une force qui dépasse ses moyens de résistance ? »(Malinowski, 1926, p. 12). Ainsi, contrairement à ce que pensait Rousseau, lhomme nest pasnaturellement bon, ce qui ne veut pas nécessairement dire quil soitnaturellement mauvais. Cela signifie quil lui arrive dêtre tenté par le volou la violence et que la nature ne la pas doté dun instinct susceptible defaire obstacle à la tentation. A ce titre, tout être humain est un délinquanten puissance. Le contrôle social  Quest-ce qui supplée à ce manque dinhibition ? Bon nombre desociologues pensent que cest le contrôle social. Les pulsions criminelles dechacun sont tenues en échec par ce que Durkheim appelait la contrainte socialeet ce que les sociologues contemporains désignent par les expressions « régulationsociale » ou « contrôle social ». On entend par là lensembledes moyens par lesquels les membres dune société simposent la conformité nécessaireà la vie en commun [3].Cette définition est un peu trop englobante pour les fins qui sont icipoursuivies. Si on accepte de se restreindre au phénomène criminel, la définitionla plus indiquée serait celle-là. Par contrôle social, on désigne lensembledes moyens spécifiquement utilisés par les hommes pour empêcher ou limiter lecrime. Le contrôle social sexerce quand, au moment de violer une loi unindividu rencontre une résistance dorigine sociale qui lempêche dagir ou, aumoins, le fait hésiter. Depuis Durkheim, les sociologues ont souvent eu tendance à penserque le contrôle social se ramène à lemprise de la société sur ses membres.Cette conception présente, à mes yeux, linconvénient dopposer trop catégoriquementindividu et société. Je me rallierai plutôt à la conception de Crozier quiinsiste sur le fait que les hommes « simposent à eux-mêmes »laconformité. Dans cette hypothèse, la clef du contrôle social devrait se trouverdabord dans lindividu et, ensuite, dans le jeu de linteraction entre lesmembres dun même groupe. La soumission aux lois sexpliquerait alors par lesmotivations que les individus développent au cours de leurs relations avecautrui. En dernière analyse, le contrôle social reposerait donc, non surlinfluence du groupe sur ses membres, mais sur une structuration des relationsinterpersonnelles telle que la conformité y devienne profitable ou valorisantepour ceux qui y sont impliqués. Une typologie du contrôle social Un des plus sérieux obstacles à létude systématique du contrôlesocial tient au fait quon na pas su mettre de lordre dans la diversité deses manifestations. On ne trouve pas de typologie qui aille au-delà des catégoriesdescriptives ou administratives - prison, police, tribunaux, probation, contrôleformel, contrôle informel, etc. Si on prétend aller plus loin quelaccumulation des faits singuliers, si on a lambition de se hausser à unniveau de généralité suffisamment élevé, il est indispensable de réduire lacomplexité infinie des manifestations concrètes du phénomène à quelques catégoriesessentielles. Voilà pourquoi jai construit une typologie théorique du contrôlesocial constituée de quatre types possédant chacun sa logique propre : 1.le traitement, 2. la morale, 3. la dissuasion et 4. la justice. 1. Le traitement est une forme de contrôle social qui a eu, pendant le dernierdemi-siècle, la faveur des spécialistes des sciences humaines et celle delarges secteurs de lopinion. Lutilisation de mesures thérapeutiques pour réhabiliter,rééduquer, resocialiser - peu importe le terme - les délinquants repose surlhypothèse que le crime est le symptôme dun problème psychologique. Il sagitdonc de diagnostiquer le trouble qui est à lorigine de la conduite délinquantepuis de le traiter. Le but poursuivi est de restaurer léquilibre psychologiquedu délinquant et de répondre de façon individualisée à ses besoins. Le patientest réhabilité quand le thérapeute a réussi à changer les aspects de sapersonnalité qui le poussaient au crime. 2. La morale. On a longtempscru - et la croyance est encore vivace chez bien des gens - que le crime esttenu en échec par de solides convictions morales. Les notions de bien et demal, épaulées par les pressions exercées par tous ceux qui désapprouvent lecrime, forment lessentiel de ce quon peut appeler le contrôle moral de la délinquance.Celui-ci repose sur lhypothèse que la réprobation du crime exercera uneinfluence sur la conduite des gens. En effet, lindividu qui sest laisséconvaincre que le crime est un acte indigne acquiert, par le fait même, unemotivation pour résister aux tentations. Le contrôle moral table sur le besoin quont les êtres humains de serespecter. Il mise aussi sur leur désir dêtre bien vus des gens dont lopinionleur importe : ceux quils estiment et ceux auxquels ils sont attachés.Ainsi, la personne sur qui sexerce laction de la morale évite le crime parcequelle est convaincue que, si elle cédait à la tentation, elle se déshonoreraita ses yeux et aux yeux dautrui. 3. La dissuasion. Le mode decontrôle social le plus visible et le mieux connu est fondé sur la force. Onvise à soumettre les citoyens aux lois en leur inspirant une « craintesalutaire »ou en les rendant incapables de commettre des crimes. Par lamenace et par lapplication effective du châtiment, on met les citoyens devantun choix : se soumettre ou encourir une peine. La neutralisation est unemesure complémentaire à lintimidation : principalement par lincarcération,le délinquant est mis dans limpossibilité physique de commettre de nouveauxcrimes. La caractéristique de la force est quelle nexige pas, pour êtreefficace, le consentement de celui sur qui elle sexerce. 4. La justice est une notiondiffuse à laquelle on fait constamment référence mais qui a été peu étudiée,sauf par les philosophes. La justice instaure au sein du corps social un modedattribution des biens et des charges qui, par divers arbitrages, tient comptedes droits de chacun. Les prohibitions du vol et de lagression peuventsatisfaire aux exigences de justice de lindividu parce quil est dans son intérêtde vivre dans une société où chacun respecte la personne et les biens dautrui.Il jouit ainsi de la plus grande liberté compatible avec celle dautrui, étantprotégé contre les atteintes à ses droits tout en respectant réciproquementceux dautrui. Les principes de justice favorisent léclosion de solutions derechange au crime qui, pour lessentiel, prennent la forme de relations fondéessur la réciprocité. Ces relations se maintiennent grâce à des mécanismes autorégulateurspar lesquels chaque citoyen est conduit à faire respecter les règles quilrespecte lui-même. Le crime est alors tenu en échec parce quil met en causelintérêt à long terme de son auteur et parce quil justifie les victimes dansdes réactions comme la réclamation, la rupture ou la vengeance qui tendent à rétablirléquilibre, cest-à-dire une équitable répartition des biens et des charges. Les résultats du contrôle social Dans ce livre, jexamine systématiquement ces quatre types de contrôlesocial et, surtout leur impact sur la délinquance. Pour le commun des mortels, il paraîtra évident que le contrôlesocial - au moins certaines de ses manifestations - remplit sa fonction etcontribue, sinon à résorber, du moins à réduire le nombre de crimes. Mais cetteopinion est contestée par un grand nombre de spécialistes de la question. Cestainsi que les criminologues positivistes ont constamment mis en doute lidéeque le contrôle social, à lexception des mesures thérapeutiques, pouvait avoirune réelle influence sur la criminalité. Selon eux, les facteurs dordrebiologique, psychologique ou sociologique qui affectent le crime nont pasgrand-chose à voir avec ce quon fait pour tenter de lempêcher. Ceci a conduitces criminologues à élaborer des théories dans lesquelles le contrôle social étaitpurement et simplement ignoré en tant que variable pertinente. Il était jugé sipeu important que, dans bon nombre de traités de criminologie, on ne se donnaitpas la peine den parler, sauf pour faire remarquer, en passant, que le crime atoujours existé bien quil ait de tout temps été cruellement châtié. Pendant les années 60, on a constaté un renouveau dintérêt chez lescriminologues pour le contrôle social. Mais cétait pour affirmer quilcontribue à la fabrication des criminels, produisant donc exactement lecontraire de ce quon pouvait en attendre. Cette idée, surprenante au premierabord, nest pas tellement nouvelle. Le développement de la prison coïncideavec la popularisation du dicton : « La prison est lécole ducrime. » Victor Hugo illustre cette thèse. Jean Valjean vole du pain poursauver sa famille de la faim. Arrêté et condamné, il passe une partie de sa vieau bagne. La terrible vie quil y mène, linjustice et lostracisme quisensuit font de lui un criminel endurci. Depuis la publication des Misérables,lidée na jamais été totalement oubliée. Pour les sociologuesinteractionnistes contemporains, la réaction sociale contre le crime est une opérationdétiquetage par laquelle les individus qui ont la malchance de se faireattraper sont marqués comme criminels. On leur impose ainsi une identité négative.Le délinquant stigmatisé, ne pouvant retrouver sa place dans le circuit social,est contraint de mener une activité de paria qui loblige à une activitécriminelle de laquelle on ne voit pas comment il sortira. Encore maintenant, le raisonnement qui domine en criminologie est lesuivant. Malgré tous les efforts faits depuis toujours pour réprimer le crime,celui-ci existe encore. Les mesures de contrôle social sont donc inefficacesou, pire, elles aggravent le problème. Cependant, cette analyse était tout récemment contestée avec vigueurpar un groupe grandissant de sociologues et de nouveaux économistes qui, auterme de leurs recherches, osaient réaffirmer que les mesures dissuasivescontribuent à faire baisser la criminalité. Lidée que lune ou lautre forme de contrôle social puisse produiredes résultats est, a priori, tout à fait défendable. En effet, si onadmet que les hommes sont tentés par le crime et quils ne possèdent pas decontrôle interne naturel qui les empêcherait de succomber, on devraitsattendre à ce quils passent leur temps à voler et à sentretuer. Or, cenest pas le cas. Ce fait ne pourrait-il pas être expliqué précisément par lecontrôle social ? Sil est évident que celui-ci na jamais réussi àsupprimer totalement le crime, cela nexclut pas la possibilité quil ait uneefficacité relative. Il serait surprenant que toutes les mesuresauxquelles les hommes ont eu recours pour lutter contre le crime aient ététotalement inefficaces. Cela présuppose une vision bien pessimiste de lacapacité de lhumanité à apporter des solutions à ses problèmes. De ce raisonnement découle tout naturellement la démarche qui serasuivie dans ce livre. Elle consistera à analyser le plus systématiquementpossible lefficacité des mesures de contrôle social utilisées actuellementdans les sociétés occidentales. De cette manière, on tentera dexpliquer larelative rareté du crime par son contrôle. Et, logiquement, on tenteradexpliquer la relative fréquence des crimes (il existe des secteurs où ilssont plus nombreux quailleurs) par un contrôle social insuffisant, maladroitou inadéquat. La récidive des délinquants qui, dans le passé, ont fait lobjet deplusieurs mesures de contrôle pose des problèmes particuliers. Pourquoi, malgrétoutes les tentatives faites pour les faire changer de voie, certains hommesrecommencent-ils de plus belle ? On a souvent utilisé ce fait comme preuveque le contrôle social est voué à léchec. Cest peut-être vrai mais cela resteà prouver. Plusieurs chapitres de cet ouvrage seront consacrés à ce problème. Une définition du crime Dans ce livre, le comportement délinquant sera le seul critère dévaluationdes diverses mesures examinées. Il sera, pour employer le jargon du métier, lavariable dépendante. Les termes délinquance, crime, délit, transgression serontutilisés pour désigner les infractions punissables au terme du Code pénal etcausant un dommage évident à autrui [4]. Cette définition restrictive concentre lattention sur les crimescontre la personne et contre la propriété. La liste suivante donne une assezbonne idée de ce dont il sagit : vol (cambriolage, vol de véhicules àmoteur, vol avec violence, escroquerie), vandalisme, agression, coups etblessures, viol, enlèvement et homicide. La délinquance telle quelle vient dêtre définie nest probablementpas le problème social le plus grave qui soit. Elle nen reste pas moins unproblème réel. Les vols et les agressions causent aux citoyens suffisammentdembêtement et de souffrances ; ils suscitent bien assez dinquiétude, deméfiance et de peur pour que cela vaille la peine de se livrer à une réflexionsur le thème de son contrôle. La connaissance et laction Le sujet de ce livre nest pas souvent traité de façon théorique.Presque toujours on en fait un problème pratique à propos duquel on réclame àcor et à cri des solutions concrètes et immédiates. Les criminologues nont pasmanqué dempressement pour répondre à cette demande et ils ne se sont pas faitprier pour distribuer leurs conseils à gauche et à droite. Jai bien peurquils naient été un peu vite en besogne. Les idées actuelles sur le contrôlesocial du crime reposent beaucoup plus sur des modes et des partis pris idéologiquesque sur des faits. Aussi, les solutions préconisées par les criminologues nesont-elles ni meilleures ni pires que celles que défendent les non-spécialistes. Dans ce livre, jai résisté de toutes mes forces à la tentation deproposer des solutions. Jai voulu men tenir aux théories et aux faits. Jaifait cet étrange pari de traiter théoriquement et froidement ce sujet concretet brûlant. Mon objectif est de construire un modèle qui puisse nous aider àcomprendre le phénomène et qui réponde à une exigence : ne pas être encontradiction avec les faits connus. Pour ce faire, jai entrepris de fairepasser les idées sur le contrôle du crime à travers le filtre des faits connus,ne retenant que celles qui ont survécu à cette épreuve. Si mon projet a été menéà bonne fin, on trouvera ici, non pas des idées dont la véracité a été démontrée,mais celles qui nont pu être réfutées jusquà maintenant. Ainsi, lhomme dactions ne trouvera pas de solutions concrète dansce livre et surtout pas la solution. Mais jespère quil en terminera lalecture avec une vision plus juste et plus cohérente du phénomène et, aussi,avec quelques informations. Non pas sur ce quil doit faire, mais sur ce quedautres ont fait et à quels résultats ils ont abouti. Peut-être cela luidonnera-t-il des idées plus précises sur les conséquences possibles de sonaction ?    Lecontrôle social du crime Première partie Autopsiedun échec  Retour à la table des matières     Premièrepartie : Autopsie dun échec Chapitre 1 LEFFET ZÉRO       Retour à la table des matières Au XXe siècle, lantique rêve dune société sans crime se pare duneblouse blanche : cest par des mesures thérapeutiques, croit-on, quon résoudrale problème. Au lieu de punir le criminel, il faut le traiter. Le modèle médicalsimpose aux esprits et donne une nouvelle légitimité au système pénal.Fleurissent alors des institutions dont la finalité est la réhabilitation :tribunaux pour mineurs, liberté surveillée, liberté conditionnelle, sentencesindéterminées, traitement en milieu ouvert, foyers de groupe. Parallèlement,foisonnent les projets de transformer les prisons et les institutions pourjeunes délinquants en milieux thérapeutiques. Sous limpulsion de ce vastemouvement, le système pénal change de visage, dabord et surtout sur le plan dudiscours, mais aussi sur celui du fonctionnement. Cependant, dès son origine, le projet de substituer le traitement auchâtiment laisse transparaître dinquiétantes faiblesses. Difficultésdimplantation dabord : les programmes les plus séduisants sur papier dégénèrentles uns après les autres au contact de la réalité. Aux États-Unis, par exemple,lhistorien Rothman (1980) rapporte que la probation, la libération conditionnelleet les tribunaux pour mineurs étaient à peine nés quils sécartaient de lidéalqui leur était assigné et se muaient en mesures bureaucratiques, superficielleset arbitraires. Dès quil entrait en contact avec la pratique, lor des idéesnouvelles se transformait en plomb. Difficultés sur le plan des résultatsensuite. Dès que les chercheurs entreprennent dévaluer rigoureusement leniveau de récidive des clients de programmes qui se veulent thérapeutiques, ilsdécouvrent, avec désarroi, soit que les taux déchec sont très élevés, soit queles nouvelles mesures ne semblent avoir aucun impact (Healy et Bronner,1926 ; Glueck S. et E., 1934 ; Power et Withmer, 1951). Pendant de longues années, ces faits furent ignorés. On se refusait àremettre en question les principes à la lumière des pratiques quilssuscitaient ou des résultats quils produisaient. On espérait toujours. Maisdepuis dix ans les attitudes se sont considérablement modifiées. Aujourdhui,la plupart des chercheurs croient quil nexiste pas, dans létat actuel desconnaissances, de traitement efficace pour la délinquance. Cette conclusion risque dêtre lourde de conséquences. Elle pourraitvouloir dire que la méthode de contrôle social du crime sur laquelle misaientla plupart des spécialistes des sciences humaines na pas répondu à leursattentes. Mais, dabord, sommes-nous autorisés à affirmer quon ne réussit pas àtraiter les délinquants ? Si oui, quelles sont les causes de cet échec ?Les cinq premiers chapitres du présent ouvrage seront consacrés à cesquestions. Le traitement des délinquants :propositions de base Il importe, avant tout, de se remémorer les principes et les grandesorientations théoriques des partisans de la réhabilitation. Au risque dêtreschématique, on peut avancer quau-delà des divergences décole ceux-cisentendaient sur cinq points fondamentaux. 1. Le concept dindividualisationest au coeur même de la doctrine thérapeutique. Le crime est lexpression de lapersonnalité de son auteur. Il faut donc traiter lindividu, non lacte, etadapter le traitement aux caractéristiques personnelles du délinquant plutôtque la peine au délit (Chazal, 1953, p. 60). Aussi, avant dintervenir, il estindispensable de prendre en considération la personnalité du client. Pour cefaire, on préconise lenquête médico-psychologique et sociale, la constitutiondu dossier de personnalité, le diagnostic et la classification. Cest ainsiquon pourra choisir la mesure thérapeutique qui conviendra le mieux aux besoinsdu client. 2. Le traitement a pour but de transformerle délinquant. Sil est vrai que la cause du crime se trouve à lintérieurdu criminel, cest là quil faut agir. On tente donc de corriger ce qui lemotive à entrer en conflit avec la loi, on sefforce den faire un citoyennormal et de le réintégrer à la société. On poursuit, peut-on dire, un but à lafois moral et thérapeutique, avec une insistance particulière selon les époques.Ainsi, il y a cinquante ans, on parlait surtout damender les délinquants, denfaire dutiles et dhonnêtes citoyens. Plus récemment, on se proposait de leurfaire retrouver leur équilibre psychologique et de les aider à prendreconscience de leurs problèmes. Au-delà de ces nuances, on sentend pour croireque le traitement aura réussi quand le délinquant sera réconcilié avec lui-mêmeet avec la société (Chazal, 1978, p. 129). 3. Pour réaliser sa mission, le thérapeute doit disposer dun pouvoir discrétionnaire. Une individualisationvéritable est impossible si le clinicien na pas les coudées franches. Il doitpouvoir choisir en toute liberté la mesure la plus appropriée et intervenirquand son sens clinique lui dicte de le faire. Il doit pouvoir prolonger letraitement aussi longtemps que cela se révélera nécessaire. il faut donc libérerles thérapeutes du joug des lois qui prescrivent des peines dans labstrait etqui les empêchent dagir avec souplesse. Cest la raison pour laquelle onmilite, entre autres choses, en faveur des sentences indéterminées le détenu nedoit être libéré que lorsquil sera transformé. 4. La réhabilitation permet de réaliser la réconciliation entre lintérêt du délinquant et celui de lasociété. Ce qui, traditionnellement, semblait incompatible cesse delêtre. Grâce au traitement, on fait dune pierre deux coups : on aide leclient tout en protégeant la société. Partant de là, il nest pascontradictoire de préconiser des mesures qui combinent laide et la contrainte,la compréhension et la surveillance. Ce syncrétisme est à la fois cause et effetde loptimisme qui règne chez les promoteurs de lidéal thérapeutiques. Ilssont, en effet, convaincus que leur solution, étant dans le meilleur intérêt detous, na que des avantages et aucun inconvénient. 5. Les doctrines thérapeutiques en criminologie possèdent une dernièrecaractéristique : lempirisme. Celui-cipeut ici être défini comme la conception selon laquelle laccumulation desobservations et lexpérience acquise au contact direct avec les délinquantssuffiront pour découvrir dabord les causes du problème et, ensuite, sessolutions. Cet empirisme nest pas sans rapport avec une certaine faiblesse théorique.En effet, il nest pas injuste davancer que les partisans de la réhabilitationne se sont jamais entendus sur une théorie donnée [5], par contre ils étaient daccord sur une méthode : létude descas individuels, conçue comme un moyen privilégié de connaissance (Rothman,1980, p. 50-55). Convaincus que les faits parlent deux-mêmes, la plupartdentre eux pensaient que la connaissance scientifique leur viendrait delaccumulation des observations.  Sur le plan de lintervention, on retrouve une autre manifestationde lempirisme. Au départ, on ne dispose pas dun éventail de mesures thérapeutiquesdistinctes dont la valeur serait éprouvée, comme cest le cas en médecine. Oncroit alors surmonter la difficulté en misant sur la relation clinique et surle diagnostic. On défend dabord la thèse selon laquelle la relation cliniquequi se développe entre le praticien et son client est un traitement en soi. Onaffirme ensuite que le diagnostic fera découvrir en cours de route dessolutions qui ne se sont pas connues a priori. On pense, en dautrestermes, que le traitement découlera tout naturellement de lhistoire de cas.Cest ce qui faisait dire à un agent de probation que lorsque le diagnostic estposé le plus gros du travail est fait (Rothman, 1980, p. 67). Cet aperçu de la philosophie qui fondait lintervention thérapeutiqueauprès des délinquants, bien que sommaire, devrait suffire pour nous faireentrer dans le vif du sujet : Quels ont été les résultats des traitementsqui sinspiraient de ces principes ?  Bilan des recherches évaluatives Le test décisif pour savoir si, oui ou non, une méthode detraitement a un impact sur la réhabilitation des délinquants consiste àcomparer les taux de récidive de sujets traités à celui des sujets qui ne lontpas été. Pendant les trente dernières années, quelques centaines de recherches évaluativesde ce type ont été réalisées. Que nous apprennent ces travaux ? La réponseest fort décevante : quelle que soit la nature de la mesure thérapeutiqueutilisée, que ce soit une psychothérapie individuelle ou de groupe ;quelle soit dinspiration freudienne, rogérienne, transactionnelle, glasserienneou autre ; quelle soit intensive ou non le résultat ne sera pas différent :le niveau de récidive auquel nous pouvons nous attendre, compte tenu des caractéristiquesinitiales des sujets, restera pratiquement inchangé. Cest ce quon pourraitappeler l« effet zéro » : lintroduction de mesures thérapeutiquesdans le système pénal na aucun effet sur la récidive. Cette constatation sappuie sur une masse considérable de recherchesévaluatives. Quand on passe en revue ces travaux, la conclusion globale quelon en tire est toujours décourageante : nulle part on na réussi à démontrerque le recours à un quelconque traitement rend lintervention pénale plusefficace (Bailey, 1966 ; Hood et Sparks, 1970 ; Lipton et al., 1975 ;Greenberg, 1977 ; Wright et Dixon, 1977 ; Sechrest et al., 1979). Aux État-Unis, ce constat, que lon désigne souvent par lexpressionnothing works (rien ne marche), fait lobjet dun vaste consensus chezles chercheurs, surtout depuis la publication, en 1974, dun article fracassantpar R. Martinson, lequel résumait ainsi la conclusion de lanalyse fouillée de231 recherches évaluatives : « Sauf un petit nombre dexceptions isolées,les efforts réalisés pour réhabiliter les délinquants qui ont été étudiésjusquà maintenant nont pas eu deffet appréciable sur la récidive »(Martinson, 1974, p. 25). Les travaux de Martinson et de ses collaborateurseurent dautant plus dimpact que, depuis plusieurs années déjà, les chercheursavaient de sérieux doutes sur lefficacité des traitements. Actuellement seuleune petite minorité de chercheurs, dont Palmer (1975), exprime des réserves àcette idée [6]. Il semble donc acquis que les mesures de réhabilitation nont paseu, jusquà maintenant, une influence significative sur la récidive. Il nesagit pas ici de refaire une démonstration qui a été faite maintes fois, etqui peut être fort fastidieuse, mais den préciser la portée et les limites. La récidive au sens strict L« effet zéro » porte essentiellement sur la récidive ausens strict, cest-à-dire sur lactivité criminelle qui suit lintervention pénale,et non sur dautres variables comme la conduite des sujets pendant letraitement, lévolution psychologique, ladaptation sociale, etc. Il est trèspossible que certains traitements contribuent à lévolution psychologique des délinquants.Lors dune recherche sur une institution pour jeunes délinquants du Québec,Boscoville, on avait observé une importante progression des pensionnairespendant le traitement sur un grand nombre dindices psychologiques :baisse de la mésadaptation sociale, de lautisme, de laliénation, dupsychotisme, hausse de la maturité sociale, de lestime de soi, etc. Cetteprogression était significativement plus forte chez un groupe de garçons quiavaient subi tout le traitement que chez ceux qui avaient quitté prématurémentle centre. Même si ces derniers avaient, eux aussi, progressé, ils lavaientfait à un rythme nettement moins rapide (Bossé et Le Blanc, 1980 C, pp. 60-61).Cependant on découvrit avec surprise que les variables psychologiques étaienttotalement indépendantes de la récidive. Les garçons qui ont les meilleurs résultatssur les tests psychologiques ne récidivent ni plus ni moins que les autres etles garçons qui progressent le plus pendant le séjour en institution ne récidiventni plus ni moins que ceux qui ne progressent pas (Bossé et Le Blanc, 1980 A, p.150 et 186 ; Bossé et Le Blanc, 1980 B, p. 15). Les acquisitionspsychologiques auraient un intérêt pour lanalyse du contrôle de la délinquancesi elles étaient associées à la récidive, mais comme elles semblent en êtretout à fait indépendantes, il nest pas très utile de les étudier, du moins pasdans ce contexte-ci. Ainsi, quand on dit que les traitements sont inefficaces,la proposition ne vaut que pour la récidive ; il nest pas exclu que, parailleurs, ils aient des effets bénéfiques sur léquilibre psychologique des délinquants.  Bien des délinquants ne récidivent pas Par l« effet zéro », on ne veut évidemment pas dire quetous les délinquants qui subissent une mesure pénale récidivent. En fait, leniveau de récidive varie beaucoup selon les groupes examines, mais il nestjamais de 100%. Dans les échantillons les plus représentatifs de la totalitédes délinquants qui entrent dans un réseau donné, on trouve généralement une majoritéde sujets qui tôt ou tard se réhabilitent. Deux exemples : Dans un échantillonde 2 543 mineurs de justice français, 58% des sujets étaient réhabilités 15 ansaprès lintervention (Breuvart et al., 1974, p. 20). Dans un échantillonde 1015 détenus des prisons fédérales américaines, Glaser (1964, p. 20) avaitrapporté un taux de succès de 65% (non-récidive après quatre ans). Par effet zéro,on veut dire que lintroduction dune mesure thérapeutique quelconque, lorsdune intervention pénale, ne change pas le pourcentage de récidive auquel onaurait pu normalement sattendre, compte tenu des caractéristiques initialesdes sujets, comme le nombre de délits antérieurs, lâge, la précocité de leur délinquance,etc.  Il existe des résultats positifs isolés La proposition ne signifie pas non plus que toutes les recherches,sans exception, concluent à linefficacité de la mesure étudiée. Nous trouvonsune minorité de travaux qui montrent quil existe des différencessignificatives entre telle ou telle mesure. Cependant, dans la plupart des cas,ces travaux ont des faiblesses méthodologiques qui rendent leurs conclusionssuspectes, les principales étant les suivantes : les groupes expérimentauxne sont pas vraiment comparables aux groupes contrôles, des variablesimportantes nont pas été maintenues constantes, les critères retenus pourmesurer la récidive ne sont pas valables. En outre, il est impossible detrouver, dans la masse des recherches, une tendance générale : ici onaboutit à un résultat positif avec la méthode X mais, partout ailleurs, la mêmeméthode se révèle inefficace. Ou encore, on découvre une méthode « efficace »lors dune première expérience mais, quand on refait plus tard la même expérience,on nobtient plus les mêmes résultats. Cette impossibilité de reproduire le mêmeeffet lors dexpériences subséquentes introduit alors de graves doutesconcernant la valeur de la méthode employée.  Il nest pas prouvé quon ne peut pastraiter Si on conclut à léchec des tentatives faites jusquà maintenant, ilne faut cependant pas conclure quil est démontré quon ne peut pas traiter lesdélinquants. Tout ce quon peut affirmer, cest que, dans létat actuel desconnaissances, il a été impossible de faire la preuve quune mesure était plusefficace quune autre pour réduire la récidive de sujets comparables. Comme lesouligne Wilson (1980, p. 7), on na pas prouvé que « rien ne marche »,mais personne na réussi à prouver que « quelque chose marche ». Ilest très possible que lon découvre dans lavenir une méthode efficace ;il est même possible quune telle méthode existe déjà, mais les chercheursnont pas eu loccasion de lévaluer. Les interventions visées Quelles sont les interventions concernées par les études évaluativesqui concluent à léchec ? Question délicate qui nécessite quelques développements. Une première réponse, négative, simpose : ces recherches neconcernent pas lexpérience pénale, mais des traitements qui lui sont superposés.Par expérience pénale, jentends tout ce que subit un délinquant quientre dans le système : arrestation, interrogatoire, détention préventive,procès, enquête sociale, prison (qui est en elle-même une expériencecomposite), libération conditionnelle, etc. Les recherches évaluatives portentsur des mesures isolées, par exemple, une thérapie de groupe, jamais sur latotalité des expériences vécues par un groupe de délinquants. Comme lexpériencepénale est une constante chez les sujets qui font lobjet dune évaluation, ilest impossible den apprécier limpact spécifique. Pour ce faire, il faudraitcomparer des délinquants qui ont vécu lexpérience pénale et un groupecomparable dindividus qui ne lont pas vécue, ce qui na jamais été fait. Or,on a toutes les raisons de croire que cette expérience peut avoir une influencepositive ou négative marquée. Elle est plus durable, plus intense et plusbrutale que presque toutes les mesures particulières qui ont fait lobjet duneévaluation. Comme le fait observer Baril (1977), cest une grave erreurdattribuer « une valeur neutre à toutes les péripéties qui précèdent lexécutionde la sentence ou du programme de rééducation. Tout se passe comme silsagissait dun temps mort dans la vie de lenfant. Larrestation, lesinterrogatoires de la police, la détention préventive, les comparutions devantle tribunal, les évaluations cliniques, les placements qui précèdent la décision,la rupture du lien familial, les nombreuses personnes rencontrées, tout cecinaurait aucune influence heureuse ou malheureuse » (p. 16). On parle souvent de linefficacité des programmes de réhabilitationsans définir précisément quels sont ces programmes. Or, comme la notion de réhabilitationainsi que les notions voisines de rééducation, réadaptation, traitement,resocialisation comportent des sens très divers [7], on ne sait pas toujours très précisément quelles sont les mesuresdont on dit quelles sont inefficaces. Pour sortir de cette imprécision,certains auteurs nont pas trouvé mieux que de définir la réhabilitation par cequelle nest pas. Cest ainsi que Gibbs (1975) la définît : « modificationdu comportement par des moyens non punitifs, de telle sorte quil ne viole plusla loi » (p. 72) [8].Dans une telle définition, le moyen nest pas précisé, sauf de souligner quilest non punitif. Ce nest pas une caricature que de dire que, de ce point devue, réhabiliter, cest réduire la récidive par nimporte quel moyen à lacondition quil ne soit pas une peine. Dans ces conditions, nous sommes misdevant un pot-pourri de mesures disparates dont on nous dit quaucune ne produitdes résultats. Cest ainsi que Lipton, Martinson et Wilks (1975) ont examinélefficacité des méthodes suivantes : 1. la formation scolaire, 2. laformation professionnelle, 3. les thérapies individuelles, 4. les thérapies degroupe, 5. les thérapies de milieu, 6. le traitement médical, 7. la durée dessentences, 8. la probation, 9. la libération conditionnelle. Tout ce quon peutconclure de revues pareilles, cest que les expériences disparates tentéesjusquà présent ne se sont pas révélées très efficaces. Mais ce nest pas trèsprécis. Or, il est possible dêtre un peu plus spécifique. En effet, lagrande majorité des traitements évalués portent sur une forme quelconque depsychothérapie entendue au sens large. (Par exemple dans le sens quon lui donnedans le dictionnaire Robert : « Toute thérapeutique par des procédéspsychiques. ») Lélément essentiel des psychothérapies est la relation quise noue entre un thérapeute et son patient, ou entre les membres dun groupe thérapeutique.La plupart des tentatives faites pour réhabiliter les délinquants consistaienten lintroduction dune psychothérapie ou en lintensification de la relationpsychothérapique qui était sensée exister déjà. Ceci inclut toutes les formesde psychothérapie individuelle (psychanalyse, thérapie de réalité, thérapie nondirective, etc.), et les psychothérapies de groupe. Il faut aussi ajouter lesexpériences au cours desquelles on a substantiellement augmenté lintensité dela relation en probation et en libération conditionnelle dans le but den fairedes mesures thérapeutiques. À côté de ces diverses psychothérapies qui ont fait lobjet dunnombre considérable dévaluations, les autres « traitements » ont étébeaucoup moins systématiquement évalués. Ces mesures comprennent, entre autreschoses, la formation académique et professionnelle, la chirurgie esthétique, lacastration. Ces mesures restent mal connues, marginales et les rares évaluationsqui en ont été faites nont pas été concluantes. Il est donc possible daffirmer que le bilan négatif des études évaluativessadresse essentiellement aux psychothérapies entendues comme des interventionsaxées sur la relation et visant à changer un aspect de la personnalité du délinquant. Une précision supplémentaire simpose. Toutes ces psychothérapies seréalisent dans le cadre dune intervention pénale, laquelle est une mesurepunitive et, souvent, le traitement lui-même est obligatoire. Donc, même si, ensoi, le traitement ne comportait aucune sanction, il saccompagne nécessairementdune peine entendue ici comme la conséquence désagréable dun délit,infligée par une autorité reconnue, à un délinquant. Selon cette définition,tout traitement pratiqué dans le système pénal vient sajouter à une peine.Ainsi, ce quon a évalué, ce sont des psychothérapies combinées à des mesurespunitives. Leffet zéro : la proposition de base Il est maintenant possible dénoncer la proposition dite de leffetzéro. Quand une forme quelconque de psychothérapie est pratiquée dans lecadre dune intervention pénale, elle ne fait pas baisser de façonsignificative le niveau de récidive auquel on aurait pu sattendre si lessujets navaient pas été traités. Cette formulation rejoint, à peu dechoses près, la proposition la plus précise quait faite Martinson (1976) surce sujet : « Laddition déléments thérapeutiques isolés à un système(probation, prison, libération conditionnelle) dans lequel un flux donné de délinquantsgénère un taux brut de récidive a très peu deffet (et, dans la plupart descas, pas deffet) pour réduire ou augmenter ce taux de récidive » (p.190).  Leffet différentiel des traitements Est-ce que les psychothérapies sont universellement inefficaces ou,au contraire, ne seraient-elles pas efficaces avec certaines catégories de délinquants ?Un certain nombre dauteurs pensent que les traitements ont des effets différentiels :quand certains dentre eux sont appliqués à certains délinquants, ils réduisentla récidive et quand ils sont appliqués à dautres délinquants, ils ne la réduisentpas et même laugmentent. Le « Community treatment project » de la Californie, célèbreexpérience de traitement différentiel de jeunes délinquants en milieu ouvert,fournit quelques indices qui vont dans ce sens. Cette recherche mérite dêtreexaminée de près, dautant plus quelle a suscité un fructueux débat. Desjeunes délinquants de 13 à 19 ans jugés éligibles au traitement étaientdistribués au hasard soit dans un groupe « contrôle » - ils étaientalors placés en institution (la mesure qui de toute façon était prévue pour cetype de délinquants) -, soit dans un groupe expérimental. Dans ce dernier cas,ils étaient classés selon leur niveau de maturité interpersonnelle, et ilssubissaient un traitement intensif adapté à leurs caractéristiquespsychologiques tout en restant dans la communauté. Dans un premier temps, leschercheurs qui évaluaient ce projet parlèrent de succès : au terme dutraitement communautaire, les sujets du groupe expérimental étaient moinssouvent réincarcérés que ceux du groupe contrôle. Cependant une analyse serréedes chiffres publiés dans les rapports de recherche devait montrer que lesagents du « Community treatment project » recommandaient beaucoupmoins facilement la révocation de la libération conditionnelle de leurs clientsque les autres employés des services correctionnels de la Californie, de quirelevaient les sujets du groupe contrôle (Lerman, 1975, p. 65). La mesure desuccès obtenue dépendait donc, pour une bonne part, de la conduite des agentset pas seulement de celle des délinquants. Cest ce qui faisait direironiquement à Lerman que le projet avait réussi à changer la conduite desagents, mais que celle des clients, elle, navait pas changé. Effectivement,quand Lerman (1975, p. 63) comparait les actes délinquants commis par lessujets des deux groupes, il ne trouvait pas de différence significative :les uns et les autres commettaient autant de délits contre la personne etcontre la propriété. Puis, nouveau rebondissement, Palmer (1975 et 1978), un desprincipaux chercheurs du « Community treatment project », montre que certainescatégories de clients réussissent mieux dans le groupe expérimental que dans legroupe contrôle. Ce chercheur avait distingué deux catégories de délinquants. Lepremier groupe était constitué de garçons qui avaient un conflit interne et quise situaient à un niveau relativement élevé de maturité interpersonnelle(conflicted). Dans le second groupe, on trouvait des garçons qui avaienttendance à établir avec autrui des relations fondées sur la manipulation et lerapport de forces (power oriented). Les sujets caractérisés par un conflitinterne récidivent moins souvent à la suite dun traitement communautairequaprès un séjour en institution. Par contre, ceux qui se caractérisent par lamanipulation et le rapport de forces ont des taux de récidive plus élevés aprèsle traitement communautaire quaprès le placement en institution (Palmer, 1978,p. 44). Comme le souligne Wilson (1980, p. 8) qui commentait ces résultats, ilsemble donc y avoir des sujets réceptifs qui commettent moins de délits aprèsle traitement, mais si, au total, il ny a pas de différence, cest aussi quily a des sujets non réceptifs qui en commettent plus que ceux du groupe contrôleaprès avoir été traités. Des indications allant dans le même sens avaient déjà été trouvéeslors dune évaluation de psychothérapies individuelles (Adams, 1962). Avant lamise en oeuvre du programme, on avait demandé aux cliniciens de classer des délinquantsen institution selon quils étaient réceptifs (amenable) ou non réceptifsau traitement. Les sujets réceptifs étaient, semble-t-il, des gensintelligents, anxieux, capables de sexprimer, conscients davoir un problème,faisant preuve dinsight, désireux de changer et acceptant letraitement. Après lintervention, on découvrit que ces sujets réceptifs avaientun taux déchec (mesuré par le retour en prison ou en institution)significativement plus bas sils avaient été traités que sils ne lavaient pasété. Mais, chez les sujets non réceptifs, le traitement était suivi dun tauxdéchec plus élevé que labsence de traitement. Il semble que, dans ce cas, lapsychothérapie ait aidé les clients réceptifs, mais quelle ait nui à ceux quine létaient pas. Devant ces faits, des auteurs comme Glaser (1974), Palmer (1975) etWilson (1980) ont avancé lhypothèse selon laquelle il existe une catégorie dedélinquants qui profitent des psychothérapies. Leurs caractéristiques seraientles suivantes. 1. Ils ont un niveau de maturité interpersonnelle relativement élevé ;ils tiennent compte dautrui, communiquent facilement et possèdent des valeursintériorisées. De plus, ils éprouvent de lanxiété en face de leur délinquance,ce qui, vraisemblablement, suscite chez eux de la culpabilité. 2. Ils ont un réel désir de changer et de saméliorer et, de cefait, acceptent de collaborer au traitement. 3. Ils sont relativement peu engagés face à la délinquance. Plus précisément,ils nont pas été fortement renforcés par leurs activités répréhensibles et ilsnont pas eu dexpériences trop négatives dans leurs activités légitimes(Glaser, 1974, p. 147). On pourrait donc croire quils balancent entre un stylede vie honnête et une vie criminelle. Cette indécision se traduit, sur le plandu pronostic, par le fait quils présentent un « risque moyen » de récidiver :ils nont une probabilité ni très grande ni très faible de se faire arrêter denouveau. Ceci dit, on ne peut pas penser que lintervention thérapeutiqueaura des effets miraculeux : même avec cette catégorie de sujets, elle nesemble susciter quune amélioration mineure sur le plan de la récidive. Dautrepart, les délinquants psychologiquement évolués, désireux de changer et présentantun risque moyen de récidiver ne constituent probablement quune minorité(difficile à chiffrer) dune population totale de délinquants. On ne peut doncpas sattendre à ce que la mise en oeuvre dune psychothérapie au sein dungroupe de détenus ou de probationnaires puisse améliorer substantiellement lasituation ; dautant plus que cette mesure risque, comme le rappelleWilson (1980, p. 8), davoir pour résultat que certains sujets non réceptifscommettront plus de crimes à cause du traitement. On peut donc conclure en affirmant que lhypothèse de l« effetzéro » nest pas invalidée par la réelle possibilité que les traitementsproduisent des effets différentiels. Elle reste valable globalement : letraitement ne produit pas de différence dans lensemble des groupes. Il estcependant possible que cette absence de résultat masque trois évolutions différentes :1. Certains délinquants réceptifs commettent un peu moins de délits à cause dutraitement. 2. Les délinquants non réceptifs en commettent plus à cause dutraitement. 3. Les autres ne sont affectés ni positivement, ni négativement parle traitement et ils récidivent - ou ne récidivent pas - pour des raisonstotalement étrangères à la psychothérapie. Laddition de ces effets positifs, négatifset nuls produirait leffet zéro dont il a été question.    Premièrepartie : Autopsie dun échec Chapitre 2 LES FACTEURS LOURDSDE LA RÉCIDIVE       Retour à la table des matières Quelles leçons tirer de ce constat déchec ? Et dabord,pourquoi leffet zéro ? Comment se fait-il que, malgré les louablesefforts de milliers de personnes, les résultats des projets thérapeutiquessoient sans commune mesure avec les espérances ? Une première réponse vient immédiatement à lesprit : lestraitements auxquels on a eu recours nétaient pas assez puissants pourcontrecarrer laction des facteurs qui poussent certains hommes, dabord à la délinquanceet, ensuite, à la récidive. En dautres termes, on peut penser que les déterminantsde la récidive pèsent dun poids plus lourd sur le délinquant que toutes lespsychothérapies utilisées jusquà maintenant. Jai, dans un livre précédent (Cusson, 1981), traité longuement dela question : Pourquoi les adolescents commettent-ils des délits ?Javais répondu en montrant que le crime est une activité plus gratifiante etplus profitable quon ne le croit habituellement et que, dans léventail desmoyens dont disposent certains jeunes, le délit est la solution la plusaccessible qui soffre à eux pour samuser, avoir de largent et du prestige oupour se défendre contre les agressions. Il est clair que les raisons quipoussent un jeune à sengager dans la voie du crime ne disparaissent pasautomatiquement à la suite dune intervention pénale. Aussi peut-on dire que larécidive existe pour les mêmes raisons que le crime. Cependant plusieursnuances simposent. Car il ny a pas de similitude parfaite entre les facteursde la délinquance primaire et ceux de la récidive. Le problème ne se pose pastout à fait dans les mêmes termes. Pour expliquer la récidive, il faut répondreà la question : Pourquoi, après avoir subi une mesuré pénale, certains délinquantsrecommencent-ils ? Ceci suppose donc que lon explique comment il se faitque certains individus ne réussissent pas à se dépêtrer dune activité qui leura apporté force déboires. Une réflexion inspirée des recherches sur la récidive mène àlaconclusion que celle-ci sexplique par quatre raisons principales. -  lhabitude ;-  limmaturité ;-  leshandicaps ;-  lesdifficultés liées à la situation postpénale.  Lhabitude du crime Les délits antérieurs. - Il a été prouvé, recherche après recherche, que plus le nombre de délitscommis par un délinquant est grand, plus il aura tendance à récidiver. Quelleque soit la manière dont on mesure la criminalité antérieure -par le nombre dedarrestations par le nombre de condamnations, par le nombre de séjours enprison et même par le nombre de délits cachés - celle-ci est toujours en corrélationavec la récidive ultérieure (Glueck et Glueck, 1930 ; Glaser, 1964, p.50 ; Home Office, 1964 ; Breuvart et al., 1974, p. 184 ;Waller, 1974, p. 174 ; West et Farrington, 1977, p. 143). A titre dexemple, on peut signaler que, dans léchantillon deGlaser (1964, p. 50), le taux de récidive des détenus qui navaient aucunecondamnation antérieure était de 25% alors que, chez ceux qui en avaient 4 ouplus, elle était de 46%. Certains pourraient penser que la récidive doit êtrereliée, non pas aux délits antérieurs proprement dit, mais au fait que lamultiplication des interventions pénales a eu un effet stigmatisant sur ceuxqui en ont fait lobjet, les acculant alors au crime. Cette thèse ne peut êtreretenue puisque West et Farrington (1977, p. 143) ont montré quil y a aussiune relation étroite entre le nombre de délits avoués et la récidive [9]. Il a aussi été prouvé quil existe de fortes corrélations entre ladélinquance cachée dun groupe décoliers à un moment donné et leur délinquancecachée deux ans après (Biron et Cusson, 1979, p. 118). Il est clair quelactivité délinquante passée permet de prédire la délinquance future. La précocité. - Un autre fait archiconnu concerne le rapport précocité-récidive.Plus un délinquant était jeune quand il fut arrêté pour la première fois, plusil aura tendance à récidiver. Par exemple, un homme qui sort du pénitencier à25 ans et qui a commencé sa carrière délinquante à 12 ans aura de plus forteschances de récidiver quun autre homme qui est libéré au même âge, mais qui a étéarrêté pour la première fois seulement à 20 ans. Wilkins (1969) formule en cestermes cette règle : « Plus lactivité criminelle commence tôt, plusla récidive est probable » (p. 56). Les chiffres cités par Glaser (1964,p. 38) mettent en relief lampleur de la tendance. Les prisonniers qui avaient14 ans ou moins lors de leur première arrestation avaient un taux de récidivede 49% ; celui-ci tombait à 27% si la première arrestation avait lieuentre 21 et 23 ans et il était de 11% sils avaient été arrêtés après 34 ans. Le goût du crime. - Quelle est la signification de ce rapport entre une activitécriminelle fréquente et précoce, dune part, et la récidive, dautrepart ? Linterprétation simpose. Lhomme qui a commencé sa délinquance trèsjeune et qui a commis un grand nombre de délits a acquis, au fil des années,des habitudes criminelles. Le crime est devenu, chez lui, une seconde nature etmême un besoin profondément enraciné dans sa personnalité. Lagression etsurtout le vol lui sont devenus intrinsèquement gratifiants, exercent sur luiun attrait presque irrésistible. Ce que Genet (1949, p. 12) appelle « leurgoût du crime » laisse de tels hommes sans force devant la tentation et,ceci, malgré la peur de subir une nouvelle peine. Ils ne peuvent que difficilementse passer des satisfactions que leur apportent leurs transgressions. Celui qui sest engagé vers 12 ou 13 ans dans une activité délictueuseintense a appris à réaliser ses désirs - la richesse, le succès, le plaisir -en violant la loi. Les nombreuses satisfactions que le crime lui apporte en ontfait - pour employer la terminologie behavioriste - un comportement renforcéet, à ce titre, difficilement déracinable. Ces criminels sont adonnés au crimecomme les alcooliques le sont à la boisson. Et quand ils sont forcés darrêter,ils se sentent privés de quelque chose, ils sentent en eux un vide. Ils ontlimpression de vivre au ralenti. La délinquance est la seule activité qui leurdonne limpression de vivre intensément, quelquefois de vivre tout court(Willwerth, 1974, p. 45 ; Aurousseau et Laborde, 1976, p. 34). Pendant un séjour en prison, nous le verrons plus loin, la plupartdes détenus envisagent sérieusement dabandonner ce métier par trop risqué.Mais ceux qui ont acquis cet impérieux besoin éprouvent de grandes difficultés àrésister aux multiples tentations qui soffrent à eux dès quils sont en liberté.Le spécialiste du hold-up examine une banque comme si cétait lîle au trésor.Spontanément, presque sans y penser, il en examine les points faibles, évalueles difficultés de lentreprise et rêve au butin possible (Reynolds, 1953, p.221). Le pickpocket est sollicité par danciens complices qui lui proposent undélit facile et sans risque. Il lui semble absurde de refuser.   « Cestsur Broadway que jai fais mon premier coup après mon retour de prison. Unjour, jai rencontré le Kid qui voulait de largent aussi fort quun financier.Il me demanda si je nétais pas mûr pour recommencer et me montra une nana élégante,grasse, fraîche et blonde qui descendait la rue, un gros porte-monnaie dépassantde sa poche. Ça semblait facile, pas de risques en vue et jacceptai de luidonner un coup de main » (Hapgood, 1903, p. 210). Le crime est dautant plus attirant quil rend possible un style de vieque le malfaiteur ne peut se permettre autrement. « Cest une vie beaucoupplus simple et plus facile. Jai été élevé dedans, jai grandi dedans et jai vécutoute ma vie adulte dedans » (King et Chambliss, 1972, p. 157). La liberté,largent gagné et dépensé facilement, les loisirs : le mode de viecriminel nest pas sans charme et, en comparaison, la vie routinière demonsieur tout le monde semble terne et grise. La récidive ne sexplique passeulement par lincapacité de sadapter à une vie normale, mais aussi par lapuissante attraction quexerce ce mode de vie sur ceux qui lont trop bienconnu. La tentation est toujours présente et le risque dy céder, jamais exclu.   « Jai découvertquelque chose : il ny a pas de différence entre un criminel et unalcoolique ou un drogué. Le danger de retourner à son ancienne vie esttoujours là, je le sais. Parfois je suis déprimé ; je me sens réellementmal et je ne comprends pas pourquoi je marche droit, je ne peux y trouverquelque signification que ce soit. Je faisais du bon argent, je vivais bien etjai survécu au pénitencier. Ça faisait partie de ma vie de criminel. Alors jene sais pas ce que je fais de ce côté-ci de la clôture » (King etChambliss, 1972, p. 143). Par opposition, les délinquants qui ont commis assez tardivementquelques délits, fussent-ils graves, et qui ont connu la terrifiante expériencede la prison ont infiniment moins de chances de récidiver. Pour eux, le crimenest pas une solution habituelle, longuement renforcée et qui répond à unbesoin. Il nont pas expérimenté le mode de vie délinquant et celui-ci nexerceaucune fascination sur eux. Les crimes quils ont commis - généralementmeurtre, escroquerie ou détournements de fonds - dans un moment de désespoir,nont laissé que des souvenirs désagréables. Ils nont aucun goût dy revenir.Ils ne céderont pas à la tentation tout simplement parce que celle-ci ne sereprésentera plus. Limmaturité   « Je neconnais pas de voyous qui ne soient des enfants »(Genet, 1949, p. 132).   « Certainshommes deviennent sages à vingt et un ans, dautre pas avant trente-cinq, etcertains, jamais. La sagesse me vint à trente-cinq ans » (Hapgood, 1903,p. 209). Selon un préjugé fort répandu, plus un délinquant est jeune,meilleures sont ses chances de réadaptation. En fait, ceci ne sappliquecertainement pas aux adultes. A partir de 20 ans, plus un délinquant est âgé,moins il a tendance à retomber dans le crime. Par exemple, dans un échantillonde détenus américains, ceux qui sortaient de prison à 18 ans avaient un taux derécidive de 51%, alors que ceux qui en sortaient à 35 ans ne récidivaient quedans un pourcentage de 30% (Glaser : 1964, p. 36). Petersilia et al. (1978,p. 49) ont montré que, dans un groupe de criminels adultes, la délinquancerelevée diminuait substantiellement avec lâge même chez ceux qui restaientactifs dans le crime. Le nombre mensuel moyen de délits était de 3,28 pendantla période « jeune adulte » et il chutait à .64 pendant la périodeadulte. Le phénomène est connu depuis longtemps. Quételet avait observé quele penchant au crime se développe en même temps que la vitalité physique et lespassions, atteignant un sommet à25 ans pour, ensuite, diminuer progressivement.Il expliquait cette baisse par le fait que la maturité intellectuelle et moralenarrive que tardivement pour freiner les tendances criminelles, lesquelles serésorberont encore plus avec le déclin de la vitalité physique et de lardeurdes passions [10]. Cette explication de sens commun est convaincante. Il suffit desonger que, pour le criminel moyen, la réussite dépend de facteurs aussisimples que lagilité pour sauter les clôtures, la rapidité à la course et laforce brutale. Or ces capacités atteignent un sommet vers 20 ans et sont en netdéclin dès 30 ans. Pour le délinquant, comme pour lathlète, lâge de laretraite vient tôt. Sheldon et Eleanor Glueck ont poussé plus que quiconque lanalyse duphénomène. Suivant plusieurs échantillons de délinquants pendant de longues périodes,ils observaient une réduction substantielle de la criminalité entre 25 et 35ans. Ils expliquaient cette évolution en termes de maturation. Les délinquantsqui se détournent du crime entre 25 et 35 ans auraient acquis tardivement lamaturité qui leur faisait défaut jusque-là. Ils deviennent alors capables de sedominer, de prévoir, de se refuser une satisfaction immédiate, de tenir comptede lopinion dautrui et de prendre conscience des inconvénients quentraîne lecrime. En dautres termes, ils perdent cette forme dinfantilisme faite dimprévoyance,dimpulsivité et dirresponsabilité qui caractérise les délinquants (Glueck etGlueck, 1974, pp. 170-171). Les handicaps Les criminels dhabitude, et tout particulièrement ceux quipoursuivent leur activité répréhensible après 35 ans sont, pour la plupart, deshommes gravement handicapés et qui, de ce fait, ne disposent ni de lénergiepsychique requise pour surmonter les difficultés très réelles du passage à unevie normale, ni des ressources personnelles nécessaires pour sy adapter de façondurable. Le poids des handicaps, selon lheureuse expression de Breuvart, Alganet Selosse (1974), se fait sentir dans trois secteurs : la familledorigine, le monde du travail et les capacités psychologiques. La famille. - La récidive prolongée est généralement le fait de délinquants quiavaient des antécédents familiaux particulièrement chargés. Ils ont été privésde la présence de leur père, celui-ci ayant été absent pendant de longues durées ;lun ou lautre de leurs parents, ou les deux, étaient alcooliques ; leurfoyer a été brisé par labandon du père ou de la mère, par le divorce ou par laséparation ; le père et même, quelquefois, la mère avaient un passécriminel (Breuvart et al., 1974, p. 99). Dans de telles conditions, ilne faut pas se surprendre que, dès lâge de 14 ans, ils avaient souvent quittéle foyer paternel (Glueck et Glueck, 1943, p. 127). Sur le plan de lécole et du travail, les récidivistesse distinguent par une mauvaise fréquentation scolaire (école buissonnière,abandon, etc.), linstabilité professionnelle, le chômage et les mauvaiseshabitudes de travail (Glueck et Glueck, 1943, p. 127 ; Breuvart et al.,1974, p. 104 à 109). Le. tableau est particulièrement sombre au niveau des caractéristiquespersonnelles de ces multirécidivistes. Les traits suivants les distinguenttout particulièrement : alcoolisme, débilité, maladie mentale, troublesnerveux, épilepsie (Glueck et Glueck, 1943, p. 127 ; Breuvart et al., 1974,p. 114). Ainsi, les hommes qui sincrustent indéfiniment dans lornière de ladélinquance sont très mal équipés pour la vie en société. Ils sont issus defamilles terriblement désorganisées qui leur ont légué un bagage éducatif dunepauvreté extrême et, vraisemblablement, quelques tares héréditaires. Ils nontni la préparation ni la compétence nécessaires pour réussir sur le marché dutravail. Ils ont souvent des ressources intellectuelles inférieures à lanormale et un équilibre psychologique précaire. Comme le faisaient remarquerles Glueck (1974, p. 150), de tels hommes nont pas les ressources psychiquesqui leur permettraient dacquérir, fût-ce tardivement, cette maturité nécessairepour entrer dans le droit chemin. Leurs handicaps les figent dans un stadeinfantile de lévolution psychologique. Parker (1963) a très bien décrit, en la personne de « Charlie »,ce délinquant perpétuel - en fait beaucoup plus inadapté que délinquant. Charlieest un petit criminel dhabitude, alcoolique, qui a passé une bonne partie desa vie en prison et qui nen sort généralement que pour quelques jours ouquelque semaines, le temps de se faire prendre de nouveau pour un menu vol.Cependant, un jour, plusieurs personnes décident de laider et, grâce à leursefforts conjugués et, surtout, grâce à la patience de ceux qui lhébergent, ilréussit à passer un an hors de prison. La vie quil mène pendant cette année révèlebien comment il est difficile de mener une vie normale pour un délinquanthandicapé. Pendant cette période, Charlie change demploi onze fois. Il ne réussità sadapter à aucun poste, même les plus simples : il est trop lent, il sedispute avec les contremaîtres, il tombe malade, il abandonne de lui-même. Onlui offre de suivre un cours de cordonnerie et, pendant ce temps, il sera payé.Il accepte avec enthousiasme : voilà, dit-il, la chance quil avait espéréetoute sa vie. Mais au bout dune semaine il quitte sans prévenir parce quelindemnité quon lui versait nétait pas suffisante. Charlie est tout autantinadapté dans les foyers où il séjourne. Il demande beaucoup dattention,refuse de collaborer, commet de menus larcins, critique, senivre, se dispute.Pour un certain temps, il se réfugie chez sa soeur, mais, bientôt, il doitpartir : il restait couché toute la journée, exigeait quon lui apporteses repas au lit ; le soir, il sortait, revenant tard la nuit, ivre,bruyant et agressif (Parker, 1963, p. 65 à 86). Le délinquant handicapé est un paria parce quil est incapable et detravailler et de vivre avec les gens. Il se confine dans une vie criminelleparce quil est dans limpossibilité de faire mieux. Il retourne constamment enprison, non parce quil éprouve un plaisir particulier à commettre des crimes,mais parce quil est inapte à vivre en liberté : pour lui, la prison estplus un refuge quune peine. Lexpérience postpénale Les « prédicteurs » de la récidive dont nous venonsdexaminer la signification sont des facteurs liés au passé et aux caractéristiquesindividuelles présentes des délinquants. Les variables circonstancielles -personnes fréquentées, emploi, etc. - nont pas été considérées jusquàmaintenant. Or, on sait que la conduite criminelle est, comme bien dautres formesde comportements, largement influencée par la situation dans laquelle se trouvelacteur. Lexamen du poids des facteurs circonstanciels sur la récidivesimpose donc. Si on garde àlesprit que la récidive est, par définition, un événementqui se produit après lintervention pénale et que, pour la plupart des délinquantssérieux, celle-ci consiste en un placement en institution ou une incarcération,il découle que la situation dans laquelle sinscrit la récidive sera largementmarquée par les problèmes que rencontre tout ex-détenu qui retourne dans lasociété après une absence plus ou moins prolongée. La voie est donc tracée :examiner la situation que rencontre le délinquant qui, au terme dune incarcération,tente de se réinsérer dans la société avec toutes les difficultés quil nemanquera pas de rencontrer et estimer linfluence que ces événements auront sursa décision de respecter la loi ou, au contraire, de reprendre son activitécriminelle.  1. Le travail Les ex-détenus qui trouvent rapidement un emploi à leur sortie deprison et ceux qui réussissent sur le marché du travail récidivent beaucoupmoins que ceux qui restent chômeurs ou qui rencontrent des échecs dans leuremploi (Glaser, 1964, p. 359 ; Glueck et Glueck, 1974, p. 125 ;Waller, 1974, p. 174). Il est évident que labandon du crime passe par unemploi satisfaisant. Par ailleurs, il est démontré que les ex-détenus, au moins pendantla première année qui suit leur sortie de prison, sont extrêmement mal payés etquils doivent se résigner à accepter des travaux pénibles et rebutants. Dansces conditions, rares sont ceux qui se disent satisfaits de leur travail(Glaser, 1964, p. 334 ; Irwin, 1970, p. 134 ; Waller, 1974, p.98-99). Le problème pour les ex-détenus nest généralement pas de trouver unemploi, mais bien den trouver un qui soit le moins insatisfaisant possible. Encore faut-il quils veuillent travailler. Il se trouve un bonnombre de délinquants qui ont le travail en aversion. Ils ne se chercherontalors un emploi que pour satisfaire aux exigences de la libérationconditionnelle et, sils sont embauchés, ils abandonneront ou pousseront leurpatron à les congédier. Restent les autres, cest-à-dire ceux qui désirentvraiment travailler. Il ne faut pas sous-estimer les difficultés quilsrencontrent. Comme le soulignent Glaser (1964, p. 361) et Irwin (1970, p. 134),le principal obstacle à lembauche dun ex-détenu nest pas tant son dossiercriminel que son manque de formation professionnelle et dexpérience autravail. Pour la plupart, ils ont quitté lécole prématurément, nont pasappris de métier, ont connu de longues périodes dinactivité et ont changéconstamment demploi. Avec de tels antécédents, sils remplissent honnêtementles formulaires de demande demploi, limpression ne sera pas excellente. Lesemployeurs ne seront pas attirés par ces candidats peu qualifiés qui leur présententune liste interminable demplois entrecoupés de périodes de chômage. Les détenus qui ont eu loccasion de travailler, ou dapprendre un métieren prison ne sont pas tellement mieux lotis. Car, sur le plan du travail, laprison nest pas une bonne école : les techniques et léquipement y sont démodés,le rythme de travail et la productivité sont inférieurs à la normale. Ce queles détenus apprennent en prison ne les prépare quexceptionnellement au marchédu travail. Ce quon peut appeler lincompétence professionnelle des délinquantsnest pas seule en cause. A celle-ci sajoutent les attitudes de la populationet les mesures que lon prend pour bloquer laccès des ex-détenus au marché dutravail. Il est clair que les employeurs accueillent un candidat qui avoue sonpassé criminel moins favorablement quun autre. Schwartz et Skolnick (1962)lont démontré par une ingénieuse expérience. Ils avaient envoyé une demandedemploi à 100 hôteliers ; celles-ci comprenaient toutes un « curriculumvitae » identique sauf sur un point : certains mentionnaient que lecandidat avait été condamné pour voie de fait ; dans ce cas, on ne reçutque 4% de réponses positives. Les autres demandes qui ne faisaient aucunementmention dantécédents judiciaires permettaient dobtenir 36% de réponsespositives. Dans les Pays-Bas, Buikhuisen et Dijksterhuis (1971) firent une expérienceanalogue. Résultat : les demandes dans lesquelles il était question dunecondamnation pour vol reçurent 32% de réponses positives ; celles qui nenfaisaient pas mention, 52% ; lors dun sondage américain, on avait obtenuun chiffre qui va précisément dans le même sens : 74% des répondants hésiteraientà embaucher un ex-délinquant à un poste de responsabilité (Dale, 1976, p. 324). Dautres facteurs viennent accentuer les difficultés quéprouventles ex-détenus à trouver un emploi et tout spécialement un bon emploi. Denombreuses lois et règlements, de même que des politiques des agencesgouvernementales et des grandes compagnies interdisent purement et simplementlembauche de personnes ayant été condamnées pour un délit. Cest ainsi que laplupart des postes de fonctionnaire dans le gouvernement sont fermés aux ex-détenus.Il en est de même pour de nombreuses professions régularisées par leslois : dans plusieurs États américains, il faut être de « bonnesmoeurs » ou avoir un dossier vierge pour devenir avocat, médecin,infirmier, comptable, électricien, embaumeur, plombier et même barman oubarbier (Dale, 1976, p. 329). Si on ajoute à tout ceci les politiquesrestrictives dun grand nombre de corporations, en particulier dans le domainede lassurance, de la finance et de limmobilier (Irwin, 1970, p. 125), il fautreconnaître que léventail des possibilités dembauche des ex-prisonniers estsingulièrement limité. Les ex-détenus qui sollicitent un emploi hésitent souvent entreavouer leurs antécédents et les dissimuler. Dans le premier cas, ils risquentdessuyer un refus immédiat ; dans le second cas, ils vivent dans la peurconstante dêtre démasqués et congédiés. Il semble que les employeursconnaissent assez fréquemment le dossier criminel de leurs employés (44% desex-détenus étudiés par Glaser (1964, p. 353) avaient informé leur patron). Ilest rare quun employeur prenne la décision de congédier lorsquil en vient àapprendre les faits. À titre dexemple, Glaser (1964, p. 354) rapporte queseulement 4% des cas de cessation demploi étaient causés par la découverte dudossier judiciaire. West et Farrington (1977, p. 66) ont constaté que ce nestquexceptionnellement quon perd son emploi parce quon a subi une condamnationpénale. 2. La vie familiale Un ex-détenu aura plus de chances quun autre de récidiver si, aprèssa sortie de prison : 1.  ilne passe pas sa première nuit de liberté dans son foyer ou dans sa famille(Waller, 1974, p. 164) ; 2.  ilne sentend pas avec les personnes avec qui il vit et en particulier avec son épouse(Glaser, 1964, p. 381-382 ; Glueck et Glueck, 1974, p. 122) ; 3.  ilne va pas voir ses enfants (Waller, 1974, p. 164) ; 4.  ilna pas damie quil fréquente régulièrement dans léventualité où il est célibataire(Waller, 1974, p. 164). Ceci veut dire quun délinquant réussira à se détourner de la voiedu crime sil peut établir une relation satisfaisante avec une femme, silfonde un foyer et sil vit en harmonie avec ses proches. La famille peut aider un ex-détenu à sen sortir tout dabord en atténuantgrandement le choc du retour dans une vie normale, en laidant à subsister, enlui fournissant le gîte et le couvert. La famille peut donc contribuer à aiderlex-détenu à surnager pendant les premiers jours et les premières semaines deliberté. Un facteur décisif dans la réadaptation des délinquants est lesimple fait détablir une relation stable et satisfaisante avec une personne dusexe opposé. Pourquoi ? On peut supposer que la compagne - amie ou épouse- pourra persuader son partenaire des dangers que comporte une carrièrecriminelle et quelle sera dautant plus convaincante quelle-même a beaucoup àperdre à laisser son homme suivre une pente qui, tôt ou tard, le fera retourneren prison. Il est aussi probable que nous soyons devant un effet au moinsautant que devant une cause. Car si un délinquant réussit à rester durablementen bons termes avec une compagne, cest que, vraisemblablement, il a acquis lamaturité et la prévoyance nécessaires, dabord pour préserver cette relationet, ensuite, pour se sortir de limpasse du banditisme. 3. Revoir les copains Les ex-détenus qui rencontrent plus dune fois des camarades quilsont connus en prison récidivent trois fois plus souvent que ceux qui nenvoient jamais (Glaser, 1964, p. 391). Dans un groupe de jeunes délinquants quiavaient séjourné dans une institution du Québec, 80% des garçons qui sétaientfait, après leur sortie, de nouveaux amis délinquants récidivaient, contre 57%de récidive chez ceux qui ne sétaient fait aucun nouvel ami et 23% chez ceuxqui sétaient fait de nouveaux amis non délinquants (Bossé et Leblanc, 1980 B).Ainsi un ex-détenu aura dautant plus de chances de récidiver quil reste enrelation avec le monde du crime [11]. La plupart des délinquants sont conscients du fait quil leur seradifficile de ne pas passer à lacte sils continuent à fréquenter les milieuxlouches (Waller, 1974, p. 110). Toutefois, la solitude les pousse souvent, presquemalgré eux, à fréquenter ceux qui, quelquefois, sont les seules personnes aveclesquelles ils se sentent à laise.   « Commeje déambulais le long de Bowery ce soir-là, javais un vif désir de bavarderavec un vieux copain. Mais où pourrais-je rencontrer un ami ? Seulement làoù se tiennent les voleurs. « Bon, me suis-je dit, il « ny a pas demal à parler avec mes vieux copains. Je vais leur dire quil « ny a rien àtirer du crime et que jy ai renoncé. » Jentrai dans un music-hall, unrepaire de pickpockets tenu par un vieux gangster, et jy rencontrai Teddy queje navais pas vu depuis des années » (Hapgood, 1903, p. 203). Sur le plan des relations interpersonnelles, lex-détenu qui, commetout le monde, a besoin damitié, daffection et de considération est devantune alternative : soit fréquenter ses anciens complices et ses camaradesde prison, soit fréquenter des gens honnêtes, de préférence sa famille, safemme, ses enfants, sil en a. Le choix quil fera aura une influence décisivesur son engagement dans la délinquance.  Les facteurs lourds de leffet zéro   « Ça mapris trente-huit ans pour acquérir le mode de pensée que jai actuellement. Aucours de cette période, jai acquis des habitudes. Cela a pris une vie pour lesformer et je crois que cela prendrait plus dune autre vie pour briser ces mêmeshabitudes, même si je le voulais.   « Maphilosophie de la vie est dun genre que très peu de gens partagent, et elleest si enracinée en moi et de façon si profonde que je ne pense pas pouvoirjamais la changer. Ce qui ma été fait par les autres et ce que je leur ai faitne peuvent être oubliés ou pardonnés ni par moi ni par eux. Je ne peux pasoublier et je ne pardonnerai pas. Je ne pourrais pas, même si je le voulais. Etla loi est dans la même situation ». (Gaddis et Long, 1970, p. 251.) Lanalyse des facteurs lourds de la récidive nous fournit déjà uneexcellente raison de léchec des efforts de réhabilitation des criminels. Cestquon se heurte à des contraintes extrêmement puissantes et que les moyens misen oeuvre sont hors de proportion avec lénormité de la tâche. Imaginons un instant un criminel qui cumule une bonne partie desfacteurs qui poussent à la récidive : il a 20 ans ; il a été trouvécoupable de dix crimes ; il a commis son premier délit à 12 ans ; ilna pas connu son père ; na aucune formation professionnelle ; ilest alcoolique ; à sa libération, il ne peut se trouver de travail et napas de famille pour laccueillir. Si on entreprend de réhabiliter cet homme, la psychothérapie, pour êtreefficace, devra neutraliser linfluence des facteurs suivants : 1.  deshabitudes criminelles enracinées au fil de ses huit années dactivité délictueuseet qui lui donnent une puissante motivation à continuer ; 2.  uneimmaturité qui, peut-être, se résorbera dans cinq ou dix ans mais qui,entre-temps, le rend incapable de sorganiser en fonction de lavenir ; 3.  dinsurmontablesdifficultés à se trouver du travail à cause de son manque de formation et dexpérience ; 4.  lasolitude qui le pousse, nayant pas de famille, à retrouver ses pairs délinquants.  Songeons maintenant à un criminel qui est à lautre extrême sur leplan de la probabilité de récidiver (car les traitements sont souvent donnésindistinctement aux très bons comme aux très mauvais risques). Imaginons uncomptable de 40 ans, sans aucun antécédent judiciaire, qui na aucun handicapparticulier et qui, lors dune crise de jalousie, a tué sa femme. Cet homme naaucune habitude criminelle et aucun goût de commettre un nouveau crime. Seschances de trouver un emploi sont excellentes. Là aussi la psychothérapienaura aucun effet sur la récidive, non parce quil commettra un nouveau crime,mais parce que au départ, il était extrêmement improbable quil recommence.    Premièrepartie : Autopsie dun échec Chapitre 3 LES FINALITÉS DELACTION THÉRAPEUTIQUE       Retour à la table des matières Une explication de linefficacité des méthodes thérapeutiques quitable exclusivement sur les facteurs lourds de la récidive est incomplète. Lesdifficultés très réelles que rencontrent tous ceux qui travaillent à la réadaptationdes criminels ne doivent pas être sous-estimées, mais elles ne sont pas nécessairementinsurmontables. Dautant plus quil se trouve un bon nombre de délinquants quine sont que modérément motivés à poursuivre leur carrière criminelle et qui nesont que légèrement handicapés. On aurait été en droit de sattendre à ce quelune ou lautre des psychothérapies expérimentées jusquà maintenant produiseun minimum de changements significatifs. Il ne semble pas que ce soit lecas ; autrement nous ne serions pas en présence dun échec de lampleur decelui qui a été constate. Il faut donc chercher ailleurs ; et où, sinondans la nature même des traitements en cause ? Ny aurait-il pas, dans lathéorie ou dans la pratique des projets de réhabilitation, quelque chose quiles condamnerait à léchec ?  Les buts du traitement Je commencerai par porter mon attention sur les fondements delintervention thérapeutique auprès des délinquants : ses objectifs et lesraisons invoquées pour les justifier. Les ouvrages de criminologie clinique sont prolixes dans lesdescriptions de cas, mais ils sont fort laconiques quand il sagit de définirles objectifs des projets de réhabilitation. Néanmoins il est possible dedonner quelques précisions sur ce qui est vise lorsquon entreprend unepsychothérapie auprès des délinquants. Lintervention thérapeutique vise la personnalité du délinquant etnon son délit. On veut agir, non pas directement sur ce quil a fait, mais surce quil est. Le plus souvent, on a pour but de restructurer sa personnalité enprofondeur. Le DI, Menniger, un des chefs de file dans ce secteur, parle en cestermes du résultat quil vise : « Le prisonnier devrait, au terme delexpérience thérapeutique, être une personne différente, équipée différemment,se dirigeant dans une direction différente » (Menniger, 1966, p. 258). Lecrime est, selon ce modèle, causé par un mauvais fonctionnement psychologiqueet cest en sattaquant à cette cause quon le fera disparaître. Ou, plus précisément,le crime nest quun symptôme dun trouble plus profond se situant dans lapersonne même du délinquant. Le clinicien sefforce de répondre de façon individualisée auxbesoins du délinquant et de laider à résoudre ses problèmes. Le délinquant estvu comme un homme qui a des besoins insatisfaits et qui souffre à cause dunproblème quil est incapable de résoudre seul. Son crime est un révélateur dece problème, tout en étant lexpression de ce besoin dêtre aidé. En bref, le traitement a deux objectifs : premièrement, changerun délinquant qui ne fonctionne pas adéquatement sur le plan psychologique,deuxièmement, laider à résoudre le problème qui le fait souffrir.   Lappel du malade et lappel du délinquant Cest avec raison que lon a parlé à ce propos du modèle médical.Lanalogie est évidente : comme le malade, le criminel souffre et, commele médecin, le psychothérapeute entreprend de soigner son mal. Poussons lacomparaison. Quel est le but de la médecine et quelle est sa significationprofonde ? A ceci Canguilhem répond, dans Le Normal et le Pathologique,étude philosophique sur la médecine, que la clinique médicale poursuit unobjectif qui est de lordre des valeurs. Il démontre quil nexiste pas de critèrescientifique qui nous permettrait de distinguer le normal du pathologique. Laclinique « est une technique dinstauration ou de restauration du normaldont la fin, savoir la satisfaction subjective quune norme est instaurée, échappeà la juridiction du savoir objectif » (Canguilhem, 1966, p. 153). Mais sila fin de la médecine ne découle pas de la science, doù vient-elle ? Delappel du malade. La médecine « est une activité qui senracine dansleffort spontané du vivant pour dominer le milieu et lorganiser selon sesvaleurs de vivant (...) Cest donc dabord parce que les hommes se sententmalades quil y a une médecine » (p. 156). Si la finalité de la médecine ne peut être fondée sur la science, àplus forte raison, lintervention clinique auprès des délinquants ; cettedernière ne peut être que normative. Dans ce cas, est-ce quon est justifié dedire, à propos du traitement des délinquants, ce quon dit de la médecine, àsavoir quil est une réponse à lappel du délinquant et quil senracine dansleffort de celui-ci pour résoudre ses problèmes ? Est-ce quon souffre dela délinquance comme on souffre dune maladie ? Et est-ce que, à cause decette souffrance, le délinquant désire changer ? Il est loin dêtre évident que les réponses à ces questions puissentêtre positives. Il existe un bon nombre dhommes pour qui la délinquance estune activité avantageuse et agréable. Ils en tirent des bénéfices matériels etpsychologiques substantiels et, de ce fait, ils ne voient pas pourquoi ilsabandonneraient. De leur point de vue, le crime est une réponse satisfaisante àleurs besoins, une solution valable à leurs problèmes. Pour eux, le crime napas grand-chose à voir avec la maladie. Le crime nest vécu ni comme unesouffrance ni comme une maladie ; il est au contraire plaisir, profit etliberté. La maladie cest la vie au ralenti ; le crime, pour certainscriminels, cest la vie à son plus haut niveau dintensité ; le momentpendant lequel ils se sentent puissants et libres. Voilà des réalités que lescliniciens nadmettent pas facilement. Et quand ils rencontrent un criminel quiles avoue, il vont jusquà nier lévidence.   « Il nyavait pas moyen pour moi déchapper à la thérapie de groupe puisque jadmettaiscandidement que jétais voleur parce que je jouissais de la stimulationquapporte le crime et à cause de mon aversion extrême pour la semaine dequarante heures. Ça nallait pas du tout dans un système basé sur la prémissequun voleur ne lest jamais par choix, mais sous linfluence dun « ça »pervers. Lhorreur de la nature pour le vide nest rien, je vous lassure, à côtéde la répugnance quéprouvent les psychologues devant une explication simple etdirecte » (MacIsaac, 1968, p. 69).   « Ilcroyait que, dans son coeur, le criminel voulait retourner dans le droitchemin, mais quil était trop stupide ou trop fier pour ladmettre. Et si ça nétaitni lun ni lautre, alors il était une pauvre âme aveugle qui ne pouvait passaider elle-même. Dans mon cas, ils se trompaient. Ils se trompaient radicalement. Ettous et chacun échouèrent. Aucun deux na même réussi à faire le premierpas » (Parker et Allerton, 1962, p. 142). Ces hommes refusent de délaisser leurs activités criminelles et ilsrefusent aussi le mode de vie. quon leur propose en échange. Un petit emploimal payé ? Se lever tous les matins pour aller travailler ? La sécurité ?Le mariage ? Ils nen veulent pas ! (Parker et Allerton, 1962, p. 134et 141). Dans de tels cas, lintervention thérapeutique ne démarre jamais véritablement.Dautant plus que, souvent, le client néprouve aucune culpabilité devant sesactes. Dans des pages assez pessimistes, De Greef (1942) constatait que si lescriminels regrettent souvent davoir fait une « bêtise » quilsdoivent payer de leur liberté, ils ne vont pas, ou très rarement, jusquàregretter davoir fait une faute ou davoir causé un dommage irréparable - dansle cas de meurtre - à leur prochain. La plupart du temps, écrit le criminologuede Louvain, ils nont pas « assez de sens moral pour souhaiter devenirautre, souhaiter saméliorer, souhaiter ne pas avoir été criminels » (p.293). Et si un clinicien va expliquer au délinquant quil nest pas vraimentresponsable du crime quil a commis, il ne fera que le déculpabiliser encoreplus et affaiblir le peu de motivation à changer qui pouvait subsister. Il est toujours possible de rétorquer que le thérapeute possède uneexpertise qui lui ferait savoir mieux que le principal intéressé ce qui estdans son intérêt. Il se croit alors autorisé à agir « pour le bien »du client. Cette position me paraît fort discutable.   « Savoirle bien de chacun mieux que lui-même, cest chose dont Dieu seul est assuré. Lepère de famille même, à la tête de son infime royaume, sil doit connaître lebien de chacun de ses fils et les y acheminer individuellement en y faisantconcourir les autres, remplit cette fonction avec combien de maladresses, defautes et souvent de malheurs » (de Jouvenel, 1955, p. 147). Ces propos ont encore plus de poids quand on songe à lignorancedans laquelle on se trouve devant les délinquants qui sont soumis à unquelconque examen psychologique. Quand nous réalisons combien il est difficilede comprendre un criminel, quand nous réalisons quil est absolument impossiblede comprendre celui qui refuse de souvrir (et ils ont souvent intérêt à setaire), quand nous réalisons que les meilleurs. experts ne sentendent querarement sur le diagnostic à poser, on ne voit pas comment on peut prétendreimposer au délinquant, et ce malgré ses objections, notre propre conception dece que devrait être son intérêt. Ce serait une autre erreur de penser que les criminels ne veulentjamais changer. Au contraire, chez la majorité dentre eux, vient un moment -ou plus précisément des moments - où ils désirent ardemment changer. Mais ilsveulent changer quand le crime ne leur réussit plus, lorsquils ont appris àleurs dépens que le seul moyen sûr déviter lincarcération est de cesser devoler. Tant que le crime paie, ils ne veulent aucune aide et ils nont rien encommun avec le malade qui consulte son médecin. Mais le jour où ils en ontassez, il nest plus nécessaire doeuvrer sur les motivations. Elles y sont déjà.Il faut offrir au délinquant désireux de changer de vie une aide concrète. Etcette assistance sera particulièrement bienvenue lors de la sortie de prison.Lex-détenu a alors besoin, non de faire de linsight, mais de trouver unemploi convenable, de se loger, davoir un peu dargent. Pendant cette périodede transition entre un passé dominé par les activités criminelles et un avenirencore incertain, ces hommes sont souvent faibles, démunis, découragés. Si lesencouragements, la confiance et lamitié ne leur font pas trop défaut, ilspourront sen sortir.  Un double malentendu Étant donné que le délinquant se refuse souvent à changer, leclinicien ne reçoit pas toujours un mandat de son client. Par contre, il en atoujours un de la société, et celui-ci est relativement clair : fairecesser la récidive et, au moins pendant la durée de lintervention, garder souscontrôle lagir délinquant. Après tout, les agents de probation et de libérationconditionnelle, les éducateurs de jeunes délinquants, les psychologues et lescriminologues qui oeuvrent dans les prisons ne reçoivent leur salaire que parcequon les croit capables dune manière ou dune autre, de freiner lactivitéantisociale de ceux qui leurs sont confiés. Et on se charge de le leurrappeler : les directeurs de service, les juges, les policiers, lesjournalistes, les hommes politiques ne se gênent pas pour répéter que « lasociété veut être protégée. » Cependant ce mandat social est mal accepté et quelquefois nié parles cliniciens. Lors de ses recherches sur la clinique criminologique,Anne-Marie Favard (1981) a pu constater que le praticien ressent le mandat quifonde la légitimité de son action comme coercitif. Il « se sent perçucomme "flic" ». Cela se comprend quand on tente de préciser lesvéritables objectifs du mouvement thérapeutique. Ceux-ci sont fondés sur unparti pris délibéré en faveur du délinquant. On veut dabord et avant toutaider, humaniser le sort fait au détenus, atténuer les conséquences des peines.Cette opinion a conduit les cliniciens à une extrême indulgence à lendroit desdélits commis par ceux que lon veut dabord aider. Au cours dune recherchequi consistait à mesurer les attitudes envers les délits des jeunes de différentssegments de la population, Malewska, Peyre et Bonerandi ont mis en relief lefait que les éducateurs de léducation surveillée sont, de tous les groupes étudiés,ceux qui jugent le moins sévèrement les délits commis par les jeunes ; ilssont encore plus indulgents que les jeunes délinquants eux-mêmes. « En basde léchelle de gravité, nous voyons les éducateurs dont la tâche est la réinsertionsociale des jeunes, ce qui nest pas lié à la connaissance du délit. En fait,le délit ne les intéresse pas en soi, mais seulement comme un incident dans leprocessus de socialisation » (p. 48). Pour ces éducateurs limportant cenest pas lacte, mais la personne et le pourquoi. Lun deux disait : « Jejuge la gravité par le préjudice que lacte porte au mineur plutôt que le préjudiceporté à la société » (p. 172). Quand le délit est à ce point minimisé, oncomprend que, mesurés à laune de la récidive, les projets de réhabilitationsoient des échecs. Ceux qui y travaillent ne pensent pas que la délinquancesoit un problème réel ; ils ne peuvent donc pas penser sérieusement que lanon-récidive soit un objectif quil vaut la peine de poursuivre. Il ne faut passe surprendre que les cliniciens ne se soient pas acharnés à chercher des méthodesqui auraient été efficaces pour faire baisser la récidive. Au fond, cela ne lesintéresse pas. Nous sommes ici devant un vaste malentendu. Les représentants de lasociété confient à des thérapeutes la mission de participer à la lutte contrele crime ; ces derniers font comme sils pouvaient répondre à cetteattente, mais, en fait ce qui les intéresse, cest de contribuer au mieux-êtredes personnes quils perçoivent comme des victimes de la société. En réalité le malentendu est double. Il y a dabord celui qui estentretenu avec les délinquants quon veut aider et qui ne veulent pas lêtre,puis avec ceux qui veulent que la délinquance soit contrôlée alors que le butest secrètement ou, quelquefois, ouvertement récusé. Ainsi le clinicien est coincé entre un délinquant qui, souvent,refuse de coopérer et une demande sociale inévitablement répressive que son idéologieprofessionnelle lui dicte dignorer. Il sera alors dans limpossibilité de sefaire une idée claire de ses objectifs : aider ? comprendre ?changer la personnalité ? prévenir la récidive ? Il sera surtoutincapable de choisir entre ces buts incompatibles. Cette ambivalence explique une large part de linefficacité duprojet thérapeutique. On ny trouve pas de volonté claire darriver à des résultats,du moins pas sur le plan de la récidive. On mène une politique velléitaire et,surtout, mal fondée. Car elle na de sens que si, consciemment ou non, le clientformule une demande daide. Or ce dernier, fréquemment, signifie sans ambiguïtéquil ne veut ni changer ni être aidé.   Premièrepartie : Autopsie dun échec Chapitre 4 LA RELATIONTHÉRAPEUTICO-RÉPRESSIVE     Le programme : aimer, ne pas punir  Retour à la table des matières Quels moyens préconisent les partisans du traitement des délinquants ?Dans la littérature clinique, deux idées simples reviennent constamment :A. agir par la relation ; B. éviter de punir. La relation clinique.- Au coeur même de lentreprise thérapeutique, se trouve la « relation »,considérée comme le moyen privilégié, sinon exclusif, de réhabiliter les délinquants.Pour la désigner les mêmes termes reviennent constamment : dialogue,confiance, amitié, compréhension, empathie, sympathie. Pour Chazal (1978), les éducateurs« mènent des actions bénéfiques en créant dabord une authentique relationaffective entre eux et les mineurs dont ils prennent la charge »(pp.128-129). Dans un de ses livres, Menniger (1966) consacre au traitement unchapitre au titre significatif : « Love against hate. » Il yexprime bien le credo dominant : lamour est la clef de tous lesprogrammes thérapeutiques (p. 260). Récemment, un spécialiste français de la rééducationécrivait, parlant des délinquants : « Pour comprendre et aimer unjour les autres, ils ont un besoin urgent dêtre compris et aimés »(Tomkiewick, 1980, p. 4). Ces idées sont largement acceptées par les praticiensde lintervention. Ainsi, dans les établissements correctionnels pour mineursaux Etats-Unis, les éducateurs et autres membres du personnel pensent, pour lamajorité, que des relations étroites avec les jeunes sont extrêmementimportantes (Vinter et al., 1976, p. 135). En France, Favard (1981) concluait,au terme de ses recherches sur lintervention clinique, que les praticiens dela rééducation valorisent la relation au point quelle devient une fin ensoi [12]. Le refus des punitions.- Lhorreur de la peine est un autre trait distinctif de lidéologie thérapeutique.Menniger (1966) la dénonce violemment dans le titre même de son livre, TheCrime of Punishment. Traiter le criminel et non le punir, voici un préceptequi, encore maintenant, est présenté comme une évidence. Lhomme commet descrimes parce quil est malheureux, la punition ne pourra que lenfoncer encoreplus dans sa révolte. « Ce nest pas en ajoutant des frustrations supplémentairesque lon guérira un jeune dont létat asocial est le résultat de souffrancespsychologiques et de frustrations » (Tomkiewicz, 1980, p. 4). De ceci, ildécoule avec évidence quaucune forme de traitement ne devrait comporter depunition.  Le glissement dans la répression Aimer ; ne pas punir, voilà de belles idées. Mais en pratiquequarrive-t-il ? Chose étrange, aucun programme durable de traitement desdélinquants ne met véritablement cette théorie en application. On part dun idéalrésolument hostile à toute mesure répressive et on assiste à brève échéance àune résurgence apparemment inéluctable des-mesures punitives. La pratique necorrespond jamais à la théorie. Comment cette perversion est-ellepossible ? Je tenterai, dans ce qui suit, de retracer les étapes de ceglissement. 1. La relation inefficace Tout commence par un fait apparemment ignoré dun grand nombre departisans du traitement : en soi, la relation nest pas un moyen efficacedagir sur le comportement. On na jamais pu faire la preuve que le simple faitdétablir une relation positive avec un délinquant conduise à des changementsde conduite. Par contre, il existe des indications qui militent en faveur delhypothèse de leffet nul. Lors dune recherche dans deux institutions pourjeunes délinquants du Québec, jai constaté quil existe peu de corrélationentre la qualité des relations éducateurs-jeunes et le comportement et tout spécialementles comportements agressifs de ces derniers pendant leur séjour danslinstitution (Cusson, 1974 A, p. 91). Dans le secteur de la libérationconditionnelle, Waller (1974, p. 134) faisait une observation du mêmeordre : une bonne relation pendant les premiers mois de la libérationconditionnelle ne semble pas avoir deffet sur la probabilité de récidive desex-détenus. Ainsi, un délinquant peut avoir une excellente relation (et celaarrive souvent) avec un éducateur ou un praticien de la réhabilitation, tout encontinuant à agir comme il lentend. Il ne suffit pas détablir une relation deconfiance avec un délinquant pour linfluencer réellement. Ceci Redl et Wineman(1951, t. 1) lavaient bien vu : « Un éducateur peut être aimé dunenfant, peut même faire lobjet dun véritable emballement, peut être extrêmementpopulaire parmi tous, mais il peut cependant ne pas avoir la moindre influencesur eux » (p. 228). Donc le moyen central de lentreprise thérapeutique,celui que certains vont même jusquà préconiser à lexclusion de tout autre, nepermet pas dinfluencer significativement la conduite de ceux quon prend encharge [13]. Quarrive-t-il alors ? 2. Linconduite Tôt ou tard, le clinicien réalise que, malgré la confiance, malgréla compréhension et malgré lempathie, ses clients continuent leursagissements. Il se rend compte que ni les vols ni les agressions ne cessent. Etil est navré de savouer que sa politique de la main tendue nempêche ni ladissimulation, ni le mensonge, ni la manipulation, ni limpertinence, ni lerefus de collaborer. Quand il dirige des thérapies de groupe, la situation estsouvent insupportable : les groupes sont hors de contrôle, lesparticipants en profitent pour récriminer ou pour se vanter cyniquement descrimes les plus odieux (Carr, 1975, p. 186). Au « Community treatment project », la liste des raisonsles plus fréquemment invoquées pour placer un jeune en détention nous donne unebonne idée des problèmes quon peut rencontrer au cours du traitement dungroupe de jeunes délinquants (Lerman, 1975, p. 36-37). Les chiffres indiquentle nombre de fois où une mesure de détention a été prise.  Vol dauto.................................................. 26Cambriolage............................................... 11Agression..................................................... 4Refus de coopérer auprogramme............... 18Absence aux sessions degroupe.................. 9Mauvaise conduite à lécole........................ 24École buissonnière...................................... 17Difficulté à la maison................................. 15Fugue......................................................... 12Entrée tardive............................................. 10Abus dalcool............................................... 8  Ainsi pendant lintervention clinique, quelle soit en institutionou en milieu libre, la délinquance, linadaptation et le refus de coopérer semanifestent fréquemment. Pourquoi ? Peut-être parce que les clients nesont pas très motivés à changer. Peut-être parce que, comme tout adolescent,les délinquants aiment bien samuser aux dépens des personnes en autorité. Unechose est certaine : la relation clinique nest pas la solution pourstopper cette inconduite. 3. La démission Bon nombre de praticiens se découragent alors devant ce quilsvivent comme un échec. Cest peut-être ce qui explique la fréquence desconduites démissionnaires chez les agents de probation, les éducateurs, lespsychologues de prison : on se désengage et on sombre dans la passivité etla routine. Quand un cas ne pose pas de problème, on lignore et quand ildevient évident quil faut intervenir, on fait le minimum. Le clinicien setransforme en bureaucrate pour qui un bon client est celui quon voit le moinspossible.   « Jerappliquai alors chez lagent de libération conditionnelle. Cest juste uneroutine. Tu te rends et là ils texpliquent les règles. Si tu as besoin dunconseil, viens nous voir. Ils ne veulent pas que tu les embêtes. Quand tu es là,le plus tôt ils en finissent avec toi, le plus tôt ils peuvent sasseoir, lireleurs journaux et parler politique » (Martin, 1952, p. 168) [14]. Disparu le feu sacré, disparu le désir de réhabiliter, disparuslengagement et lespoir. Les relations avec les clients deviennent anodineset, avantage appréciable, beaucoup moins frustrantes.   « Pour êtrejuste, je dois dire que lagent de probation qui a eu le plus affaire à moiquand je relevais de lui après ma Formation correctionnelle ne fit pas grandsefforts pour me réhabiliter. Dès le départ, il ma accepté pour ce que jétais :je suppose quil pensait que ses bons conseils seraient plus profitables àdautres quà moi. En gros, ce quil me disait se résumait à : « Allô,comment vas-tu, où habites-tu, travailles-tu toujours ? Oui, bon, ça vabien. » Même quand ça sautait aux yeux que je ne travaillais pas, il netenait pas réellement à le savoir. Pourtant il est arrivé que, lorsque jallaisle voir, nous avions de longues conversations sur la politique, les livres, lasituation mondiale, des choses comme ça. Mais jamais sur ma postcure »(Parker et Allerton, 1962, pp. 132-133). Dautres se réfugient dans les évaluations et les diagnostics. Onpasse le plus clair de son temps à étudier en profondeur la personnalité desclients sans vraiment se soucier des implications pratiques que cela peutavoir. Cette tendance à la surévaluation est particulièrement fréquente chezles psychologues. On fait des anamnèses interminables, on fait passer demultiples tests et on rédige de longs rapports qui se caractérisent par leurinutilité. Favard (1981, p. 5-6) a mis en lumière ce quelle appelle « lecourt-circuitage de la fonction diagnostique » : Les diagnostics nesont liés ni aux données factuelles concernant le sujet (enquête sociale -comportement) ni au traitement. Lactivité diagnostique flotte dans le videsans lien ni avec la nature du problème ni avec la solution qui lui sera apportée. 4. Le refus de limpuissance Mais tout le monde naccepte pas facilement de se désintéresser deson métier, surtout si celui-ci implique un contact quotidien avec le délinquant.Viendra un moment où on sentira le besoin de réagir devant laccumulation des délitset des désordres qui mettent en jeu la survie même du programme de réhabilitationauquel on travaille. Un programme de traitement auprès des délinquants ne peuttout simplement pas subsister sans un minimum de coercition. Les projets danslesquels on a persisté à ne pas sanctionner survivent de peine et de misèrependant un an ou quelquefois deux, puis doivent fermer leurs portes. Les causesde cette faillite sont simples. Assurés de limpunité, les délinquants intensifient leur activité délictueuseet deviennent ingouvernables. Si le programme est de nature résidentielle, onassiste, à lintérieur, à des désordres indescriptibles et, à lextérieur, aupillage des résidences avoisinantes. Si cest un programme communautaire, lesclients continuent tout simplement à violer les lois comme si de rien nétait.Alors, de toutes parts, fusent les protestations : des victimes, despoliciers, des juges, des journalistes. Létablissement devient si discréditéque les bailleurs de fond prennent peur ; on coupe alors les vivres. Ouencore, les juges et leurs collaborateurs prennent la décision de ne plusplacer denfant dans ce lieu mal famé [15], et bientôt le combat, car cen est un, cesse faute de combattantset au soulagement de tous. Ceci, bien des praticiens lentrevoient et ils décident dagir avantquil ne soit trop tard. Mais que faire ? Que faire quand lesexhortations, les conseils, les bonnes paroles sont, de toute évidence,inefficaces ? Comment faire pour forcer le consentement des récalcitrants ?  La loi de la survivance des peines Un jour, le praticien trouve la réponse à ces questions : lapunition est lultime recours pour faire cesser le désordre. Cest ce quécrivait,à propos de la détention, Warren et ses collaborateurs du « Communitytreatment project » : « La détention temporaire est une méthodede contrôle qui sest avérée efficace dans plusieurs cas. Plus important, cestla seule méthode de contrôle qui se soit révélée efficace avec certains jeunes.Cette technique de traitement est vitale dans les mesures communautaires et lefait den restreindre lusage ou de léliminer mettrait en danger le succès oula survivance de ce programme » (Lerman, 1975, p. 43). Voilà qui explique pourquoi, malgré que lon ait constamment présentéles traitements comme des solutions de rechange aux peines, ces dernières nontjamais disparu des programmes de traitement eux-mêmes. Nous sommes ici en présencedune véritable loi que jappellerai de. survivance des peines. Cette loi peut êtreformulée en ces termes : Tout programme durable de traitement des délinquants comporte des élémentspunitifs, généralement occultes, que tous les efforts ne réussissent pas à résorber. Il y a quelques années, je participai à une enquête sur les centresdaccueil [16] faite à linstigation du gouvernement du Québec (Batshaw, 1975).Intrigué dès le départ par le fait que, malgré les dénégations, les punitions ysemblaient pratique courante, je posai, au directeur de tous les établissementsque jeus loccasion de visiter, quelques questions sur le système dessanctions. Typiquement, la conversation se déroulait comme suit -  Vousarrive-t-il de punir un enfant dans votre établissement ?-  Nonmonsieur ! Cest contraire à tous nos principes !-  Maisque faites vous si un pensionnaire frappe un éducateur ?-  Alorslà, cest automatique : 48 heures disolement. (Lisolement est au centredaccueil ce que le cachot est à la prison.) Mais ce nest pas une punition,cest une conséquence à lacte.-  Etsil fugue ?-  Notrerèglement prévoit aussi une conséquence disolement... » Il ne mest jamais arrivé de trouver un centre daccueil dans lequelon ne punissait pas. Les punitions les plus courantes étaient (et sontencore) : la perte du droit de circuler librement sur le campus delinstitution, perte de largent de poche donné hebdomadairement, perte depermission de sortir, perte du droit de téléphoner, isolement dans une chambrefermée à clef ou dans un cachot, spécialement aménagé, prolongement du séjourdans linstitution, transfert dans un centre de détention sécuritaire. Aux États-Unis, dans un échantillon représentatif dinstitutionscorrectionnelles pour mineurs, les punitions les plus fréquemment mentionnées étaient :enlever des. points, isoler, prolonger le séjour, transférer dans une autreinstitution (Vinter et al., 1976, p. 115). Dans le « Community treatment project » considéré par lesexperts comme ce qui se fait dé mieux dans le domaine du traitement en milieuouvert, on voulait faire la démonstration quil est possible de traiter les délinquantstout en les maintenant dans leur milieu naturel. Or il fut démontré que lesagents du CTP avaient recours à la détention temporaire comme mesure de, contrôleet ceci. sur une grande échelle. Lerman (1975), après une analyse fouillée dece projet, calcula que, en 1968, 89% des jeunes qui participaient au programmeavaient été placés en détention temporaire au moins une fois (p. 36). Sur une périodede 16 mois, chaque client du CTP avait passé en moyenne 56 jours en détention(p. 40). Lerman prit un malin plaisir à calculer le rapport entre le temps queles jeunes passaient en détention et le temps pendant lequel ils recevaient letraitement proprement dit (thérapie individuelle, thérapie de groupe,traitement familial, etc.). Il aboutit à ceci : sur une période de 16mois, les clients étaient traités pendant une durée totale moyenne de 5,7jours, alors quils avaient passé, toujours en moyenne, 56 jours en détention.Dans un sens, ils étaient donc presque dix fois plus punis que traités ! Les punitions existent aussi en probation et en libérationconditionnelle ou, pour être plus précis, il en existe une dimportancemajeure : la suspension qui conduit généralement le délinquant en prisonou en institution. Sur la foi de minutieuses observations du fonctionnementdagents de probation, Emerson (1969, p. 221) affirme que la menace dincarcérationest le principal moyen de pression en probation. Quand lagent apprend ou soupçonnequun de ses clients se conduit mal, il menace de suspendre sa libération,ajoutant quil lui donne une « dernière chance » puis, devant les récidivestrop nombreuses, il met sa menace à exécution sous peine de perdre toute crédibilité. Des faits semblables peuvent être observés dans la plupart desinterventions cliniques auprès des délinquants. Il nest pas rare que lediagnostic soit utilisé dans une perspective punitive. Cest ainsi que lespsychologues et les psychiatres réagissent quelquefois aux refus de coopérer depatients butés par un diagnostic qui conduira à une sentence plus sévère ;il leur suffit décrire : potentiellement dangereux, psychopathe,structure caractérielle délinquante, pronostic réservé. Les détenus savent quele pouvoir des cliniciens est réel, surtout quand les juges ou les commissionsqui prennent la décision finale sont surchargés et portés à suivre aveuglémentles recommandations que leur soumettent les experts. Ils savent aussi quilsont intérêt à ne pas être trop bavards. 61% des jeunes pensionnaires dans lesinstitutions correctionnelles américaines se disent daccord aveclaffirmation : « Ici, si vous parlez de vous au personnel,linformation sera probablement utilisée contre vous. » 32% des jeunes hébergésdans des foyers de groupe sont aussi de cet avis (Vinter et al., 1976, p. 118). Le processus qui conduit à cette omniprésence des peines se comprendfacilement. Au sein dune population de délinquants forcés de se soumettre àune forme quelconque de traitement, apparaissent inévitablement diverses formesde déviance : le vol et lagression, mais aussi lindiscipline, leschahuts, les évasions, les émeutes. On conçoit que les responsables dunprogramme de traitement puissent difficilement tolérer ces agissements qui leurrendent la vie impossible et qui leur attirent les critiques de lextérieur. Inéluctablement,surgit le réflexe répressif, lequel consiste à recourir à la force quand lapersuasion ne suffit pas. Mais comment faire pour éviter lescalade quand onmet le doigt dans cet engrenage ? Les menaces ne suffisent pas) On les exécute.La perte de privilège ne réussit pas pour mater les récalcitrants ? On arecours à lisolement dans la première pièce disponible. Mais, tôt ou tard, unforcené entreprendra de démolir celle-ci en faisant un vacarme épouvantable. Onse résignera alors à aménager au sous-sol une cellule disolement. Cependant,on se gardera bien de lappeler par son nom et on sera mal à laise quand lesclients parleront du « trou ». Car, avouer que lon punit équivaudraità reconnaître que lintervention thérapeutique ne se distingue pasfondamentalement des méthodes répressives traditionnelles. Or, les traitementsont été développés en réaction contre ces méthodes et ont toujours été présentéscomme des alternatives plus humaines et plus efficaces que celles-ci. Admettrequon a recours à la bonne vieille manière forte serait admettre son échec.Pour échapper à cet humiliant constat, on entreprend de couvrir ces pratiquesdun voile pudique. On les masque sous de savants euphémismes : détentionthérapeutique, conséquences à lacte, contrôle externes, retrait (pour désignerle cachot) etc. [17].  La relation thérapeutico-répressive  Voilà comment les cliniciens se résignent à une thérapie musclée quiest bien loin de leur idéal. Dès ce moment, ils se mettent à jouer un jeu quinest ni très clair, ni très honnête, et qui ne peut lêtre parce quil reposesur la négation dun aspect central de la réalité, à savoir le conflit irréductiblequi oppose le délinquant à la société. On a cru, par les psychothérapies,pouvoir protéger la société sans heurter le délinquant.. Mais, à partir dumoment où lactivité criminelle est profitable pour son auteur, on ne voit pascomment lempêcher de continuer sans ajouter, par la peine, des coûts à sonentreprise. Et, à partir du moment où les autorités donnent à des experts lemandat de défendre la société, on ne voit pas comment ceux-ci pourraient éviterde recourir à des mesures répressives. Mais plutôt que davoir le courage dereconnaître cet inévitable conflit, les thérapeutes ont prétendu être du côtédu délinquant, sans être contre la société, et être pour la société, sans êtrecontre le délinquant. Cette situation fausse a conduit inévitablement à ce quej’appellerai la relation « thérapeutico-répressive », véritable marchéde dupes où le praticien prétend agir pour le bien du délinquant, mais, commeil est plus ou moins conscient du fait que les citoyens veulent être protégés,il est nécessairement conduit à imposer des contraintes quil dissimule sous unjargon pseudo-scientifique. De lautre côté, le détenu ne sy trompe pas ; même si on luiparle de compréhension et daide, il voit bien quil est soumis à un pouvoircontraignant : celui qui, devant lui, fait étalage de bienveillance est biencapable de faire un rapport qui prolongera son incarcération. Pour sen sortir,une des seules cartes dont il dispose sera de laisser croire à lautre quilest plein de bonnes intentions et sur la voie de la réhabilitation. Ainsi, larelation thérapeutico-répressive dégénère rapidement en opération demanipulation réciproque, le thérapeute laissant croire à lautre quil est làpour laider alors quil a une claire mission de contrôle et le délinquant prétendantsengager dans un processus de réhabilitation, alors que sa préoccupation estdéchapper au pouvoir coercitif qui pèse sur lui.    Premièrepartie : Autopsie dun échec Chapitre 5 LA JUSTICEET LA RÉHABILITATION    Lidée de justice et la légitimité delaction thérapeutique   Retour à la table des matières La réhabilitation des criminels est un idéal inspire par la charité,non par la justice. En outre, ses partisans, évoquant lindividualisation, ontrejeté explicitement des principes de justice comme légalité et laproportionnalité entre les délits et les peines. Mais ce refus de lidéal de lajustice a laissé un vide. Il a retiré aux artisans du projet thérapeutique lesmoyens nécessaires pour définir clairement les limites de leurs interventions.La frontière entre ce quil est légitime de faire et ce qui ne lest pas najamais été tracée. Qui plus est, la justification même du traitement na jamaisété bien nettement établie. On reste alors devant une série de questions sans réponses. Avons-nous le droit de traiter les délinquants ? - À la différencedu client du médecin ou du psychanalyste, le criminel ne va pas spontanémentfrapper à la porte du thérapeute pour solliciter de laide. La plupart dutemps, on lui fait des offres quil ne peut pas refuser : tu participes autraitement communautaire, sinon cest la prison ; tu vas aux sessions dethérapie de groupe si tu veux être libéré bientôt. Or, toute mesure obligatoirecomporte une perte de liberté et, à ce titre, devrait être assimilée à unepeine. Dans ce cas, pourquoi les règles de justice, qui visent à limiter lesexcès dans lapplication des peines, ne sappliqueraient-elles pas auxtraitements qui ne sont pas totalement volontaires ? Sil est pertinent deparler du droit de punir, ce lest aussi du droit de traiter.  La liberté de conscience doit-elle être respectée ? - Les psychothérapies visent dabord la personnalité du délinquant,y compris ses convictions et, même, sa manière de penser. Cette entreprise nerisque-t-elle pas de menacer la liberté de conscience et dopinion ? Commele souligne Léauté (1972, p. 759), on reconnaît, dans nos pays, « le droitpour chaque citoyen, droit opposable à lÉtat, de choisir ses propres critèresdu Bien et du Mal, à condition de ne pas violer par son comportement les loisde ce même État ». Rien nest plus menaçant pour la liberté que le projet de changer laconscience des gens contre leur gré. A lépoque de lInquisition, ce fut leprincipe et la justification des tortures les plus atroces. Sans aller jusque-là,on se livre aujourdhui à des pratiques que les délinquants risquent de trouverinjustes. Il arrive, dans des institutions, quun pensionnaire soit puni parcequil a refusé de se livrer à son éducateur et, on la vu, la détention pourrefus de collaborer était pratique courante en Californie. Avons-nous le droitde punir les gens pour ce quils pensent ou, plus précisément, parce quilsrefusent de raconter leurs problèmes ?  Est-il juste d’imposer des peines hors deproportion avec les délits ? - Les codes pénaux,en accord avec le sentiment de justice de la plupart des citoyens, sinspirentde la règle de la proportionnalité entre les délits et les peines : on nedoit pas infliger au délinquant une souffrance plus grande que celle dont ilest responsable ou, formulé autrement, il doit y avoir commune mesure entre ledélit et la peine. Les idéologies thérapeutiques rejettent formellement cette règle :on ne punit pas un crime, on adapte un traitement aux besoins individuels dechacun ; la proportionnalité est donc, de ce point de vue, un principe nonpertinent sinon barbare. Résultat : il arrive quun délinquant soit incarcérépour avoir répondu avec insolence au maître décole (Lerman, 1975, p. 82). Lestribunaux pour mineurs qui sinspirent largement de la philosophie de la réhabilitationvont assez loin dans ce sens. On y trouve très peu de relation entre la gravitédes délits et la sévérité des sentences. Il est très fréquent que des enfantsqui commettent des « délits » aussi mineurs que lécole buissonnièreou la fugue de la maison soient placés pour deux ans dans les institutions lesplus carcérales, alors que des adolescents trouvés coupables de multiplescambriolages et vols dauto soient mis en probation ou simplement admonestés. Le refus de la proportionnalité a conduit au système des sentencesindéterminées, rejeton du mouvement thérapeutique. Il y est prévu que lecoupable restera en prison tant quil ne sera pas rééduqué ou pour une duréeallant, par exemple, de un à vingt ans. Ce sont les autorités du pénitencierqui, sur les conseils de leurs experts, décident de la date de la libération. Cette pratique est dautant plus pernicieuse quelle repose sur uneillusion, à savoir quil serait possible de connaître le moment où le délinquantest réhabilité. Or, dans létat actuel des connaissances, cela est totalementimpossible. Nous nous trouvons dans une situation qui na rien à voir avec cequi se passe en médecine. Généralement, le médecin sait quand un patient est guériou quand il peut, sans risque, lui permettre de continuer sa convalescence chezlui. Dans le cas des délinquants, nous nen savons rien et on ne voit pas parquel moyen fiable on pourrait le savoir. Ce constat dignorance avait été faitdès 1833 par Beaumont et Tocqueville. Leur analyse reste toujours actuelle. « Commentdémontrer par des chiffres la pureté de lâme, la délicatesse des sentiments etlinnocence des intentions ? » (p. 149). Cela est dautant plusdifficile que, dune part, le détenu a tout intérêt à faire croire quil est réhabilitéet que, dautre part, la personne qui doit lévaluer est portée à la crédulité.En effet, le criminel aspire à la liberté ; il est donc intéressé à témoigner« un profond remords de son crime et un vif désir de revenir à la vertu.Quand ces sentiments ne seraient pas sincères, il ne les exprimerait pas moins.Dun autre côté, lhomme de bien qui consacre toute son existence à lapoursuite dun but honorable est lui-même sous linfluence dune passion quidoit engendrer des erreurs. Comme il désire avec ardeur la réforme descriminels, il y croit facilement » (Beaumont et Tocqueville, 1833, p.149). Est-il juste de traiter différemment deux hommesqui ont commis le même délit ? - Légalité està la base de lexigence de justice : des hommes semblables sur un critèrepertinent doivent être traités de la même façon. La plupart des gens trouverontjuste que des hommes qui ont commis le même crime soient également punis. Iciencore, au nom de lindividualisation, on a mis de côté cette notion. Avec desrésultats pour le moins contestables. Sur ce point, Wilson (1975) a proposé unexemple sur lequel il ny a rien à ajouter.   « Si lebut poursuivi est la réhabilitation et si les personnes diffèrent dans leursaptitudes à être réhabilitées, alors deux personnes ayant commis exactement lemême crime et, dans des circonstances rigoureusement identiques, peuventrecevoir des sentences très différentes, violant ainsi le sens de la justicedes criminels et le nôtre. La sentence indéterminée, largement utilisée dans denombreux États, est représentative de lidéal de réhabilitation. Un -détenusera élargi dune institution, non pas au bout dune période fixée à lavance,mais lorsque quelquun (un comité de libération conditionnelle ou un comité dedétermination de fin de sentence) décidera quil est « prêt » à êtrerelâché. Si on applique rigoureusement cette théorie en sappuyant sur lesfacteurs de récidive connus, ceci voudrait dire que si deux personnescommettent ensemble un vol qualifié dans un magasin dalcool, celui qui estjeune, noir, peu éduqué, provenant dun foyer brisé, et ayant des antécédentdabus de drogue, sera gardé indéfiniment en prison, tandis que lautre, quiest blanc, plus âgé, provenant dune famille intacte, possédant un diplôme détudessecondaires et sans expérience de drogue sera libéré presque immédiatement. Nonseulement le jeune Noir, mais la plupart des observateurs impartiaux vonttrouver cette issue profondément injuste » (Wilson, 1975, p. 171). Les décisions arbitraires sont-ellesacceptables ? - Selon un autre principe dejustice, les décisions qui touchent au bien-être des individus ne devraient pasêtre prises arbitrairement, mais selon des règles clairement énoncées davance.Les hommes sont alors soumis aux lois et non au pouvoir discrétionnaire dequelques-uns ; et les décisions ont lavantage dêtre prévisibles etimpartiales. Ce principe nest évidemment pas reconnu dans les philosophies thérapeutiques :On prétend intervenir non selon la règle, mais sous linspiration du « sensclinique ». On se refuse à limiter le pouvoir de traiter par unequelconque règle. Les clients sont alors à la merci du bon vouloir du thérapeute.Lex-détenu ne sait jamais quand et au nom de quoi on prendra la décision desuspendre sa libération conditionnelle ; le pensionnaire dune institutionne sait, lui non plus, ni à quel moment ni pourquoi il sera libéré.  Les exigences de justice et lefficacité destraitements Les questions qui viennent dêtre soulevées posent naturellement desproblèmes dordre moral et juridique. Mais, plus important pour mon propos,elles iront se répercuter sur lefficacité des psychothérapies. En effet, les délinquantsne se gênent pas pour contester la légitimité des traitements quon leur faitsubir. Ils ne se privent pas de mettre en question le droit dimposer untraitement obligatoire, de défendre leur liberté de pensée, de pointer du doigtla disproportion entre le délit et la peine, de comparer les peines quilssubissent avec celles de leurs camarades qui ont fait la même chose et deprotester contre larbitraire de certaines décisions. Quelle collaborationpeut-on attendre dun client qui a de si bonnes raisons de récuser le projet auquelon veut lassocier et qui a de si bonnes raisons de contester les règles dujeu, lequel, pour être joué, exige sa participation ? Il est vrai que,quelles que soient les règles dont on sinspire, bon nombre de délinquants sediront victimes dinjustice. Mais ne risquons-nous pas, par tant dambiguïté,daccentuer ce sentiment dinjustice subie qui les habite ? Plus encore que le délinquant, le thérapeute risque dêtre affectépar cette situation. Comment pourrait-il être insensible aux protestations deceux quil prend en charge ? Après tout il a, lui aussi, un sens de lajustice. Il sinterroge lui aussi sur la légitimité de son action. Harcelé parses clients, il se mettra à douter de son droit de traiter ; il sera gênédevant le caractère disproportionné de certaines mesures ; il ne saura quedire si on lui rappelle que deux délits identiques sont suivis de mesurestotalement différentes ; il sera embarrassé si on le taxe darbitraire. Ilsera alors envahi par un sentiment de malaise qui le rendra, dans laction,velléitaire, hésitant, inconséquent. Freiné par sa mauvaise conscience, ilnosera pas pousser jusquau bout la logique du système dont il se réclame. Spécialementsil travaille avec des groupes, il sera obligé de tenir compte des revendicationset il sengagera dans une série de compromis qui, une fois de plus, dénaturerontson idéal.  Conclusion : Leffet zéro.Pourquoi ? Nous avons recueilli, dans les pages qui précèdent, une amplemoisson de raisons pour lesquelles les psychothérapies nont jamais produit desrésultats vraiment différents des mesures répressives traditionnelles. Cesraisons peuvent être résumées comme suit. Les psychothérapies supposent, pour être efficaces, que les délinquantsveuillent changer. Or, ce nest pas toujours le cas. On trouve bon nombre de détenusqui restent attachés à un mode de vie qui, quoi quon en dise, ne comporte pasque des inconvénients. Et dans léventualité où le délinquant a décidé dopterpour une nouvelle vie, il ne sera pas facile de neutraliser les facteurscriminogènes qui le poussent à la récidive : des habitudes déviantes qui,souvent, remontent à plusieurs années, limmaturité qui le rend incapable depersévérer, les handicaps qui rendent la réadaptation sociale aléatoire et,enfin, les nombreuses difficultés que rencontre lex-détenu à sa sortie deprison. Lêtre humain - et pas seulement le délinquant - nest pas une ciremolle quon peut façonner à sa guise. Il résiste opiniâtrement aux changementsforcés entrepris « pour son bien ». Et la relation daide, avec celuiqui ne veut pas être aidé, dégénère rapidement en rapport de force. Comme lefait remarquer Wilson, il ne faut pas se surprendre de cet échec. Cétait méconnaîtrela nature humaine que de croire quil pouvait en être autrement.   « Ilfaut avoir fait des présuppositions pas seulement optimistes, mais héroïquessur la nature de lhomme pour en arriver à croire quune personne, finalementcondamnée après (dans la plupart des cas) plusieurs accrochages avec la loi etayant consacré une bonne partie de sa jeunesse et du début de sa vie adulte àtoutes sortes dinconduites devrait, sous linfluence dune imposante prison oudun clinicien habile, réaliser ses erreurs et subir une transformation de soncaractère. Aujourdhui, nous avons un sourire amusé devant la naïveté despionniers de la réforme des prisons qui simaginaient que linstructionreligieuse associée à lisolement cellulaire mènerait à la régénération morale.Comme ils souriraient maintenant de nos illusions que des conversations avec unpsychiatre ou le retour dans la communauté permettraient de réaliser les mêmesfins. Nous avons appris combien il est difficile daméliorer, par une actiongouvernementale, le rendement scolaire des enfants ou de rétablir la stabilitéet laffection dans les familles et, dans ces cas-là, on a affaire à des sujetsconsentants et dans des moments où ils reconnaissent leurs besoins. La réhabilitationdes criminels requiert que lon suscite des changements équivalents chez dessujets non consentants dans un climat marqué par la coercition et lindifférence »(Wilson, 1975, p. 170). Lénorme écart entre la théorie et la pratique peut aussi expliquerlinefficacité des psychothérapies. « Quand nous examinons les programmesréels - ce qui a été réellement tenté -nous découvrons que lessentiel de cequon appelle la réhabilitation ne pouvait pas raisonnablement produire deschangements véritables et durables » (Sechrest et al., 1979, p. 35). Eneffet, un examen le moindrement attentif des programmes de traitement telsquils existent laisse fort sceptique sur leur capacité de changer quoi que cesoit chez les sujets traités. On trouve presque inévitablement un large fosséentre ce quEllenberger (1976, p. 1821) appelle les processus projetés et lesprocessus réels. Cette situation nest pas nouvelle. Rothman (1980) a démontré quetoute lhistoire de lentreprise thérapeutique aux États-Unis est marquée parcette impuissance radicale à traduire les principes dans les faits. Cest ainsique, dès leurs débuts, les services de probation et de libérationconditionnelle fonctionnaient dune manière qui navait rien à voir avec lediscours qui servait à les justifier. A peu près partout, des agents mal préparéset débordés rédigeaient des rapports superficiels qui étaient suivis de décisionsarbitraires et imprévisibles. Ce quon appelle la supervision du client se réduisaità quelques contacts brefs et épisodiques au cours desquels on posait quelquesquestions stéréotypées qui servaient dintroduction à des remontrances sur lavertu de lhonnêteté et de la ponctualité (Rothman, 1980, p. 91-92). La rhétorique de la réhabilitation na pas véritablement informélaction, elle na fait que la cautionner. Or, sil a été impossibledenclencher les théories dans la pratique, ce nest pas seulement faute demoyens, ce nest pas seulement à cause des praticiens, cest, plus profondément,parce que les principes que ces derniers avaient pour tâche de réaliser ne sontpas valables. Ils ne le sont pas parce quils misent sur une mesure, la relationclinique, qui ne suscite pas une réelle motivation à changer et qui, de cefait, ne réussit tout simplement pas à modifier les comportements. Sans pouvoirréel, les cliniciens doivent se rabattre sur la réglementation, la surveillanceet les punitions. Et alors, le programme projeté se métamorphose insensiblementen un système répressif, étrangement semblable à celui quon voulaitsupplanter. Les projets thérapeutiques en criminologie nont jamais été mis intégralementen application parce quils ignorent des dimensions essentielles du problème.Ils provoquent, de ce fait, un grave malaise chez ceux-là mêmes qui ont pourmission de les mettre en application. Écartelés entre lintérêt de la sociétéet celui de leurs clients, ils se laissent alors tenter soit par la répression,soit par labandon. Les praticiens de la clinique criminologique sont nourrisde théories, généreuses certes, mais qui heurtent leur sens commun et qui nientles contraintes sociales qui pèsent sur lintervention pénale ; ellesnient la psychologie des hommes qui devront les mettre en application ;elles nient les exigences de justice de tout le monde. Mais y a-t-il vraiment une théorie à mettre en application ? Onpeut en douter. Car lempirisme qui caractérise la philosophie de la réhabilitationla réduit à un contenant sans contenu. Rien ny est spécifié. Ni les causes dela délinquance dont on dit quelles sont multiples et complexes, ni les priorités,ni les solutions concrètes. On se contente de demander aux cliniciens derecueillir tous les faits concernant le cas puis dindividualiser en conséquence.Mais quels sont les faits importants et quels sont ceux qui ne le sontpas ? Comment savoir ce qui mérite dêtre retenu et ce qui peut être ignoré ?Quelle interprétation donner aux faits observés ? Impossible de répondre àces questions en labsence dhypothèses relativement explicites. Le praticienest alors réduit soit à se rabattre sur son sens clinique, soit à accumuler desinformations disparates avec lespoir que les faits parleront deux-mêmes. Ainsi, lempirisme laisse le clinicien sans principe organisateur,sans orientation, sans critère de décision et sans moyen daction. Dans cesconditions, comment pourra-t-il donner une signification à son travail ?Peut-on lui reprocher de mal faire une tâche dont le sens même lui échappe ? Aujourdhui encore, des expressions comme « diagnostic »et « traitement différentiel » dissimulent mal lignorance danslaquelle nous nous trouvons. Dès quon tente de faire un bilan du savoir utiledont nous disposons, on se rend compte quil existe fort peu de connaissancesqui peuvent être reconnues comme des guides efficaces de lintervention(Tremblay, 1981, p. 17). Or, bien souvent, nous nous trouvons devant uneignorance qui signore : on ne possède pas de solution, mais on refuse dese lavouer. On comprend alors pourquoi des praticiens désorientés sont acculés àverser insidieusement dans une pratique crypto-punitive : la relation thérapeutico-répressive.Celle-ci, comme les têtes de lhydre de la légende, réapparaît toujours malgréles efforts pour la supprimer parce que, sans elle, les programmes de traitementne peuvent survivre. Mais alors, lintervention thérapeutique nest plusvraiment différente des interventions pénales traditionnelles. On na fait quechanger les étiquettes. Il ne faut donc pas se surprendre de leffet zéro :des mesures semblables produisent des résultats semblables.     Lecontrôle social du crime Deuxième partie La morale  Retour à la table des matières     Deuxièmepartie : La morale Chapitre 6 LES DÉLINQUANTS ONT-ILSLEUR MORALE PROPRE ?       Retour à la table des matières Ainsi, il est clair que nous navons pas encore trouvé de méthode deréhabilitation efficace. Cette prise de conscience nous incite à rechercherdautres solutions. Mais, cette fois-ci, plutôt que daller à la fine pointe duprogrès, nous irons nous enquérir de la méthode de contrôle social qui est,vraisemblablement, la plus ancienne de toutes : la morale. Daucuns sesurprendront : Que vient faire la morale ici ? Simplement ceci :elle tente de nous persuader quil est mal de voler et dagresser notreprochain. Noublions pas quaux yeux des gens ces actes ne sont pas seulementdes infractions à la loi ; ils sont aussi perçus comme des manifestationsdu mal. Aux yeux de la plupart de nos concitoyens, le crime ressortit autant,sinon plus, à la morale quau droit. La réaction morale a dailleurs, laplupart du temps, préséance : on sindigne devant le vol avant de songer àappeler la police. Dans le cas de la délinquance, conçue comme une infraction qui causeun tort évident à autrui, le droit et la morale se recouvrent : la loiinterdit ce que la conscience réprouve. Il semble donc justifié de considérerla morale comme un mécanisme de contrôle social. En effet, pour limiterlactivité criminelle de leurs membres, les sociétés ne se sont pas contentéesde mettre le vol et lagression hors la loi, elles les ont aussi mis hors lamorale, les définissant en termes infamants. On peut dailleurs supposer quecest dabord parce que ces actes étaient jugés immoraux que leur caractèrecriminel a été reconnu par les lois ; les codes ne faisant que prendreacte des jugements de lopinion. Lexamen de la morale et de son influence régulatrice sur le crimenous oblige à quitter le terrain sur lequel nous nous trouvions lors de létudedu traitement. Nous délaisserons momentanément le domaine des mesures qui sontdu ressort de lÉtat pour entrer dans celui, plus vaste, du contrôle socialinformel, cest-à-dire de linfluence diffuse que les gens exercent lesuns  sur les autres pour susciter la conformité : pression desparents, des amis, des pairs, des voisins.  De la morale moralisatrice à la moraleimmorale Les idées quon se fait du phénomène moral ont subi, au cours desdeux derniers siècles, une véritable mutation. Selon la conceptiontraditionnelle, la morale est un ensemble de règles de conduite considéréescomme valables de façon absolue et fondées sur les notions de bien et de mal.Dans cette perspective, les règles morales ont un rôle essentiel à jouer dansla préservation de la solidarité, de la confiance et de la justice parmi les êtreshumains. La morale est donc, par définition, bonne et universelle. Et elle nepeut avoir avec le crime que des relations dopposition. Celui-ci est un acteimmoral qui nest rendu possible que par laffaiblissement du système devaleurs de son auteur. Cette vision classique de la morale fut, dans un premier temps, sérieusementbattue en brèche par les philosophies relativistes selon lesquelles ce qui estbien dans un groupe peut être mal dans un autre, sans quil soit possible detrouver un critère universel permettant de trancher. Les sociologues et lesanthropologues eurent un important rôle à jouer dans cette évolution quiaboutit à une notion essentiellement relativiste de la morale. Voici, à titredexemple, la définition quen donne Lévy-Bruhl (1900) : « On appelle« morale » lensemble des conceptions, jugements, sentiments, usagesrelatifs aux droits et aux devoirs respectifs des hommes entre eux, reconnus etgénéralement respectés à une période et dans une civilisation donnée » (p.101). Cette transformation se poursuit, dans un second temps, par lélargissementde la notion de morale. Celle-ci ne désigne plus seulement les règlesconcernant le bien et le mal, mais toute forme de règles. Cest ainsi quePiaget (1932) commence Le jugement moral chez lenfant en affirmant : « Toutemorale consiste en un système de règles et lessence de toute moralité est àchercher dans le respect que lindividu acquiert pour ces règles » (p. 1).Ceci autorise le psychologue suisse à penser que lattitude des enfants vis-à-visdes règles du jeu de billes relève du fait moral. Parallèlement, on note, enanthropologie et en sociologie, une tendance de plus en plus répandue àassimiler la morale aux moeurs, aux coutumes et aux usages propres à un groupe. Une fois la morale relativisée et vidée de sa substance, il estnormal que le terme soit délaissé pour être remplacé - en sociologie notamment- par des expressions plus neutres de normes de conduite et de culture [18]. Parallèlement, le fait moral proprement dit sestompe en tant quechamp privilégié détude. Parmi les exceptions, il faut ici évoquer la vasterecherche sur les valeurs morales des adolescents menée par Denis Szabo pendantles années soixante (Szabo, Gagné et Parizeau, 1972). Cette évolution pave la voie à ce quon pourrait appeler une théoriede la morale immorale. Alors que, dans la conception traditionnelle, il étaitinconcevable que la morale puisse conduire au crime, cela devient tout à faitpossible dès lors quon parle de norme et de culture. En effet, si la moralenest pas universelle, on peut imaginer que les morales divergent au -point dese contredire avec, pour résultat, quun groupe pourrait prescrire ce quiserait un crime aux yeux des membres dun autre groupe. Ainsi, à propos des rapports entre morale et délinquance, noussommes confrontés à deux hypothèses opposées. Selon la première, inspirée parla philosophie classique, la morale ne peut faire autre chose que dempêcher lecrime. Il faut donc transmettre aux gens des valeurs morales. Selon la deuxièmequi découle en droite ligne du relativisme culturel moderne, la morale ou, plusprécisément, les normes de conduite dun groupe peuvent prescrire des actes quenous appelons crimes. Le délinquant serait alors tout simplement une personnequi se conforme aux normes de sa sous-culture, lesquelles nient le caractèreimmoral dinfractions définies par un pouvoir contesté. Lopposition entre les deux hypothèses ne saurait être minimisée.Elle saccompagne dailleurs de plusieurs prises de position irréductiblesconcernant lhomme, la société et le crime. Dans la vision moraletraditionnelle, lhomme apparaît comme un être qui se soumet parfaitement auxnormes du groupe auquel il appartient. Pour ceux que lon pourrait appeler lesmoralistes, il existe, au sein des sociétés globales et même dans lhumanité,un noyau de valeurs partagées par tous ; pour les partisans du conflit deculture, les normes de conduite sont relatives et divergentes. Les premiersvoient le crime comme une transgression, les seconds pensent quil découle delobéissance à une norme sous-culturelle. Les uns croient que lorigine duproblème doit être cherchée dans laffaiblissement des convictionsmorales ; les autres, dans le contenu des normes de certains groupes.  Conflits de cultures Le présent chapitre sera consacré à lexamen des théories du conflitde cultures. En réalité, il ne sagit là que dune des dénominations duncorpus théorique quon pourrait faire remonter à Gabriel Tarde (1890) et auxlois de limitation. On a aussi utilisé les expressions : association différentielle(Sutherland, 1939), transmission culturelle (Shaw et Mckay, 1942) et sous-culture(Cloward et Ohlin, 1960 ; Wolfgang et Ferracuti, 1967). Lidée debase : certains groupes transmettent à leurs membres des normes deconduite qui sont en conflit avec ce que stipule la loi, les poussant par lefait même au crime. Pour être plus explicite on peut décomposer la théorie dela façon suivante : 1. Il existe au sein dun État des groupes (sous-cultures) qui possèdentdes normes en opposition directe avec les règles de conduite que sanctionne leCode pénal de cet État. Ce que lon permet ici est prohibé là. Qui plus est, cequi est obligatoire dans un groupe donné est interdit par la loi. 2. Les individus possèdent une remarquable capacité de se soumettreaux règles des groupes dont ils font partie. 3. En situation de conflit de cultures, le respect des normes dungroupe est une transgression dune règle promulguée par lÉtat. En dautrestermes, la simple obéissance aux normes de la sous-culture conduit ipso facto àla violation de la loi (Sellin, 1960, p. 832). 4. Il peut arriver aussi que le conflit soit intériorisé. Cest lecas des « hybrides culturels », lesquels ont incorporé deux séries denormes contradictoires (Sellin, 1938, pp. 67 à 69). Ils demeurent alors désorientéset sceptiques, ce qui favorise léclosion de la délinquance. 5. Plus un individu est intégré à un groupe sous-culturel, plus ilrespectera les normes de celui-ci et plus, de ce fait, il aura tendance àcommettre des délits. 6. Dun strict point de vue de conflits de cultures, la véritable déviancenexiste pas, non plus que la transgression. Seule existe la conformité à desnormes divergentes et des points de vue différents sur les mêmes actes. Il reste maintenant à confronter les théories sous-culturelles auxfaits connus. Dans la discussion qui suit, je tenterai de répondre à troisquestions. •  Est-cequil existe des conflits entre les normes auxquelles adhèrent les citoyens etles stipulations du Code pénal ou, au contraire, y a-t-il consensus ? •  Est-ce queles délinquants approuvent ou réprouvent les actes que les loisinterdisent ? •  Est-ce queles groupes délinquants exercent une influence criminogène sur leursmembres ? Si oui, comment ?  Conflits ou consensus ? Dans toute société importante, il se trouve des normes de conduitequi se contredisent et, plus spécifiquement, qui sont en conflit avec lesprescriptions du Code pénal. Cest là le point de départ nécessaire des théoriessous-culturelles de la délinquance. Ainsi, Sellin montre quil peut exister ausein dune nation des normes divergentes à propos dune même conduite, ce quiest jugé acceptable dans un segment de la population étant désapprouvéailleurs. Or, explique Sellin, il arrive que ceux qui détiennent le pouvoirdans une société donnée introduisent dans la loi des articles qui vont àlencontre des convictions morales de certains groupes. De ce point de vue,comme le souligne ironiquement Boyer (1966), le crime peut être défini comme un« acte considéré comme préjudiciable à la société par un groupe dhommesayant le pouvoir de donner force de loi à ses considérations » (p. 9).Sellin (1960) donne plusieurs exemples de ce type de conflit : laprohibition aux États-Unis de lachat, de la vente et de la possession deboissons alcooliques, alors que bon nombre dAméricains ne réprouvaient pas dutout la consommation dalcool (p. 882) ; linterdiction, toujours aux États-Unis,des paris (p. 886) ; la conviction, dans certaines minorités, que lesatteintes à lhonneur doivent être lavées dans le sang et ladultère puni demort ; convictions que ne partagent évidemment pas les législateurs (pp.828-829) ; lacceptation de marchandises volées dans certaines famillespauvres (p. 830). Lanalyse qui précède semble dautant plus incontestable quellesaccorde parfaitement avec les idées modernes. Pour celui qui a été tant soipeu exposé à la vision du monde que véhiculent les sciences sociales, il va desoi que chaque groupe possède ses normes de conduite propres ; il va desoi que les valeurs, morales ne font pas lobjet dun consensus ; il va desoi que rien ne garantit une coïncidence parfaite entre la loi et la morale.Pour celui-là, il paraîtrait incongru de mettre en doute de telles évidences. Mais est-ce que ces faits sont réellement pertinents à létude de ladélinquance juvénile et du crime ? Il est clair, par exemple, que lesconflits de normes concernant les boissons alcooliques et les paris ne pourrontpas tellement nous aider à rendre compte de la délinquance. Il importe ici dedistinguer trois choses : premièrement les conflits de normes qui nontrien à voir avec la délinquance, deuxièmement ceux qui nont quune incidencemarginale sur celle-ci et troisièmement les conflits de normes qui ont unimpact direct sur le phénomène que nous voulons expliquer. Voyons ceci plus endétail. 1. Il est indiscutable que, dans les sociétés contemporaines, lesmorales sont multiples, divergentes et contradictoires. La politique, lidéologie,le travail, la famille, la vie sexuelle, la religion, léducation, voilà autantde domaines qui sont devenus des champs clos où saffrontent férocement desconceptions opposées du bien et du mal. Cependant, ces conflits nont pas, dutrès peu, de pertinence directe pour létude de la délinquance juvénile :on peut être de gauche ou de droite, croire en Dieu ou être incroyant, réprouverou approuver la liberté sexuelle sans pour autant être en désaccord sur des règlesqui interdisent le vol et la violence. Mais, plus important encore, ces conflitsde normes ne sont pas pertinents parce que, généralement, ils ne se traduisentpas par un conflit entre la loi et la morale : dans des pays comme laFrance, les États-Unis ou le Canada, les lois ninterdisent ni les idées degauche, ni lincroyance, ni les relations sexuelles en dehors du mariage. 2. Il existe, par ailleurs, des conflits entre les normes decertains groupes et des dispositions spécifiques de la loi, par exemple, àpropos de lobjection de conscience, de la drogue, des jeux et paris. Cestpour de telles activités que la théorie de conflits de cultures sapplique véritablement.Cependant, ceci ne concerne pas les types de délits qui nous préoccupent ici.La plupart de ces actes à propos desquels il y a conflit entre la loi et les normesde conduite sont, selon lexpression consacrée, des crimes sans victime, doncdes délits quil a été convenu dexclure de notre champ détude. 3. Reste un troisième type de conflits de cultures qui, silexistait, pourrait rendre compte de la délinquance telle quelle est entendueici : lopposition entre les lois et les convictions morales de certainsgroupes relativement aux actes qui causent un dommage évident à autrui. Maissurgit alors la question : Quelle est létendue des désaccords normatifs ausujet du vol et de la violence dans la population ?  Les recherches concernant les attitudes du public vis-à-vis du crimepermettent de répondre à cette question. Les résultats obtenus par Newman(1976) sont particulièrement probants. Au cours dune vaste recherchetransculturelle, la question suivante avait été posée à des échantillons puisésdans six pays : « Croyez-vous que le vol avec violence (robbery) doitêtre prohibé par la loi ? » Aux Indes, on, obtint 97% de réponsespositives, en Indonésie, 99%, en Iran, 98%, en Sardaigne, 100%, aux États-Unis,100%, en Yougoslavie, 98% (Newman, 1976, p. 116). Il est clair que le volqualifié tombe sous le coup dune réprobation, pour tout dire, universelle.Mais le brigandage est évidemment un crime dune gravité exceptionnelle. Quepensent les gens dactes qui, tout en étant des infractions qui causent undommage évident à autrui, ne sont pas dune telle gravité ? Récemment,Tittle (1980) réalisait un sondage auprès dun échantillon de la population detrois États américains (le New Jersey, lOregon et lIowa) dans le but détudierlimpact des sanctions sur la déviance. Il avait demandé aux répondants de seprononcer sur le caractère moralement inacceptable de divers actes déviants.97% des personnes interrogées considéraient lagression moralementinacceptable, le pourcentage était de 95% pour le vol de 50,00 $, et de 90%pour le vol de 5,00 $ (Tittle, 1980, p. 48). À la question. « Est-ce queces actes devraient toujours être interdits par la loi ? », les pourcentagesde réponses positives étaient les suivants : 94% pour lagression, 96%pour le vol de 50,00 $ et 94% pour le vol de 5,00 $ (p. 58-59). Ainsi, mêmedans le cas de délits dune gravité moyenne ou faible, une énorme majorité degens restent convaincus quil sagit dactes répréhensibles. Ces faits sontdautant plus significatifs que lensemble des études sur la perception ducrime ont permis de découvrir quil existe un très large accord dune classesociale à lautre et dun groupe dâge à lautre à propos du caractère criminelet de la gravité dactes comme le vol et lagression (Newman, 1976, p. 41 à51 ; Tittle, 1980, p. 48-50). Devant ces observations, force est de conclure quil est difficilede déceler des traces de conflits de cultures au sujet du vol et de la violencedans la population générale : les gens, dans une immense majorité,reconnaissent la validité des prohibitions légales et réprouvent cesagissements. Si conflit de cultures il y a, il ne concerne que des minoritéstellement restreintes quil est impossible de les déceler dans les échantillonsde la population générale.  Lattitude normative des délinquants On songe immédiatement aux groupes criminels. Il est trèsvraisemblable, en effet, que les membres de tels groupes valorisent le vol etlagression, mais que, étant trop peu nombreux, il soit impossible de lesrejoindre lors des sondages dopinion. Reste alors la possibilité de consulterles recherches plus spécifiques qui permettraient didentifier ce qui distingueles délinquants des non-délinquants sur le plan normatif ou, ce qui nestquune autre manière de voir la même chose, danalyser les rapports entre lesnormes auxquelles adhèrent les jeunes et leurs conduites délinquantes. Il nest pas facile, lorsquon parle des caractéristiques normativesdes délinquants, déchapper à la tautologie : les délinquants nont pas deconviction morale. La preuve ? Ils ont une conduite indiscutablementimmorale. Si lagir délictueux est la seule preuve que lon peut alléguer pourdémontrer que les délinquants nont pas de conscience morale, on a alors uneproposition qui ne dit rien de plus que : les délinquants commettent des délits,proposition irréfutable, mais vide de sens. (Bien des raisonnements autour desnotions de psychopathie et de personnalité criminelle sont semblablementtautologiques : le crime est causé par la psychopathie, laquelle semanifeste par le crime.) Il nous faut donc trouver une mesure de la conscience qui soit indépendantedu comportement. Récemment, différentes équipes consacrées à la recherche surla délinquance cachée [19] isolaient un aspect spécifique de la conscience morale en mesurantles réactions de désapprobation devant divers délits. Il ne sagitnaturellement que dune dimension limitée du phénomène, mais elle a lavantagedéviter la tautologie. Celui qui désapprouve fortement le vol, par exemple, démontrequil réagit moralement devant cet acte. Cette attitude est-elle en rapportavec sa conduite ? Il sera possible de répondre en mettant enrelation : 1.  une variablequon peut appeler conviction morale devant la délinquance ;2.  le nombre de délitscommis par les répondants. En 1974, à un échantillon représentatif des adolescents de lîle deMontréal âgés de 12 à 16 ans, on posait une question qui se lisait commesuit :   « Jusquàquel point êtes-vous en accord ou en désaccord avec des adolescents de votre âgequi prennent quelque chose de grande valeur (cinquante dollars et plus) qui neleur appartient pas ? » Cinq réponses étaient proposées : Tout à fait daccord.Daccord.Indécis.Pas daccord.Tout à fait en désaccord. Dautres questions très semblables avaient été posées ; ellesvisaient à mesurer les réactions évaluatives des adolescents à dautresinfractions : vol à létalage, vandalisme, etc. Les réponses étaientadditionnées pour constituer ce quon appela un indice dadhésion auxnormes : plus un adolescent désapprouvait le vol et les autres délits,plus son adhésion aux normes était forte. Lorsque cette variable fut mise enrapport avec le nombre de délits que les répondants reconnaissaient avoircommis, on découvrit que la délinquance variait inversement avec ladhésion auxnormes (Biron, 1977 ; Caplan, 1978 ; Biron et Cusson, 1979). Plus unadolescent désapprouve la délinquance dautrui, plus il aura tendance lui-même àrespecter la loi. De toutes les variables mesurées au cours de cette recherche,ladhésion aux normes était, de loin, celle qui était la plus fortement en corrélationavec la délinquance. Les convictions morales des adolescents ne sont pas des idéesdissociées du réel, au contraire, elles informent laction. Des résultats allant dans le même sens furent trouvés par dautreschercheurs. Hindelang (1970 et 1974), à loccasion de deux opérations derecherche distinctes, observa lui aussi des relations significatives entre lefait de commettre un délit et le degré dapprobation-désapprobation de cetacte : les délinquants désapprouvent moins que les autres les infractionsquils commettent. En Floride, Chiricos et ses collaborateurs (1977) constatèrent quily avait de très fortes corrélations négatives entre les réponses affirmatives àla question : « Est-il toujours mal de voler ? » et lenombre dactes délinquants avoués. En Angleterre, Belson (1975) avait présenté à3 113 garçons de Londres une liste de différents types de vols en leurdemandant de dire sils jugeaient chacun de ces actes « très mal », « assezmal », « légèrement mal », « pas très mal » et « assezbien » (« quite all right »). Encore là, les résultats démontrèrentde façon concluante que, plus un garçon condamne le vol dans ses diversesmanifestations, moins il se livre au vol. La convergence est remarquable. On peut donc affirmer queladolescent qui se permet de violer les lois na pas de convictions morales trèsfortes ou en a qui lincitent à approuver le vol et la violence. Il est cependant permis de penser que la causalité ne joue pas asens unique. Les corrélations rapportées sont suffisamment fortes pour laissercroire à un effet réciproque de ladhésion à la norme sur la délinquance et decette dernière sur ladhésion à la norme. Ladolescent qui ne condamne pas levol sera conduit, de ce fait, au vol et, inversement, celui qui commet des volssera porté à se justifier et à développer une attitude tolérante en face de cegenre de comportement. Cest le sens de largumentation de Tittle (1980, p.67-69) qui fait observer que le fait de commettre un délit impunément nousincite à penser que ce nest pas aussi grave quon ne le croyait. Le passage àlacte semble jouer dans laffaiblissement des convictions morales. Parailleurs, le même Tittle apporte des indications convaincantes du fait que lesconvictions morales inhibent réellement la tendance à la délinquance. Cechercheur avait constitué un indice dengagement moral construit à partir de réponsesà la question : Selon vous tel délit est-il moralement mauvais ? Il découvritque, de toutes les variables mesurées lors de sa recherche, lengagement moralressortait comme la variable la plus associée à lestimation faite par les répondantsde la probabilité de commettre divers délits sils en avaient fortement envie(Tittle, 1980, p. 188).  Lambivalence morale des délinquants Les résultats qui viennent dêtre présentés pourraient nous inciter àconclure que les délinquants ont leur système de valeurs propre. Cestnaturellement ce que pensent les culturalistes. Selon eux, au sein dessous-cultures, on ne se contente pas de tolérer ce que la majorité appellecrime, on va jusquà le rendre obligatoire. Cest ainsi que Cloward et Ohlin(1960, p. 13) de même que Wolfgang et Ferracuti (1967, p. 160) affirment que,dans les sous-cultures, le crime peut être exigé ; celui qui refuserait desexécuter risquant lexpulsion du groupe. Mais admettre quil existe de fortes différences entre délinquantset non-délinquants sur le plan normatif, cest une chose, en conclure que les délinquantspossèdent une morale en opposition avec celle de la majorité, cen est uneautre. Pour sauter à cette conclusion, il faudrait, en outre, démontrer que lesdélinquants valorisent des agissements que dautres réprouvent. Voyons les résultatsempiriques qui nous permettront de trancher. Matza (1964, p. 49) présente à 100 jeunes délinquants en institutiondes illustrations de délits divers : combat avec armes, vol dauto,vandalisme, vol avec violence, etc. Il demande alors : « Quelsseraient vos sentiments à légard dun garçon qui ferait ceci ? » Ildécouvre alors que seulement 2% des jeunes délinquants interrogés exprimaientune forme quelconque dapprobation des actes illustrés. 40% exprimaient delindifférence, 30% une légère désapprobation et 28% de lindignation. Pluslinfraction présentée était grave, plus nombreux étaient les garçons quimanifestaient de lindignation. Ces constatations faisaient dire à Matza queles délinquants sont peu engagés, moralement parlant, à légard de délits quilleur arrive pourtant de commettre [20]. Des informations recueillies à Montréal par le Groupe de recherchesur linadaptation juvénile nous permettront davoir une idée encore plus précisede la situation. Parmi les données disponibles, il se trouvait deux séries devariables pertinentes : 1. les délits avoués par les écoliers de Montréal,2. jusquà quel point ces écoliers approuvaient ou désapprouvaient ces mêmes délits.Grâce à la collaboration de Louise Biron, il a alors été possible de savoir si,oui ou non, les adolescents étudiés approuvent les délits quils ont eux-mêmescommis. Voici les résultats auxquels on arrive.  Réactions au vol dadolescents qui, parailleurs, avaient commis de tels vols Jusquà quel point êtes-vous en accord ou en désaccordavec les adolescents de votre âge qui... ... prennent quelque chose sans payer dans unmagasin ?  > Tout à fait en désaccord Pas daccord Indécis Daccord Tout à fait daccord Total 13,5% 28,6% 37,9% 12,1% 7,9% 749   ... prennent quelque chose de grande valeur(50,00 $ et plus) qui ne leur appartient pas ?   > Tout à fait en désaccord Pas daccord Indécis Daccord Tout à fait daccord Total 16,0% 13,6% 43,2% 6,2% 21,0% 81  Ces chiffres [21] montrent dabord que ces délinquants ont tendance à se concentrerdans la catégorie « indécis » et quils restent assez nombreux àmanifester un quelconque désaccord devant des gestes que, pourtant, ils ont posés.Si on additionne les catégories « daccord » et « tout à faitdaccord », nous obtenons, selon le délit, 20% et 27% de répondants quiexpriment une quelconque approbation. Ces chiffres, qui vont dans le même sensque ceux obtenus par Matza et Hindelang, nous autorisent à penser que seule uneminorité de voleurs approuvent le vol. Lattitude des délinquants vis-à-vis de leurs délits semble donc secaractériser par la neutralité ou, pour être plus précis, par lambivalence :oscillation entre la réprobation, lincertitude et lapprobation. Ainsi, quandon part à la recherche dune éthique du crime, on ne trouve pas grand-chose,sinon beaucoup de flottements. Lexistence dune morale antisociale qui feraitdu vol une conduite louable reste encore à démontrer. Tout indique plutôt quele crime nest pas, pour ses auteurs, affaire de principe. On ne rencontre passouvent de voleurs qui font léloge du vol ou de violents qui se lancent dansune apologie de la violence. [22] Cela se comprend : si le vol et lagression étaient érigés aurang des valeurs universelles - cest-à-dire considérés valables pour tous entoutes circonstances -cela voudrait dire, en bonne logique, quil serait légitimede voler qui que ce soit. Les voleurs ne sont généralement pas de cetavis ; pour la plupart, ils jugent indécent de voler amis ou parents.Allons plus loin. Si le vol était une valeur universelle, il pourrait y avoir réversibilité :il est bien de voler les autres et il est bien quon me vole. Ce nest évidemmentpas ce que pensent les voleurs : comme nous tous, ils le prennent très malquand ils se font voler. Ainsi Sykes et Matza (1957) avaient raison davancer que les délinquantsne sont pas fondamentalement opposés aux conceptions dominantes du bien et dumal. Ils se contentent de les neutraliser en évoquant une série dexcuses, decirconstances atténuantes, de clauses dexceptions qui leur permettent dejustifier leurs agissements sur un mode restrictif. Ils nobéissent pas à desimpératifs moraux qui leur dicteraient de voler, ils se donnent la licencedagir ainsi.  Linfluence des délinquants Si on admet que les délinquants ne possèdent pas leur propre systèmede normes et de valeurs, on est obligé de rejeter la proposition centrale desculturalistes selon laquelle les sous-cultures transmettent des normescriminelles à leurs membres. Est-ce à dire que les délinquants nont pasdinfluence criminogène sur leurs camarades ? Non. Car une sérieimpressionnante de faits permettent de conclure que la fréquentationdindividus adonnés au crime peut conduire quelquun à violer la loi. Ces faitssont les suivants. 1. La criminalité a tendance à se concentrer dans certaines zonesurbaines et à y rester élevée au fil des années. Cette observation avait étéfaite à Chicago par Shaw et McKay (1942) et, depuis, elle a été refaiteailleurs par un grand nombre de chercheurs. Ce phénomène nous autorise àsupposer que, dans les secteurs de forte criminalité, les solutions délinquantesse transmettent dun individu à lautre et dun groupe dâge à lautre. 2. La plupart du temps, les adolescents commettent leurs délits encompagnie dun ou de plusieurs complices. On peut estimer à 80% le nombredadolescents arrêtés par la police pour vol qui profitent de la complicitédau moins un camarade (Shaw et McKay, 1942 ; Fréchette et Le Blanc, 1978,p. 134). 3. Les individus qui fréquentent des délinquants ont tendance àcommettre des délits eux-mêmes. En 1950, les Glueck avaient constaté que 98%des délinquants persistants de leur échantillon avaient des amis délinquants.Depuis, on a toujours trouvé de fortes corrélations positives entre le nombrede délits commis par un jeune et le nombre damis délinquants (Short,1957 ; Reiss et Rhodes, 1964 ; Hirschi, 1969, p. 99 ; West etFarrington, 1973, p. 49 ; Belson, 1975, pp. 236-237 ; Le Blanc etBiron, 1980, p. 83). 4. La tendance à admettre quon commettrait divers délits si latentation était forte varie directement avec la fréquentation de délinquants(Tittie, 1980, p. 188).  Il faut donc reconnaître que les délinquants exercent une formequelconque dinfluence criminogène. Mais comment rendre compte de ce phénomènesi, comme nous venons de le voir, il faut écarter lhypothèse selon laquelleles sous-cultures transmettent à leurs membres des normes qui font du délit unacte valorisé ? Reste une autre possibilité sur laquelle je me suis expliquéailleurs [23]. En bref, celle-ci repose sur lidée que les délinquants, plutôtque de transmettre des normes, offrent à leurs pairs des solutions et leurouvrent des opportunités criminelles. Les délinquants, par lexemple, parlincitation, par leur aide, facilitent le passage à lacte de leurs camarades.Ils indiquent la façon la plus efficace dexécuter un délit et, éventuellement,favorisent lacquisition des techniques et du savoir-faire qui rendent possiblela réalisation de délits complexes. Lors du passage à lacte, la présence depairs délinquants contribue à modifier les conséquences du délit, le rendantplus agréable et plus efficace. Avec des complices, la probabilité augmente quele vol, par exemple, rapporte plus dargent, plus de plaisirs et que son auteuréchappe à la censure de son milieu. Linfluence des amis délinquants relève donc du domaine delefficacité et non de celui des valeurs. La différence est de taille. Ellecorrespond à la distinction qui devrait être faite entre procédé et norme. Leprocédé est une pratique qui permet de réaliser un objectif ou de solutionnerun problème. Ici, seul compte le résultat. A la limite, le bon procédé estlexpédient qui permet darriver à ses fins par de douteuses combines. La nonneindique la conduite qui est exigée ou interdite parce quelle est jugée bonneou mauvaise. Ici nous sommes dans le domaine de lobligation et dans celui dubien et du mal. Les délinquants influencent leurs camarades en leur faisantacquérir des procédés, non des normes, des expédients, non des idéaux. Ladistinction permet de comprendre comment il se fait que, bien quil nexistepas à proprement parler de sous-culture criminelle (au sens de milieu où lecrime serait hissé au rang de valeur morale), les délinquants puissent, malgrétout, avoir une réelle influence sur leurs camarades. Les théories sous-culturelles reposent en définitive sur uneassimilation injustifiée des groupes délinquants aux minorités qui défendentdes valeurs nouvelles. Il faut rappeler ici la très utile distinction quefaisait récemment Moscovici (1976) entre minorité nomique et minorité anomique.La minorité nomique (appelée aussi par Moscovici minorité active) est un groupede gens qui possèdent leurs normes propres et qui prennent une position cohérenteet opposée à celle qui a cours dans le système social plus vaste (p. 87). Lesmembres dune minorité active font campagne pour faire accepter leur point devue parce quils y croient (p. 56). Ils ne se contentent pas de contesterJautorité de la majorité, ils proposent des solutions de rechange (p. 261).Ils récusent les normes et les valeurs dominantes parce quils adhèrent àdautres normes et quils valorisent autre chose. Ils rompent avec la majoritéparce quils se sentent solidaires dun autre groupe. Les dissidents soviétiques,Soljénitsyne en tête, représentent un cas typique de minorité active. Biendautres exemples peuvent être invoqués : les partis politiquesminoritaires, les mouvements de droits civils et de défense des minoritésethniques, les mouvements de libération de la femme, les écologistes, etc. Par minorité anomique, on veut désigner un ensembledindividus déviants qui nont pas de système normatif à proposer pourremplacer les normes auxquelles ils nobéissent pas. Il sagit donc duneminorité de pure transgression qui se définit par référence aux valeurs quilsne possèdent pas (Moscovici, 1976, p. 87). De tels déviants se distinguent dela majorité, non par des valeurs distinctes, mais par labsence de norme ou parlincapacité de sy conformer. Il est clair, compte tenu des faits qui viennentdêtre présentés, que les groupes délinquants sont, 7 pour lessentiel, desminorités anomiques [24]. Lanalyse qui vient dêtre esquissée rend fort vraisemblables deuxaffirmations qui rompent avec un discours dinspiration sociologique tropsouvent entendu. Premièrement, il existe un certain consensus au sein de lapopulation : les gens sentendent pour réprouver le vol et la violence. Ilsemble donc que la pertinence de la théorie du conflit du cultures pour rendrecompte de ces délits ait été beaucoup exagérée. Deuxièmement, sil est vrai queles délinquants ont des attitudes normatives différentes de celles des non-délinquants,on ne peut pas prétendre quils aient un système de valeurs qui leur soitpropre. Ils se caractérisent plutôt par lambivalence et, éventuellement, parlabsence de conviction morale. On peut donc sérieusement douter de lexistence de normes qui pousseraientau crime. Tout laisse croire, par contre, quil se trouve des règles deconduite qui inhibent le passage à lacte.    Deuxièmepartie : La morale Chapitre 7 LE CONTRÔLE MORALDE LA DÉLINQUANCE      Retour à la table des matières Les faits présentés au chapitre précédent ont mis en évidence lecaractère insatisfaisant de la théorie des sous-cultures. Ce nest donc pas parhasard si, depuis quelques années, cette notion est discréditée aux yeux des spécialistesde la sociologie criminelle qui se tournent de plus en plus vers des théoriescentrées sur le concept de contrôle social. Ce changement de perspectiveconduit à des analyses que nauraient probablement pas reniées les moralistesclassiques. Le délinquant cesse dêtre perçu comme un être qui se conforme auxnormes de son groupe et il redevient un transgresseur. La cause du délit cessedêtre cherchée dans léthique des sous-cultures, on la cherche plutôt danslaffaiblissement de convictions morales des individus et des groupes.Cependant, les théories contemporaines se distinguent des analyses classiquespar limportance quelles accordent à linfluence régulatrice de la société, cequi explique pourquoi on les désigne par lexpression « contrôlesocial ». La paternité de cette notion peut être attribuée à Durkheim quiutilisait lexpression « contrainte sociale » pour mettre en reliefle fait que la société impose son emprise à ses membres et les force, quils leveuillent ou non, à se soumettre aux règles du droit et de la morale.  Les théories du contrôle social Les théories du contrôle social peuvent être résumées en cinqpropositions. 1. Chaque individu possède les virtualités criminelles simplementparce que lhomme est un être de désir pour qui le crime peut être un expédientcommode, un moyen facile de résoudre une foule de problèmes et dassouvircertains besoins. 2. Pour tenir en échec ces pulsions perturbatrices, les sociétésimposent des règles aux individus et exercent une pression pour quils sysoumettent. 3. Cest cette pression que lon désigne par lexpression contrôlesocial. On entend par là lensemble des moyens par lesquels les membres dunesociété simposent les uns aux autres la conformité aux règles du jeu social. 4. Le contrôle social sexercera dautant plus vigoureusement sur unindividu que celui-ci est fortement intégré à la société. 5. Quand on ne réunit pas les conditions nécessaires à lexercice ducontrôle social - notamment lintégration au groupe - les pulsions antisocialesdes individus peuvent se manifester librement. On assiste alors à unerecrudescence de la criminalité.  En 1969, Hirschi publiait un livre brillant qui eut unretentissement considérable sur la criminologie américaine. Dans cet ouvrageintitulé Causes of Delinquency, Hirschi présentait une formulationoriginale de la notion de contrôle social accompagnée dune vérificationempirique. La notion centrale de la théorie de Hirschi est celle de « lien »(bond), terme qui sert à désigner tout ce qui rattache lindividu à la société.Selon cet auteur, les adolescents commettent des actes délinquants parce queleur lien à la société sest affaibli ou rompu, rendant inopérante laction régulatricedu groupe social. Ce lien individu-société serait constitué de quatre éléments :1. lattachement à autrui qui incite ladolescent à se conformer aux attentes légitimesde lautre pour ne pas le heurter ; 2. lengagement dans des activitéshonnêtes qui le motive à éviter de commettre des délits qui, par les réactionsquils risqueraient de provoquer, pourraient nuire à ses projets ; 3.limplication qui est simplement le fait dêtre occupé pendant ses loisirs, et4. la croyance qui est la conviction quon doit obéir aux lois. Hirschi a eu le mérite dattirer lattention des sociologuescontemporains sur lutilité dune théorie de la régulation sociale, et de fairela démonstration quune telle théorie pouvait rendre compte dune série defaits mal expliqués jusquici en criminologie. Cependant, le modèle quilpropose ne permet pas de répondre de façon satisfaisante à la question :comment le lien individu-société peut-il conduire au respect de la loi ?Il ny a aucune raison de penser que lintégration à la société puisse conduireautomatiquement à la conformité. Encore faut-il quon profite de ce lien pourtransmettre un certain nombre de valeurs ou pour agir dans un sens précis surla conduite individuelle. Si Hirschi avait été un lecteur plus attentif de Durkheim -dontpourtant il se réclame - il naurait pas commis lerreur dignorer cettedimension du problème. En effet, le sociologue français avait clairementexpliqué que lattachement aux groupes sociaux ne suffit pas pour susciter uneconduite morale, quil faut, en outre, que les représentants de la société démontrentleur fidélité aux valeurs quils jugent essentielles. Durkheim apparaît donc comme un guide plus sûr que Hirschi quand ilsagit de développer une théorie adéquate de la régulation sociale. Il nous a léguéquelques concepts qui nous permettront de rendre compte avec simplicité et élégancedes résultats de la recherche contemporaine. Deux notions me semblent particulièrementcruciales dans le présent contexte : lintégration au groupe et le blâme.  Lintégration au groupe Pour Durkheim, agir moralement ce nest pas autre chose quagir envue dun intérêt collectif. On comprend alors limportance de lintégration augroupe ou, pour reprendre lexpression quil utilise dans LÉducationmorale, de lattachement aux groupes sociaux. La soumission aux règlesnaurait pas de sens si on ne se sentait pas partie prenante dune quelconquecollectivité : « Pour que lhomme soit un être moral, il faut quiltienne à autre chose quà lui-même, il faut quil soit et se sente solidairedune société, si humble soit-elle » (Durkheim, 1923, p. 66). Lintégration au groupe [25] peut être définie comme le fait, pour un individu, dêtre incorporéà une unité sociale quelconque et den faire véritablement partie. Deux élémentsconstitutifs de lintégration peuvent être ici identifiés : les relationsquun individu entretient avec les membres du groupe et sa participation auxactivités communes. Ladolescent contemporain, sur lequel portent les recherches quiseront bientôt rapportées, passe une grande partie de son temps dans sa familleet à lécole. En outre, ces deux institutions ont un rôle essentiel à jouerdans la socialisation des futurs adultes. Il est donc logique de concentrerlattention sur lintégration des jeunes à la famille et à lécole. Sil est vrai que lintégration au groupe est un facteur qui rendpossible linfluence régulatrice de la société sur un individu et que, dans lecas des adolescents, les relations avec les parents constituent une dimensionimportante de cette intégration, on est en droit de supposer que lattachementaux parents varie inversement avec la délinquance. Cest effectivement ce quise produit. Le fait est si connu quil en devient banal : les jeunes délinquantssentendent mal avec leurs parents. Cette constatation a été très souventrapportée par des chercheurs qui étudiaient les caractéristiques desadolescents arrêtés par la police. Ces derniers se distinguent des non-délinquantspar des relations froides ou hostiles à légard de leurs parents. Et il fautavouer quil y a réciprocité : les parents se révèlent souvent froids,durs et haineux vis-à-vis de leurs enfants (Glueck et Glueck, 1950, p.125 ; Andry, 1960, pp. 117-119 ; McCord et McCord, 1959, pp.90-99 ; West et Farrington, 1973). Des observations similaires ont étéfaites chez les écoliers dont la délinquance est mesurée par questionnaire :on trouve constamment des corrélations négatives entre le nombre de délits avouéset divers indices de relations parents-enfants (Nye, 1958, p. 72 ;Hirschi, 1969, pp. 91-93 ; Biron, 1974, p. 113 ; Caplan, 1978, pp.122-129 ; Le Blanc et Biron, 1980, p. 83). Un raisonnement similaire peut être avancé à propos du milieuscolaire. Si lengagement à lécole est une dimension de lintégration,laquelle est une condition du contrôle social, on peut supposer que la délinquancevariera en fonction inverse du degré dintégration à lécole [26]. Cest effectivement ce qui sepasse : léchec, le retard et labandon scolaire sont étroitement associésà la délinquance (Hirschi, 1969, p. 116 ; Villars, 1972, pp.133-134 ; Laberge-Altmejd, 1976). En outre, les jeunes délinquants onttendance à avoir des aspirations académiques peu élevées et à consacrerrelativement peu de temps à leurs travaux scolaires. Devant ces constatations, il est légitime de conclure que plus unadolescent est intégré à sa famille et à son milieu scolaire, moins il auratendance à commettre des délits. Formulée autrement et à un niveau plus élevéde généralisation, la proposition pourrait se lire comme suit : la délinquancevarie en raison inverse de lintégration des individus aux groupes sociaux.  Le blâme Selon toute vraisemblance, la soumission aux lois découle de lintégrationparce que cette dernière rend possible la communication entre lindividu et legroupe. Mais lintégration apparaît comme une condition nécessaire, nonsuffisante. Il faut, en outre, que les exigences du groupe sexpriment. Pourque sexerce laction régulatrice de la société, lindividu doit savoir précisémentce quon attend de lui. Comment ? Pour Durkheim, cest par le blâme. Cetteréponse surprendra peut-être maints lecteurs. Aussi, pour en comprendre lesens, sera-t-il utile dexpliquer ce que le sociologue français avait àlesprit. Cest au terme dune réflexion sur le rôle de la peine dans léducationmorale que Durkheim en arriva à découvrir limportance du blâme. La thèse deleffet intimidant des peines lui inspirait de graves réserves. Il se refusait àadmettre que la punition puisse agir en associant le peur à lidée de faute.Quand on éduque par la peur, on ne fait que dresser, sans inculquer deconviction morale, sans donner de véritables penchants au bien. Dans ce cas, leressort de la conduite morale est bien fragile, comme le montre le criminel quiapprend à surmonter sa peur. De même que la noyade est le risque quaccepte decourir le marin, de la même manière, « la peine est le risqueprofessionnel de la carrière du délinquant »(Durkheim, 1923, p. 136). La véritable utilité de la peine est plutôt de préserver lintégritéde la règle menacée par linfraction. Car la faute risque dêtre connue, etalors elle fait scandale. Elle mine la crédibilité de la règle, et elle suggèreque celle-ci na plus cours. Il est donc essentiel de neutraliser leffet démoralisantde linfraction. Il faut montrer au coupable, et surtout à tout le groupe, quela règle est toujours la règle, « quelle a toujours droit au mêmerespect, en dépit de loffense dont elle a été lobjet » (Id., p. 140). Cest précisément la fonction de la peine, au yeux du père de lécolesociologique française : contrecarrer laction corrosive de linfraction,réaffirmer lautorité dune norme qui vient dêtre violée et démontrer que lonreste toujours attaché aux valeurs mises en cause par la transgression. Si unetelle réaction ne venait pas, si on fermait les yeux devant la faute, cettemanifestation de tolérance risquerait dêtre interprétée comme le signe queplus personne ne tient à la règle. En labsence dune volonté déterminée de défendrela règle morale, on se croira autorisé de conclure quelle nest plus envigueur. Cest en ce sens que, la peine est un blâme, cest-à-direessentiellement la réprobation dune faute destinée à maintenir vivaces lesconvictions morales des membres dun groupe. Lanalyse durkheimienne nous permet de saisir la nature delinfluence morale. Elle repose, non sur la crainte, mais sur un processus depersuasion. Dans le domaine moral, on vise à convaincre autrui du caractère bonou mauvais dun acte. On agit sur le comportement par lintermédiaire desnotions de bien et de mal. Le blâme, comme toute évaluation morale, est unmessage et il nexerce son influence que sil « passe ». Linfluencemorale se distingue de la force en ceci que la persuasion et lassentiment ysont des prérequis essentiels. Les hommes se soumettent aux jugements morauxparce quils les considèrent comme vrais. Le blâme dans léducation morale Ainsi, à en croire Durkheim, cest surtout par le blâme quesexpriment les attentes du groupe. Appliqué au domaine qui nous occupe, cecipourrait vouloir dire que le blâme est nécessaire au contrôle social de la délinquance.Il semble donc légitime de formuler une hypothèse qui découle en droite lignedes analyses durkheimiennes. La délinquance sera moins fréquente là où elleest blâmée énergiquement. Là où on réprouve le vol et lagression, lesinterdits conservent toute leur vigueur et, par conséquent, suscitent chez lesgens un plus grand respect de la loi. Les indications concernant le blâme parental. - Qui peut blâmer ? Dabord lesparents. Si le blâme a un rôle quelconque à jouer pour tenir la délinquance en échec,on devrait pouvoir en déceler des indices dans la manière dont les parents réagissentaux incartades de leurs enfants. Les recherches sur les méthodes disciplinairesnous apportent une première information. En 1950, Sheldon et Eleanor Glueckavaient fait une étude systématique des formes de lexercice de lautorité parles parents chez un groupe de 500 jeunes délinquants persistants comparé à ungroupe de 500 non-délinquants. Les méthodes disciplinaires utilisées par le pèreet la mère avaient été jugées à laide dune grille qui permettait de lesqualifier selon quatre catégories : 1. discipline ferme, maisaffectueuse ; 2. discipline excessivement stricte (les parents sont durset inspirent la crainte) ; 3. discipline relâchée (indifférence, négligenceet laisser-aller) ; 4. discipline erratique (usage alterné et inconstantde mesures soit relâchées, soit trop strictes). Cette procédure fit découvriraux Glueck que 91% des mères des délinquants avaient un style éducatifsoit relâché, soit erratique ; chez les mères des non-délinquants lepourcentage équivalent était de 33% (S. de E. Glueck, 1950, p. 131) [27]. Ainsi, le mode dautorité exercé par la mère des délinquants estmarqué par lindifférence et la permissivité. Contrairement à ce quon croitsouvent, le jeune délinquant ne souffre pas dun abus dautorité, mais dulaisser-aller. Des constatations du même ordre ont été faites et refaitesconstamment par différents chercheurs. En France, Villars (1972) constatait que72% des parents de son échantillon de jeunes délinquants avaient des attitudes éducativesmarquées par le laisser-aller, labsence dautorité, la faiblesse et limpuissance(p. 306). Par contre, il ne trouvait que 7% de ces parents qui avaient exercéune éducation dune sévérité excessive. Ainsi, la plupart des jeunes délinquants ont eu des parents, non pastrop sévères, mais faibles, indifférents, laissant leur enfant faire ce quilvoulait. Ces observations ne sont pas sans rapport avec le sujet qui nousoccupe, à savoir le blâme. Car, comment réagiront de tels parents auxincartades de leurs enfants ? Certainement pas par un blâme énergique.Trop faibles, trop peu concernés, ils laisseront passer, ils toléreront, ilssabstiendront de réagir. Ils ne pourront et ne voudront pas signifier à leurenfant le caractère inacceptable de lacte posé. Poursuivons notre enquête. Elle portera maintenant sur le manque devigilance des parents de délinquants, phénomène bien connu des criminologues etqui peut être relié à ce qui vient dêtre rapporté au paragraphe précédent.Encore une fois, les Glueck ont apporté dutiles lumières sur le sujet. Ils démontraient,en 1950, que les délinquants se distinguent fortement des non-délinquants parune « supervision inadéquate » de la mère, cest-à-dire par le faitque celle-ci ne surveille pas les allées et venues de lenfant et ne se préoccupepas de ce quil fait pendant ses loisirs. Plus récemment Hanna Malewska etVincent Peyre (1973), lors dune recherche comparative portant sur des échantillonsfrançais et polonais, apportaient les précisions suivantes. « Les parentsdes délinquants et surtout ceux des "délinquants graves" ne sont pastrès attentifs et contrôlent mal les activités de leur enfant. Ils nont pasnon plus une bonne connaissance de leur vie sociale à lextérieur de lamaison » (p. 89). « Les parents des non-délinquants sont plus présentsdans la vie de leur enfant et interviennent plus activement » (p. 91). La vigilance ou, en loccurrence, la connaissance quont les parentsde lactivité de lenfant a pu être mesurée par questionnaire et mise en corrélationavec la délinquance révélée. Ainsi, dans la recherche montréalaise déjà citée,les deux questions portant sur ce thème se lisaient ainsi : « Vosparents savent-ils où vous êtes quand vous êtes en dehors de lamaison ? » « Vos parents savent-ils avec qui vous êtes quandvous êtes en dehors de la maison ? » Les réponses à ces deuxquestions varient inversement avec le nombre de délits avoués, ce qui signifiequun enfant a tendance à commettre peu de délits quand ses parents se gardentinformés de ses allées et venues (Biron, 1974 ; Caplan, 1978 ; Bironet Cusson, 1979). Il faut souligner, entre autres, quaux États-Unis Hirschi(1969) et quen Angleterre West et Farrington (1973) avaient déjà fait desobservations du même ordre. La plupart des délinquants ont donc vécu avec des adultes peu attentifset peu soucieux de savoir ce que devenait leur enfant. Livrés à eux-mêmes,profitant de cette liberté octroyée par défaut, ils peuvent consacrer une largepart de leurs loisirs àdes escapades agrémentées de vols et de méfaits diverssans que les parents nen sachent rien. De sa mère, stupéfaite de savoir queson fils était condamné pour plusieurs délits, un criminel californien écrivaitdans son autobiographie : « Elle navait pas la moindre idée de ceque je faisais. En fait, elle ne savait même pas qui jétais » (Carr.1975, p. 24). Les tendances criminelles sépanouissent dans un climat éducatifmarqué dabord par le laisser-aller et, ensuite, par le manque dattention. Lefutur criminel a toutes les chances davoir connu pendant sa jeunesse le contrairedune éducation punitive. Les réactions anticipées des parents. - Les travaux de recherches les plus récentsnous permettront de serrer de plus près la question du rapport entre blâme et délinquance. En Floride, Chiricos et al. (1977) posèrent à des étudiants unequestion ainsi formulée : « Si tu commettais tel délit et que tesparents lapprenaient, comment crois-tu quils réagiraient ? Les réponsesproposées allaient de lapprobation à la désapprobation. On découvrit que plusles étudiants sattendaient à être désapprouvés par leurs parents, moins ilscommettaient de délits. Nous touchons ici du doigt un effet direct du blâme surla délinquance : lanticipation dune désapprobation parentale a un effetinhibiteur au moment du passage à lacte. Un phénomène semblable avait été observé à Montréal. La questionpermettant de mesurer les réactions anticipées des parents était : « Sivous preniez quelque chose sans payer dans un magasin et que vos parentslapprenaient, quest-ce quils feraient ? » Les répondants quiaffirmaient que leurs parents « ne feraient rien » avaient, à 82%,une délinquance dune fréquence supérieure à la moyenne. Les autres, quisattendaient à une forme quelconque de blâme ou de punition, avaient une délinquancebeaucoup moins fréquente (Biron et Cusson, 1979, p. 49). Les sanctions informelles Sil est vrai quau sein du cercle familial le blâme peut contribuerà freiner la délinquance, on pourrait croire quil en est de même dans dautressphères de la vie sociale. Cest ce que Tittle (1980) réussit à démontrer lorsdune importante recherche réalisée auprès de 1993 individus de trois États américains.Afin disoler le plus rigoureusement possible linfluence des sanctions, Tittlese refuse à retenir la délinquance révélée comme variable dépendante. Ilutilise plutôt lestimation, faite par ses répondants, de la probabilité quilsauraient de commettre tel ou tel délit dans lhypothèse où ils auraient ététentés de le faire. En dautres termes, au lieu dutiliser les délits passés,il crée une mesure construite à partir de questions du type : quellesseraient les chances que vous auriez de commettre un vol de 50,00 $ si lebesoin sen faisait sentir [28] ? Tittle met alors cette variable en relation avec une impressionnantesérie de variables indépendantes qui portaient non seulement sur les sanctionsinformelles, mais aussi sur divers facteurs généralement associés à la délinquance.Il constate alors, dans un premier temps, que lengagement moral (le fait dedire dun délit quil est mal) et lassociation différentielle (la fréquentationde délinquants) sont les variables les plus fortement associées à la probabilitéde délinquance future (p. 188). Cette observation nest pas nouvelle, mais cequi lest beaucoup plus, cest ce que le chercheur découvre dans un secondtemps : la crainte des sanctions informelles suit de très près et a uneinfluence presque aussi importante sur la délinquance future que lattitudemorale et la fréquentation de délinquants. La dimension de la réaction socialequi contribuait le plus fortement à inhiber déventuels délits était la pertedu respect interpersonnel. Il sagit de lestimation, par les répondants, duquantum de respect de la part de leurs proches quils pourraient perdre silscommettaient un délit donné (p. 197). Une série de variables semblables qui portaient soit sur la réactiondes proches, soit sur celle de la communauté étaient, elles aussi, fortementassociées à la délinquance future. Ainsi, une personne exposée à la tentation de voler ou dagresserpeut en être empêchée par le peur de perdre lestime des gens quelle connaît.il ressort clairement des analyses de Tittle quon se retiendra de poser unacte, premièrement si on craint de perdre le respect dont on jouit dans sonmilieu, deuxièmement si dans son entourage, on réprouve des actes comme le volet la violence, et troisièmement si les pairs risquent davoir connaissance dece délit. Par ailleurs, Tittle (p. 197) fait une démonstration concluante dufait que la crainte des sanctions informelles (perte du respect de ses proches,crainte dêtre découvert par des gens qui réprouveraient lacte, etc.) a uneinfluence beaucoup plus grande sur les citoyens que la crainte des sanctionsformelles (certitude de larrestation, sévérité perçue de la peinedemprisonnement, etc.). Les sanctions qui viennent de nos proches et desmembres de notre communauté sont beaucoup plus efficaces pour enrayer le crimeque celles que brandit lÉtat. Tittle (1980, p. 24 1) en conclut que le contrôlesocial, comme processus général, senracine essentiellement dans les sanctionsinformelles.  La tolérance Les travaux réalisés par Erickson et Gibbs (1979) sur la toléranceau crime vont dans le même sens. Le point de départ de ces deux chercheurs étaitlhypothèse, surprenante au premier abord, selon laquelle plus les membresdune communauté sont tolérants à lendroit dun acte déviant donné, plus cetacte sera ,fréquent dans ce milieu. Mais, avant de présenter les résultats de cette étude, il importe depréciser ce quon entend ici par tolérance. Dans son sens le plus fréquent, ceterme désigne une attitude qui consiste à respecter la liberté dautrui et àadmettre chez lui des attitudes différentes de celles quon adopte soi-même.Dans le présent contexte, le mot est utilisé dans le sens plus précis de tolérerle crime, cest-à-dire de sabstenir de réagir négativement devant le vol et laviolence. De ce point de vue, le blâme et lintolérance sont des phénomènes dumême ordre. Il semble donc légitime de supposer que lintolérance à lillégalismedun milieu social particulier se traduira par une baisse de lactivitécriminelle dans ce milieu. Pour tester leur hypothèse, Erickson et Gibbs demandent àdes échantillonsde résidents de quatre communautés de dire jusquà quel point ils désapprouventun certain nombre de délits susceptibles dêtre commis par des adolescents.Partant du matériel ainsi obtenu, ils élaborent une première mesure dintoléranceappelée « intensité de la désapprobation collective ». Parallèlement,ils font choisir aux répondants le type de peine quils recommanderaient pourdifférents types de délits commis par des adolescents. De ces recommandations,ils tirent une seconde mesure, intitulée « sévérité des réactions évaluatives ».Ceci fait, ils mettent en relation ces mesures dintolérance avec différentesmesures de délinquance révélée et de délinquance officielle. Troisconstatations majeures ressortent de cette opération :  1. La fréquence dune forme de déviance donnée au sein dunecommunauté varie directement avec le degré de tolérance des gens de cettecommunauté, pour cet acte. Donc, plus on désapprouve tel type de délit dans unecommunauté, moins celui-ci sera fréquent et, surtout, moins on trouvera danscette communauté de jeunes qui avoueront avoir commis au moins une fois ce typedacte. 2. Plus les membres dune communauté sont sévères à lendroit dun délitparticulier, moins ce délit sera fréquent au sein de cette communauté. 3. Quand on compare différentes communautés, on constate que le tauxde jeunes qui reconnaissent avoir commis au moins un délit varie inversementavec le degré de sévérité caractéristique de cette communauté.  Ainsi donc, lintensité, et surtout la sévérité du blâme qui semanifeste dans une communauté à légard dinfractions diverses, a un effet régulateurimportant sur celle-ci et en particulier sur le pourcentage de jeunes qui ycommettent au moins un délit [29]. Lintolérance dune collectivité à lendroit dun acte déviant donnéinhibe donc, chez ses membres, la tendance à poser cet acte. Dans un milieuintolérant, on hésite à transgresser la loi parce quon ne veut pas être mal vude ses pairs et de ses amis. Cette interprétation est étayée par un faitrapporté par léquipe de Chiricos (1977) : plus les adolescentssattendent à être désapprouvés par leurs amis sils commettent un délit, plusils respectent la loi. De même que lintolérance dune communauté pousse sesmembres à marcher droit, de la même manière lintolérance du groupe damisincite à éviter ce quil condamne. Ceci nous apporte une explication supplémentaire au fait que lesadolescents qui ont des amis délinquants ont tendance, eux aussi, àtransgresser la loi. Par la force des choses, les délinquants sont très tolérantsdevant les infractions de leurs pairs. Donc, celui qui fréquente de tels individusvivra à labri du blâme. Cette inévitable indifférence morale aura un effetcorrosif sur les convictions de ceux qui seront exposés à ce climat.  La dynamique du contrôle moral Le blâme et lintégration au groupe ressortent de notre analysecomme deux dimensions essentielles du contrôle social : le blâme exprimeles convictions morales des membres du groupe et lintégration rend lindividuréceptif à ce message. Pour assurer le respect de la règle, il est nécessaireque les gens soient intégrés à des groupes normatifs, cest-à-dire à descollectivités constituées de personnes qui sachent réagir devant unetransgression. Lintégration ou, si on préfère, lattachement au groupe, permet detabler sur les relations de dépendance qui se nouent entre les membres dungroupe : besoins dacceptation, daide, dapprobation, destime. À cetitre, elle fournit à lindividu la motivation à tenir compte des attentesmorales dautrui. Or, lintégration est affaire de degré. Plus un individu est intégréà son groupe, plus il aura à perdre si ses pairs apprennent quil a commis unefaute grave. Il risque de perdre la considération dont il jouit ; à lalimite, il risque dêtre expulsé et de perdre tous les avantages dont ilprofitait du fait de sa participation à la vie de groupe. Voilà pourquoi Homans(1950, p. 287) affirmait que plus le statut du membre dun groupe est élevé,plus il sera motivé à en respecter les normes : il a trop à perdre pourles violer. On se conforme dautant plus que la mise - en termes damitié, deprestige et de succès - que lon risque de perdre à cause dun seul délit estforte [30]. On comprend alors pourquoi les adolescents malheureux dans leurmilieu familial et scolaire se laissent souvent glisser sur la pente ducrime : ils nont pas grand-chose à perdre à heurter les attentes de gensavec qui ils ont cessé dentretenir des relations satisfaisantes. Mais un paradoxe se laisse ici deviner. Nous respectons la loi pourpréserver notre statut social. Cependant, sil nous arrive de céder à latentation et que cela se sache, notre statut sen ressentira avec, pour résultat,quà la prochaine occasion notre motivation à résister à la tentation seramoins forte : nous avons un peu moins à perdre. Ne risquons-nous pas alorsdentrer dans un cercle vicieux qui, de délits en dégradations, nous feraperdre tout prestige et, partant, toute raison de respecter la loi ?   Deuxièmepartie : La morale Chapitre 8 LA STIGMATISATIONET LA DÉSAGRÉGATIONDU SENS MORAL     Retour à la table des matières Les actes délinquants qui résultent de laffaiblissement du contrôlemoral ne sont, dans certains cas, que la première étape dun long processusdont le terme pourrait être la création dun criminel invétéré. Pouvons-nousretracer cette évolution ? Oui, jusquà un certain point. Nous disposons,en effet, de nombreuses informations qui nous permettent de reconstruire leprocessus qui commence par une éducation relâchée pour aboutir à la disparitiondes inhibitions morales qui, chez la plupart des gens, font obstacle au crime. La tolérance et ses causes Nous lavons vu, les délinquants ont reçu une éducation marquée parlindulgence, le laisser-aller et lindifférence. Ils ont grandi dans un climatde grande liberté qui les a mis à labri des contraintes morales. Ils ne furentquépisodiquement confrontés à des personnes résolues à défendre lintégritédune norme. Doù vient ce vide moral ? Il suffit dêtre tant soit peufamilier avec lhistoire familiale des jeunes délinquants pour identifier lessituations qui, de toute évidence, suscitent ou favorisent la tolérance. Sixsituations peuvent être invoquées : 1. Lindifférence éducative des parents. - Le père et la mère se désintéressentde léducation de leur enfant. Ils se contentent de répondre à ses besoinsphysiques, mais ne se soucient pas de lui transmettre des valeurs morales. Ilarrive que lindifférence sétende à tout ce qui concerne lenfant. Certains parents,en effet, ne sont aucunement intéressés à leur enfant. Ils organisent leur viecomme sils nen avaient pas, par exemple, laissant leur enfant seul à lamaison quand ils partent en vacances. Ils ont abdiqué leurs rôles déducateurset de parents. 2. La tiédeur morale des parents. - Ceux-ci nont pas de convictionsmorales fermement enracinées. Cest fréquemment le cas de parents criminels.Ils sont peu engagés en face des questions de bien et de mal et, par conséquent,ils nont pas de réflexes moraux devant leur enfant. 3. La désorganisation familiale. - Les parents, frappés parlalcoolisme, la pauvreté extrême ou par la dissension, sont incapables defaire face aux difficultés de la vie quotidienne. Débordés, ils laissentlenfant à lui-même, négligeant complètement son éducation morale. À la limite,la désorganisation est telle que la famille nexiste plus. Lenfant est alorsballotté dun logis à lautre, dune institution à lautre, renvoyé à gauche età droite comme une balle de ping-pong. 4. La faiblesse des parents. - Ceux-ci craignent laffrontementavec lenfant. Ils veulent éviter à tout prix les pleurs et les protestations.Cette attitude se retrouve fréquemment chez la mère qui doit éduquer son enfantsans laide de son mari, celui-ci étant parti ou psychologiquement absent. Onla rencontre aussi chez les grands-parents à qui on confie un enfant et quinont plus lénergie pour lui imposer un minimum de discipline. 5. La surprotection. - Les parents se refusent à frustrer lenfant ou à lui déplaire.Craignant de le traumatiser, ils lui passent tous ses caprices. Il arrive quela permissivité soit pratiquée par principe. Certains parents sont convaincusquil est blâmable de blâmer. Au nom dun refus de toute relation autoritaire,ils se refusent à sévir. Ils croient quil faut éviter de brimer un enfant depeur dinhiber sa spontanéité. 6. Lintransigeance de lenfant. - Il se trouve des enfants qui, très tôt,défendent leurs pulsions avec une vigueur extrême et qui contre-attaquentfarouchement à chaque fois quon leur demande de sacrifier leurs désirs à unevaleur quelconque. A la longue, les parents cèdent aux pressions de lenfant.La tolérance est alors le résultat de la défaite des parents devant la forcedes revendications de lenfant. Yochelson et Samenow (1976) affirmentque cest le cas de la plupart des criminels quils ont étudiés. Debuyst (1960)relève le phénomène chez des jeunes adultes criminels qui furent desenfants gâtés.  Les conséquences de la tolérance Quelle quen soit la cause, la tolérance excessive des parentslaisse des traces durables chez lenfant. Nétant que rarement confronté à desinterdits véritablement sanctionnés, il na appris ni à différer lasatisfaction de ses désirs, ni à accepter les frustrations, ni à se subordonnerà une valeur quelconque. Lenfant qui a vécu dans un climat dindifférencemorale na pas acquis le sentiment de lobligation. Il ne peut se plier à unediscipline. Nayant jamais eu à contrôler ses, désirs, il en est devenulesclave. Or, tôt ou tard, la nécessité de la discipline simposera. Peut-êtreà loccasion de changements dans la famille mais, plus vraisemblablement, à lécoleoù les enseignants verront dun mauvais oeil cet enfant inévitablement désordonnéet insoumis et, enfin, dans le voisinage, où on réagira avec une hostilitécroissante à des incartables qui, avec lâge, deviennent de plus en plus intolérables.Pour résorber son inconduite, on aura recours aux pressions moralestraditionnelles : exhortations, remontrances, punitions. Malheureusement,et cest là un point capital, il est trop tard. Lenfant est devenu, à toutesfins utiles, incapable de se conformer aux attentes de ceux quil fréquente.Les blâmes tardifs ne conduisent plus aux améliorations désirées. Elles ne fontque blesser lenfant. Celui-ci se sent alors piégé ; accablé de reproches,il est impuissant à adopter une ligne de conduite qui lui permettrait dy échapper. Le petit Henri que décrivent Debuyst et Joos (1971, p. 136 ss.) nousoffre un exemple de ce processus. Henri vole depuis plusieurs années, il se dérobeà toute discipline et ne résiste jamais à une sollicitation. Il a été élevé parses grands-parents dans des conditions bien particulières. « La grand-mèrenavait aucun souci dorganisation. Elle ne faisait jamais à manger de sorteque les repas se prenaient à nimporte quelle heure et que la nourritureconsistait en pâtisseries, gaufres, crêpes, chocolats, confiseries diverses.Lenfant prenait tout ce quil voulait, obéissait ou nobéissait pas ; cétaitlenfant gâté dans le sens le plus complet » (pp. 136-137). « Dès sespremières années, Henri se montra indiscipliné, totalement incapable de résisterà la moindre envie qui lui passait par la tête, incapable de différer unmouvement et de sadapter au moindre projet davenir. Il grandit ainsi sansavoir dû sadapter à la durée et sans avoir dû poser un acte à échéance »(p. 137). Cependant, son père se remarie et reprend Henri chez lui. Sa secondefemme veut donner de bonnes habitudes à lenfant, lobliger à aller à lécole, àmanger à lheure. Henri refuse alors de se soumettre à ces contraintes. Il estdevenu incapable daccepter les exigences dune vie normale, incapable de touteffort, incapable de renoncer a une envie du moment. Il a, devant les exigencesparentales, « une réaction de défense qui sapparente à la panique »(p. 161). Sa seconde mère ne veut pas céder, les choses senveniment :fugues, mensonges, larcins. Progressivement, Henri se réfugie dans la seuleactivité que lui offre le présent et qui lui apporte une satisfaction : levol. Tout son plaisir dagir et de créer se concentre dans la délinquance. Comme Henri, la plupart des voleurs qui peuplent nos prisons ontdabord été des enfants et des adolescents qui ne réussissaient pas à mobiliserleurs forces pour se soumettre à une quelconque discipline. Ils subissaient dece fait la censure de leurs contemporains. Ils auraient voulu peut-être secorriger pour y échapper, mais ils en étaient incapables. Ils en arrivent àaccepter et leur inconduite et les reproches qui laccompagnent comme unefatalité. Cest là, vraisemblablement, la source de ce « désespoirchronique » et de cette « illusion de la déchéance irréversible »que Mailloux (1971, p. 202) décelait chez les jeunes délinquants de Boscoville.  La délinquance assumée Lincapacité de satisfaire aux exigences des adultes nest pastoujours aussi manifeste. Il arrive que le problème se pose comme unchoix : ou bien cesser de mal agir pour se réconcilier avec ses proches,ou bien continuer, ce qui conduira à un affrontement majeur. Debuyst et Joos (1971) ont décrit en ces termes lalternative àlaquelle sont confrontés nombre de jeunes voleurs : 1. Persévérer dans levol et profiter du moment présent, du plaisir, de laventure mais - le jeunevoleur le sent bien - prendre cette voie conduira à une rupture avec sonmilieu. Car le voleur devra saffranchir de ses proches et des contraintesmorales dont ils sont porteurs. « Dans la mesure où il se construit dansce sens où il refuse de renoncer, il doit inévitablement continuer à détruireles liens, à parfaire un sevrage total davec le milieu » (Debuyst etJoos, 1971, p. 81). 2. Renoncer au vol pour sauvegarder les liens qui leretiennent à autrui. Cette voie qui est celle de la réconciliation, reste malgrétout coûteuse : il faudra dabord renoncer aux plaisirs quapporte le volet, ensuite, accepter de se subordonner aux obligations sociales inhérentes àcette option.  Lescalade Que ladolescent opte pour un style de vie marginal ou quil sylaisse glisser par incapacité de faire mieux, les conséquences seront les mêmes :on assistera à une escalade des difficultés. A lécole, il ne réussit pas, ilsabsente, il sattire les foudres des enseignants. Dans le voisinage, ilpratique le vol, le vandalisme, lagression et acquiert la réputation demauvais garçon. Et ses parents ne pourront indéfiniment jouer àlautruche : professeurs, voisins, policiers, se chargeront de leur fairesavoir que quelque chose ne tourne pas rond. Comment réagiront-ils auxincartades de leur enfant ? On rencontre fréquemment trois attitudes.Certains parents restent indifférents et sourds aux plaintes. Dautres prennentla défense de leur enfant et lui donnent raison envers et contre tous.Certains, enfin, tentent une reprise en main. Souvent par la méthode forte, ilsessaient de mettre au pas le jeune récalcitrant. Si la situation sest vraimentdégradée, les mesures pour remettre lenfant sur le droit chemin resteront sanseffet. Elles risqueront même de provoquer une rupture dans une relation qui étaitdéjà compromise par lindifférence des parents [31].  La stigmatisation Vient un moment dans lescalade où le délinquant découvre tout unmonde ligué contre lui : ses victimes, ses maîtres, ses camarades, lesvoisins, les policiers, quelquefois ses parents. Les uns et les autres veulentle corriger par les sanctions morales habituelles : blâmes, réprimandes...Mais nous assistons ici à un phénomène paradoxal. Au-delà dun certain seuil,quand elles deviennent trop fréquentes et trop virulentes, les sanctionsmorales prennent une coloration nouvelle et risquent de produire le contrairede leffet désiré. Le blâme dégénère en insulte et les remontrances deviennentchargées dhostilité. Perdant tout espoir damender le coupable, on le discrédite.Car les réactions morales se déploient souvent en deux temps. Dans une premièreétape, les pressions visent à persuader le fautif de changer de conduite. Le secondtemps intervient à la suite de léchec avéré de mesures initiales. Abandonnantles tentatives pour corriger, on rompt avec le récalcitrant, on le définitcomme irrécupérable et on le rejette [32]. Cette réaction en deux étapes a été récemment mise en relief lorsdune recherche sur les réactions de lentourage immédiat du délinquant à unecondamnation pénale. Voici comment des parents en sont venus à rejeter leursfils respectifs.   « Jemoccupais encore de lui (après sa troisième affaire pénale...) car je pensaisquil était récupérable. Je lai donc assisté quand il était en prison etjusquà sa libération. Depuis (la nouvelle affaire) je ne vais plus voir monfils au parloir des Baumettes... Je lui ai fait savoir quil ne devra plusmettre les pieds dans mon appartement. Je refuse daller le voir ».   Tout aussi éloquentest le récit désabusé du père de ce jeune garçon poursuivi pour homicidevolontaire : « À 16 ans, nous lavons placé comme apprentiboulanger... au début, le métier semblait lui plaire, puis il a commencé à se décourager,car il fallait se lever tôt. Vers la fin juin 1963, il a réussi à sefaire embaucher comme contrôleur laitier par la Chambre dagriculture. Il aété licencié à la suite dun vol... Il a décidé de sengager dans larmée... Ila accédé rapidement au grade de sergent. Il a dû faire une bêtise à son corps,car il a été cassé de son grade. Son contrat a été résilié en 1968. A sasortie du régiment, il est revenu à la maison où il est resté quelques mois.Pendant ce laps de temps, il nous a donné beaucoup de soucis. Il a dérobé lavoiture de mon mari et une grosse somme dargent quil a dilapidée aux courseset avec les femmes. Lorsquil na plus eu dargent, il est revenu au domicile.En raison de son comportement à notre égard, nous lavons invité à faire sa viede son côté : (Di Marino, 1979, p. 208). Quand les réactions morales ne sont plus animées par lespoir duneamélioration, mais ne font quenregistrer une indignité morale apparemment congénitale,on parle de stigmatisation, mesure destinée à se débarrasser dun coupable enle mettant hors détat de nuire. La stigmatisation comporte deux éléments : létiquetage etlexclusion. Létiquetage consiste à définir quelquun en termes infamants. Létiquette vouecelui qui la reçoit à la crainte, à la méfiance et au mépris de tous. Elle véhiculele message : Attention ! Cette personne est malhonnête et dangereuse,tenez bien votre porte-monnaie, ne lui faites pas confiance, fermez-lui votreporte, ne lembauchez pas. Les épithètes « incorrigible », « irrécupérable »,« pervers » sont caractéristiques de létiquetage. Elles mettent enrelief la prévision pessimiste que lon fait à propos de celui qui est étiqueté.Elles reviennent à dire : quoi quon fasse, il persistera dans le mal. Lexclusion consiste à rejeter le coupable des groupes auxquels il appartenaitet à couper toute relation avec lui. On le bannit, on lostracise, on fait levide autour de lui. Mis au ban de la société, devenu un paria, il est désigné àlhostilité de tous. La stigmatisation est une mesure de contrôle social à la foisneutralisante et intimidante. Elle permet la neutralisation des délinquantsparce que, dès lors quils sont définis comme tels, ils feront lobjet dunesurveillance méfiante et ils seront exclus de partout, ce qui leur fermera ungrand nombre dopportunités criminelles (mais aussi légitimes). La crainte dela stigmatisation peut aussi avoir un effet dissuasif : on évite de passerà lacte pour éviter dêtre lobjet du mépris et de lhostilité de son milieu.  Lamplification de la délinquance À Montréal, nous avions demandé à des écoliers du secondaire : « Arrive-t-ilà vos parents de vous punir... en vous tapant et en vous frappant ?... envous isolant du reste de la famille ?... en ne vous permettant pas defaire des choses que vous voulez faire ?... etc. » Deux types depunitions étaient, beaucoup plus que les autres, en corrélation positive avecle nombre de délits avoués. Cétait : 1. Punir « en vous chicanant eten vous blâmant tout le temps », et 2. « En vous insultant »(Bironet Cusson, 1979, p. 46 et 55). Il semblerait que ces punitions purementverbales, mais dévalorisantes et humiliantes, contribuent, si elles sont tropfréquentes, à accentuer la tendance des sujets à commettre des délits. En France, des chercheurs de Vaucresson ont fait une observation quinous apporte une indication supplémentaire. Étudiant lintégration socialedune population de 2 543 mineurs de justice, ils trouvaient un rapport étonnammentétroit entre la réputation pendant la jeunesse et la réadaptation ultérieuredes sujets. Quinze ans après une intervention judiciaire, les sujets qui,pendant leur enfance et leur adolescence, avaient une mauvaise réputation, étaientfort nombreux à être non réadaptés (Breuvart et al., 1974, p. 143). Il est très probable que ces jeunes avaient une mauvaise réputationparce quau départ ils se conduisaient mal, comme il est très probable que les écoliersde Montréal étaient fréquemment blâmés et insultés parce que leurs parents étaientexaspérés par leur conduite. Ceci dit, on peut penser que lassociation joueaussi dans lautre sens : les blâmes constants, les insultes et la mauvaiseréputation amplifient les tendances à mal agir. Cela se produit dabord parce que laccumulation des blâmescontribue à lérosion du sens moral. Durkheim lavait bien vu : « En effet, tout châtiment, une fois appliqué, perd, par lefait même de son application, une partie de son action. Car ce qui fait sonautorité, ce qui fait quil est redouté, cest non pas tant la douleur quilcause que la honte morale quimplique le blâme quil exprime. Or, ce sentimentde pudeur morale, qui protège contre les fautes, est des plus délicats. Ilnest fort, il nest que tout entier lui-même, il na toute sa puissancedaction que chez les sujets où il na rien perdu de sa pureté première. On adit souvent quune première faute en entraîne toujours dautres. Cest queneffet on est moins sensible à cette honte, une fois quon la ressentie. Lapunition a donc ce tort très grand de froisser un des principaux ressorts de lavie morale, et de diminuer ainsi sa propre efficacité dans lavenir »(Durkheim, 1923, p. 166). Cette action dissolvante des sanctions sur le sens moral seradautant plus marquée quà la longue les blâmes se sont insidieusementtransformés en mesures stigmatisantes, détruisant le sens de lhonneur de celuiqui en est victime. Ayant perdu son sens de la dignité, il a, de ce fait, perdula motivation essentielle à se conduire moralement. La réprobation de lacte, surtout si elle est fréquente, atteint inévitablementson auteur. Malgré toutes les distinctions que lon fait dans les traités de pédagogie,comment condamner une conduite sans condamner son auteur ? Comment fairepour que celui à qui on sadresse fasse la différence ? Il est difficiledéviter que lenfant trop souvent blâmé nen conclue que les reprochessadressent aussi bien à sa personne quà ses actes.  Lidentité négative Laccumulation des blâmes et des punitions, culminant dans lastigmatisation, affecte inévitablement limage que le délinquant se fait delui-même. Cest là, pour une bonne part, lexplication de leffet amplificateurde létiquetage et de lexclusion. Effectivement, de nombreuses recherches nousont appris que les délinquants ont tendance à se dévaloriser ; ils ont uneimage négative deux-mêmes et se résignent à leur déchéance morale. Mailloux(1971) a bien décrit la manière dont le délinquant récidiviste se perçoit. Ilse considère comme une brebis galeuse dont « linclination au mal dérivede sa nature irrémédiablement perverse » (p. 193).   « Conscientde ses nombreux méfaits, il se perçoit comme lincarnation même de lamalfaisance ou, si lon veut, comme malfaiteur par nature. Entretenue par tousceux qui nont cessé de voir en lui, par anticipation, la brebis galeuse quidevait se révéler un jour, cette illusion lamène à considérer son inconduitecomme un trait inné, nullement susceptible de redressement » (Mailloux,1971, p. 147). Ceci ne veut pas nécessairement dire que les délinquants nesacceptent pas ; ils sacceptent en tant que malfaiteurs. Ils en arriventà valoriser ce quils font. Lopération nest pas psychologiquementinvraisemblable : on peut trouver de bonnes raisons dêtre fier duneactivité intrépide que bien dautres ne font pas que parce quils nen ont pasle courage. « Je réalise ce que vous tous rêvez de faire », disait unjeune criminel à Michel Lemay (1973, p. 510). Parlant de la sensation de « mauvaistriomphe » qui lenvahissait quand il se livrait à ses exploits, Chessman(1954, p. 78) disait de lui-même : « Il navait pas réussi à êtrebon, à devenir un membre honorable de la société, mais, du moins, il ne passaitplus inaperçu. » Jean Genet (1949) lui aussi tentait de saccepter commevoleur : « En moi-même je sentais le besoin de devenir ce quonmavait accusé dêtre. Je me reconnaissais le lâche, le traître, le voleur, lepédé quon voyait en moi » (p. 186). Genet sefforçait de senorgueillirde sa culpabilité. « Je neus besoin que de me glorifier de mon destin devoleur et de vouloir » (p. 259). Mais il est clair que cette opérationpsychologique laisse des séquelles. Il nest pas facile de résister à la déchéanceet au mépris de tous : « Niant les vertus de votre monde, lescriminels, désespérément, acceptent dorganiser un univers interdit » (p.10). « Et javais la stupeur de me savoir composé dimmondices. Je devinsabject » (p. 186). On ne peut pas stigmatiser le crime tout en évitant de stigmatiserle criminel et ce dernier, une fois marqué par linfamie, risque fort desenraciner dans le crime. Cest là linconvénient majeur de la morale commemesure de contrôle social. Elle a son effet pervers, difficilement évitable.Empêchant un grand nombre de citoyens de commettre des crimes, elle en acculepeut-être quelques-uns à sy consacrer.   Deuxièmepartie : La morale Chapitre 9 LE PHÉNOMÈNE MORAL   Récapitulation   Retour à la table des matières Les points saillants de lanalyse menée dans les trois dernierschapitres pourraient être ramenés à sept propositions. 1. Plus une personne réprouve la délinquance,moins elle commettra de délits. Cette proposition renvoie aux observations concernant lambivalencemorale des délinquants et à la tendance des non-délinquants à désapprouver massivementdes délits comme le vol. Il est possible dy voir lindice du fait quunedimension de la conscience morale - la propension à réprouver le crime -contribue à freiner le passage à lacte. 2. Plus lindividu est intégré à des groupes où levol et la violence sont réprouvés, moins il aura tendance à poser ces actes. Cette proposition est déduite de deux constatations. Premièrement,les adolescents qui sont bien intégrés à leur milieu familial et scolairecommettent moins de délits que ceux qui ne le sont pas. Deuxièmement, quand ilssattendent à être désapprouvés par leurs parents et par leurs pairs, lesadolescents ont tendance à éviter les conduites blâmables. Lintégrationfavorise linfluence des membres du groupe sur lindividu et lui donne desraisons de tenir compte de leur jugement, la principale étant la peur du discréditet du rejet. 3. Plus un adolescent sattend à être blâmé parses parents sil commet un délit, plus il aura tendance à respecter la loi. 4. Plus un adolescent sattend à être blâmé parses pairs sil commet un délit, plus il aura tendance à respecter la loi. 5. Plus les gens craignent de perdre, à cause dundélit, le respect dont ils jouissent dans leur milieu, moins ils envisagerontde commettre ce délit et ceci, même sils en ont envie. 6. Plus les membres dune communauté désapprouventsévèrement un acte délinquant donné, moins on trouvera, dans cette communauté,dindividus qui commettront ce délit. Le thème général de ces quatre dernières propositions : les évaluationsdautrui agissent sur notre conduite. Le blâme doù quil vienne, de nosparents, de nos pairs ou de la communauté à laquelle nous appartenons, nouspersuade de réprimer les actes qui sont réprouvés. Le blâme qui consiste à définirun acte en termes péjoratifs a un effet inhibiteur. Tout indique, en effet, quele crime est rare là où il est blâmé et quil fleurit là où il est vu avecindulgence. 7 /A la longue, les blâmes peuvent devenirstigmatisants et provoquer un mouvement damplification de la délinquance. Il est difficile de blâmer le délit sans discréditer le délinquant,surtout quand les blâmes saccumulent. On risque alors de sengager dans uneescalade au cours de laquelle les réactions morales auront une connotation deplus en plus stigmatisante. La victime de ce processus, une fois marquée,naura plus grand-chose à perdre sur le plan de lestime de soi et de la réputation.Elle risque alors de senraciner dans le crime parce quelle a perdu toutemotivation morale à respecter la loi.  Le domaine de la morale Tous ces énoncés gravitent autour du phénomène de lévaluation. Ilsportent, pour être plus précis, sur les jugements négatifs qui émanent soit denotre conscience, soit dautrui. Si on songe que ces évaluations ne sont pasautre chose que lidée que nous nous faisons du mal, on peut conclure que lasimple idée du mal - celle que nous en avons et celle quen ont noscontemporains - contribue à la lutte contre le crime. Il est clair que nous sommes ici au coeur même du phénomène moral.Il suffit, pour sen convaincre, dadopter une définition relativementclassique. La morale, en effet, porte sur les comportements en tantquils sont influencés par les notions de bien et de mal. Mais que savons-nous de cette morale qui agit comme un frein sur nospulsions criminelles ? Il nest pas superflu de réfléchir sur cettequestion. Stratégies et normes La conduite morale se distingue-t-elle des autres types deconduites ? Il semble que oui. Le comportement moral soppose, en effet, àce quon pourrait appeler la conduite stratégique, cest-à-dire à laction quise présente comme un moyen en vue dune fin. Nous retrouvons ici un coupleclassique : dun côté, lintérêt, lutile, lagréable, lefficace et delautre, la norme, le bien, le devoir, lobligation, lidéal. Dans les sciencessociales contemporaines, nous trouvons léquivalent dans lopposition entre lhomooeconomicus, dune part, être qui tend à maximiser son bien-être et qui décideà la suite dun calcul de ses coûts et de ses gains, et lhomo sociologicus,dautre part, qui, comme le souligne Boudon (1979, p. 237), peut décider defaire, non ce quil préfère, mais ce que lhabitude ou ses valeurs lui dictentde faire [33]. On a souvent commis lerreur de vouloir réduire la conduite humaine àsa dimension stratégique. Ce fut le cas des philosophes hédonistes qui, serefusant à distinguer entre le bien et lutile, ont tenté de faire découler ledevoir de lintérêt bien compris des gens. Ce faisant, ils se condamnaient à nepouvoir rendre compte des conduites désintéressées. On a aussi voulu réduire laction humaine à sa dimension normative.Ce fut, on la vu, lerreur des théories sous-culturelles de la délinquance quiconduisaient à labsurdité de croire que la déviance nest que conformité à desnormes conflictuelles. Ceci voudrait dire que lhomme est un être totalement désintéresséet quil na dautre motivation que celle de se soumettre à la volonté de songroupe. Nous en sommes donc réduits à reconnaître la dualité de lactionhumaine à la fois normative et stratégique. « Lhomme est tout autant unanimal-obéissant-à-des-règles quun animal recherchant des objectifs »(Hayek, 1973, p. 13). Partagé entre le bien et lutile, lêtre humainagit parfois par devoir et parfois par intérêt, ce qui nexclut pas que,souvent, il réussisse à concilier lun et lautre. Le crime sinscrit précisément dans cette dialectique entre lapoursuite dobjectifs et la soumission à la règle. Pour lacteur en tant quêtrestratégique, il apparaît comme un moyen datteindre ses fins ou de résoudre unproblème, pour lacteur en tant quêtre moral, il apparaît comme une faute,cest-à-dire un acte qui sacrifie une valeur. Selon cette analyse, le passage àlacte dépendra du jeu simultané de trois facteurs : 1./ la puissance dela motivation à réaliser la fin visée, 2. la présence ou non de moyensnon délinquants pour réaliser cette fin et 3. la force de linhibitionmorale. Contrainte et coopération Une seconde distinction nous permettra de serrer de plus près le phénomènemoral. Les faits moraux dont il a été question jusquà maintenant relèvent dece que Piaget (1932) appelait la morale de la contrainte et quilopposait à la morale de la coopération. Pour Piaget, la morale se ramène soitau respect que les enfants éprouvent pour les adultes, ce qui rend compte dusentiment de lobligation et de la conscience du devoir, soit au sentiment desympathie quéprouve lenfant pour ses pairs, ce qui explique la coopération(p. 275). Nous nous trouvons devant deux morales.   « Lamorale de la contrainte, cest la morale du devoir pur et de lhétéronomie :lenfant accepte de ladulte un certain nombre de consignes auxquelles il fautse soumettre quelles que soient les circonstances. Le bien est ce qui estconforme, le mal ce qui nest pas conforme à ces consignes : lintentionne joue que peu de rôle dans cette conception et la responsabilité estobjective. Mais, en marge de cette morale, puis en opposition avec elle, se développepeu à peu une morale de la coopération, dont le principe est la solidarité et quimet tout laccent sur lautonomie de la conscience, lintentionnalité et, parconséquent, la responsabilité subjective. » (Piaget, 1932, p. 268). Il est clair que les dimensions du phénomène moral qui ont étéjusquici mises en relation avec la délinquance - lintégration au groupe ettout spécialement le blâme - renvoient au respect unilatéral dont Piaget disaitquil est une combinaison sui generis de crainte et damour (p. 281).La morale, telle quelle se présente dans nos analyses, sinscrit dans desrapports de dépendance et de soumission, non dans des relations de coopérationet de réciprocité. Cest ainsi que les adolescents que nous avons étudiésrespectent la loi parce quils se soumettent aux adultes ou parce quils cèdentaux pressions de leur groupe. Ce dernier point nous fait dailleurs toucher dudoigt à une réalité qui avait été négligée par Piaget : la conformité auxpressions dun groupe. Il sagit là dun phénomène qui relève de lacontrainte : on ne décèle pas de réciprocité dans les rapports entre unemajorité qui impose sa loi et lindividu qui obéit de peur dêtre censuré ouostracisé. Dans le présent ouvrage, le terme « morale » est utilisédans le sens de morale de la contrainte. Ceci ne veut certainement pas dire quetout ce qui relève de la réciprocité et des rapports contractuels doive êtreignoré. Cet ordre de faits mapparaît, au contraire, dune importanceprimordiale. Une partie de ce livre, intitulée « La Justice », y seraconsacrée.  Lintériorisation Lintériorisation de la règle est un trait caractéristique de lamorale. On entend par là une propension stable à agir en conformité avec unenorme, ceci indépendamment des avantages et des inconvénients qui pourraient découlerde cette conduite. Il existe des situations où il serait facile et profitable de volertout en étant assuré dune totale impunité. Imaginons que, sur une route déserte,on trouve un porte-monnaie bourré dargent et contenant les pièces didentitéde son propriétaire. Le profit est évident, le risque nul. Pourtant, il sentrouvera plus dun qui iront porter lobjet à son propriétaire. Une telleconduite ne peut sexpliquer par les résultats escomptés ; au contraire,on se prive dun gain malgré la certitude déchapper à la punition. Il fautdonc admettre quil existe des comportements et des inhibitions qui persistentindépendamment de ce que les behavioristes appellent des renforcements externes(Aronfreed, 1968, p. 34). On peut donc penser quils obéissent à des forces quise trouvent à lintérieur de lindividu. Un indice de ce processus a été rapporté au chapitre 6. La tendance àblâmer divers délits est associée à un faible niveau dactivité délinquante ;ceci signifie que ladhésion à la norme, mesurable par la réprobation de cequelle interdit, détermine un comportement normatif. Nous sommes en droit deparler ici dintériorisation : des attitudes mentales exercent uneinfluence sur linhibition de certains actes. On peut donc se rallier au senscommun et reconnaître que lesprit humain possède une fonction - la conscience- qui nous permet de faire la distinction entre le bien et le mal et qui nouspousse à agir en conséquence. Lintériorisation des règles morales peut aussi être inférée du faitquune transgression est souvent suivie dabord de sentiments de culpabilitéet, ensuite, dactes qui visent à réparer la faute. Il suffit dun peudintrospection pour admettre lexistence du repentir et des remords, cessentiments désagréables faits dun mélange danxiété diffuse, de regrets, dehonte, de désir dexpier et de se faire pardonner. Ces sentiments de repentirsaccompagnent très souvent de toute une série de conduites ayant pour but de démontrerà autrui que lon reconnaît la légitimité de la règle quon vient de violer etquon entend rester fidèle à la valeur mise en cause par la faute. Cest ce queGoffman a appelé les activités réparatrices, que lon peut définir en cestermes : mesures prises par un transgresseur pour indiquer à son entourageque, en dépit de sa faute, il reste attaché à la norme quil vientdenfreindre. Les principales activités réparatrices sont les justifications etles excuses. Par la justification, lindividu fautif essaie de montrer que,malgré les apparences, il na pas vraiment commis de faute. Il pourra, parexemple, protester de son innocence, affirmer quil navait pas fait exprès,quil était en état de légitime défense, quil navait pas prévu les conséquencesde lacte, quil était ivre, quil navait pas dintention coupable, etc. Parles excuses, « loffenseur montre que, sil est vrai quil a vouluoffenser, il désavoue maintenant la personne quil était, déplore son action,se repent et demande quon le laisse être ce quil sait désormais quil devraitêtre » (Goffman, 197 1, p. 327). Parmi les excuses, nous trouvons lesexpressions du regret, du repentir et de lembarras, lautocritique et lapromesse de samender. Aux justifications et aux excuses, il faut ajouter les réparationsproprement dites : la restitution, le remboursement, le dédommagement, lacompensation qui sont tous des actes visant à annuler le dommage causé parlinfraction. De même que le blâme est, pour autrui, un moyen de réaffirmer sa foidans la règle qui a été violée, de même, lactivité réparatrice est, pour lecoupable, un moyen de protester de sa foi dans la règle quil a commis lerreurdenfreindre ; elle lui permet de démontrer à tous, y compris à lui-même,que sa conduite nexprime pas sa nature véritable et que sa conscience moraleest restée intacte. La motivation morale Si on admet que la morale conduit à une subordination de lintérêt àune valeur, on se heurte à une difficulté mal résolue par lesutilitaristes : Quest-ce qui peut nous pousser à faire ce quon na pasenvie de faire ? Quel intérêt peut-on avoir à sacrifier ses intérêts ?Il semble que la morale agisse en faisant jouer deux types fort différents demotivation : langoisse du tabou et le sens de lhonneur. Devant le brigandage, le viol, le meurtre, les gens qui ont defortes inhibitions morales réagissent avec horreur. Ils éprouvent dessentiments de dégoût et de terreur sacrée qui caractérisent les conduitestaboues dans les sociétés archaïques. Il nest donc probablement pas exagéré depenser que la morale doive une partie de son efficacité au tabou dont ellefrappe certains actes. Le psychologue anglais Trasler (1979, p. 317) faitremarquer que les contrôles intériorisés font en sorte que les conduites inhibéessont si profondément réprimées que lidée de violer la règle neffleure mêmepas lesprit des gens. La transgression est devenue littéralement impensabledans des circonstances normales. La prohibition simpose avec une telle évidenceque les actes visés sont exclus du champ de conscience. Qui, par exemple, songeseulement à faire un hold-up quand il passe devant une banque ? Quienvisage de violer la femme à qui il fait la cour sans succès ? Lesinhibitions morales poussent aussi les gens à éviter les situations où ilsseraient tentés de commettre un acte répréhensible. Cest ainsi quil y a deshommes prompts qui évitent soigneusement dindisposer les gens et quisinterdisent de répliquer aux propos désobligeants. De cette façon, ils ne setrouvent jamais dans des situations où ils auraient à recourir aux coups. Le fait que la morale dont il est ici question soit sous le signe dutabou met en relief le caractère archaïque de ce mécanisme de régulationsociale. Nous nous trouvons devant un système de prohibitions qui simposentdans labsolu et qui ne font pas appel à la raison. Ce type de contrôleintervient très tôt dans la vie dun enfant et, vraisemblablement, danslhistoire de lhumanité. Cest du moins ce que pensait Piaget selon qui, dansla morale de la contrainte, la règle « est considérée comme sacrée etproduit dans lesprit de lenfant des sentiments analogues à ceux qui caractérisentle conformisme obligatoire dans les sociétés inférieures » (1932, p. 292).Il ny a pas à se surprendre dans ce cas que la règle morale soit perçue commeimmuable par ceux qui lont intériorisée. Elle leur semble donnée une fois pourtoutes et il nest pas question de la contester ou de la changer (p. 277) [34]. Le sens de lhonneur peut être considéré comme étant une autresource de la motivation morale. Nous agissons selon la règle parce que nousvoulons conserver lestime dautrui et pour continuer à nous respecter nous-mêmes.En dautres termes, les gens sacrifient leurs intérêts à court terme parcequils y gagnent une bonne réputation et la satisfaction de soi. On se garde de poser des actes immoraux par crainte de perdre sonhonneur, pour mériter le respect de ses contemporains. Les avantages que nousgagnons à avoir une bonne réputation sont évidents : peu dentrepriseshumaines sont réalisables sans lappui dautrui et celui-ci ne nous sera accordéque si nous inspirons confiance. Cest en se conduisant moralement que nousdevenons honorablement connus, nous ouvrant ainsi un crédit auprès de nospairs. En outre, on se conduit bien pour pouvoir continuer à se respecter,pour rester digne de sa propre estime. Chacun tient à être content de soi. Leshommes ont besoin de saccepter et éprouvent une satisfaction certaine à sesavoir ou à se croire bons, vertueux et honnêtes. Lamour-propre est unepuissante motivation. Or, chez lhomme - être moral - lamour-propre dépendpour une large part de la fidélité à ses propres valeurs. Maria Ossowka (1970,p. 54) définit ainsi la dignité (ou en dautres termes, le sens delhonneur) : « Caractéristique de ceux qui défendent les valeursauxquelles ils adhèrent, dont le sentiment de la valeur personnelle dépend dela défense de ces valeurs et qui sattendent à être respectés pour cette fidélité. » Lhomme qui possède la conviction que certaines conduites sont répréhensiblesdoit sen abstenir sil veut continuer à se respecter. Chez un être moral, lafaute menace lestime de soi, cest-à-dire la valeur quil attribue à sa proprepersonne. Quiconque croit que le vol est blâmable ne peut voler sans miner labonne opinion quil a de lui-même. Si autrui vole, il ne mérite pas que je lerespecte ; si je vole, je ne mérite pas mon propre respect. Les gens sontprêts à sacrifier leur intérêt immédiat pour avoir la satisfaction de seprouver à eux-mêmes quils sont des hommes de bien. Cest ainsi quilsconstruisent et protègent lidée quils se font deux-mêmes et dont ils ontbesoin pour saccepter. Voilà pourquoi ceux qui ne réussissent pas à ajusterleur conduite à leurs principes éprouvent de sérieuses difficultés à saccepteret, au pire, ils devront renoncer à leur amour-propre. On ne voit pas comment le sentiment de lhonneur pourrait exercerune influence réelle ailleurs que dans des groupes où sest développée une hiérarchiefondée sur le statut moral, cest-à-dire dans des milieux où le degré destimedont on jouit dépend de la conformité aux règles morales. Dans de tels groupes,les transgressions affectent le statut moral de son auteur. Le blâme apparaîtici comme un signal par lequel on avertit le transgresseur que limage quon sefait de lui risque dêtre révisée à la baisse. Le désir dêtre honorablementconnu dans son milieu saccompagne donc tout naturellement de la craintedabord de déchoir et ensuite dêtre ostracisé. On peut donc conclure que le sens de lhonneur peut inciter les gensà respecter la loi. A ce titre, le contrôle moral du crime consiste à persuaderles citoyens quil sagit là dun acte dégradant et quils se déshonoreraient àsy livrer. On introduit, par le fait même, une motivation spécifique à résisteraux tentations. Comme le soulignait Ossowska (1970, p. 134), définir le crimecomme un acte déshonorant est un moyen de le limiter en faisant appel au sensde lhonneur des hommes. Il arrive que cet appel ne soit pas lancé ou ne soit pas entendu. Cestle cas de la plupart des criminels. A leurs yeux, le crime est non un acteinfamant, mais une solution parmi dautres. Mais ils risquent de payer trèscher lavantage quils soctroient ainsi, car ils doivent abdiquer leur dignitéet leur réputation. Les profits que lon tire du crime ne vont pas sans coûtsur le plan moral. Cest une des raisons - peut-être la plus importante detoutes - pour laquelle, malgré les occasions, la plupart des gens évitent desengager dans cette voie et, sils sy engagent, rebroussent vite chemin.    Deuxièmepartie : La morale Chapitre 10 LA FONCTION MORALEDU SYSTÈME PÉNAL  Dénoncer le crime    Retour à la table des matières Jusquici lanalyse a confiné le phénomène moral à la sphère de léducationet des relations interpersonnelles. Le rôle du système pénal dans lacquisitionet la préservation des inhibitions morales a été passé sous silence. Il reste àcombler cette lacune. Les idées qui viennent dêtre développées ont-elles unepertinence quelconque pour ceux qui sintéressent aux mesures pénales ?Une réponse positive ne doit pas être exclue. Il se trouve, en effet, desauteurs, et non les moindres, qui sont convaincus que le droit pénal a un rôleessentiellement moral. Durkheim fut lun deux. Il croyait que les peinesprononcées par les tribunaux ont des fonctions identiques aux peines auxquelleson a recours dans léducation morale. Selon lui, le crime sème le trouble dansla conscience collective et nécessite une réaction destinée à remédier à ce désordre.De ce point de vue, la peine ne sadresse pas dabord au coupable, mais aux honnêtesgens qui risquent dêtre envahis par le doute au spectacle dun crime impuni.La fonction essentielle de la peine serait donc de réaffirmer lautorité de larègle violée dans le but de préserver les convictions morales du groupe. Lasanction pénale sert dabord et avant tout à « maintenir intacte la cohésionsociale en maintenant toute sa vitalité à la conscience commune. Niée aussi catégoriquement,celle-ci perdrait nécessairement son énergie si une réaction émotionnelle de lacommunauté ne venait compenser cette perte, et il en résulterait un relâchementde la solidarité sociale » (Durkheim, 1893, p. 76). La peine exprime donclaversion unanime que le crime continue dinspirer et, par là, préserve lessentiments collectifs ébranlés par linfraction. Dans cette perspective, leprocès pénal est une cérémonie au cours de laquelle les représentants de lacollectivité expriment leur indignation devant le crime et le châtiment, unemanifestation tangible que la société continue à réprouver lacte commis [35]. Cette vision des choses nest pas encore entrée dans le cimetièredes idées. En 1976, la Commission de réforme du droit du Canada proposait quela défense des valeurs sociales devienne le but principal du droit pénal. « Leprocès ne concerne pas seulement laccusé à la barre ni même les délinquants enpuissance. Au contraire, cest une manifestation publique qui a pour but de dénoncerle crime et de réaffirmer les valeurs que le délinquant a transgressées »(p. 24). Récemment, Alain Peyrefitte se faisait lardent défenseur de la thèsede la fonction morale du système pénal. Il attribue à la peine le rôle derestaurer le lien social rompu par le crime en exorcisant les fantasmes du malqui sinfiltrent dans lesprit des citoyens à chaque fois que la loi est violée.   « Par lechâtiment, la société rétablit la confiance des citoyens et supprime le douteperturbateur que le crime avait semé. La frontière entre le bien et le mal,entre le juste et linjuste est de nouveau tracée. Le crime ne peut pas êtrevraiment vaincu, puisquil recommence sans cesse. Mais il peut être exorcisé »(Peyrefitte, 1981, p. 324). Lancien garde des Sceaux rappelle que la règle na dexistence quepar la peine. « Cest la sanction qui fait lobligation » (p. 332).Comme la société ne peut exister sans un système de règles qui la constituent,la peine est liée à la survie même de la société : « La cité punitpour demeurer cité. Elle punit pour survivre. Elle punit pour garder le droitde poser à la liberté des règles, des bornes, des protections. Elle punit pourdéfinir ce qui est licite et ce qui ne lest pas » (p. 296).  Un effet direct douteux Lidée est séduisante, mais elle présente linconvénient, dun pointde vue scientifique, dêtre quasiment invérifiable. Il est très difficile detrouver des faits susceptibles de la confirmer ou de linfirmer. Il est quand mêmepermis dêtre sceptique. Est-il vraisemblable que le châtiment des criminelspuisse avoir une influence directe importante sur les convictions morales dupublic ? Il est certain, nous lavons vu plus haut, que les convictionsmorales retiennent efficacement les gens de commettre des délits et que lacrainte dêtre blâmé par ses parents ou par ses concitoyens contribuesubstantiellement au contrôle social du crime. Mais un homme est sensible au blâmede ses proches parce quil tient à conserver la bonne opinion que ceux-ci ontde lui ou encore parce quil valorise le respect de personnes que lui-mêmerespecte et aime. Est-ce que les juges ont une autorité morale telle que leseul fait de savoir quils châtient les voleurs nous convaincra du caractèremauvais du vol ? Cest beaucoup demander à des fonctionnaires, aussiprestigieux soient-ils, que despérer leur faire exercer une influence réellesur les idées du bien et du mal de la nation. Le vol et la violence soulèvent lindignation parce quau cours denotre éducation morale on nous a appris à réagir ainsi, parce que nous nouslaissons influencer par les convictions de nos pairs et parce que noussympathisons avec les victimes. Est-il vraisemblable que ce soit aussi parceque nous savons que les voleurs et les meurtriers vont en prison ? Assezpeu. On peut donc se rallier à lopinion dAndenaes (1974, pp. 122-124) et deWalker (1980, p. 33) qui pensent que linfluence directe du système pénal surles attitudes morales du public est très faible, surtout à court terme.  Limpunité affaiblit la morale et la justice Même si la sanction pénale na pas, ou très peu, dinfluence directesur la morale, il semble bien quelle puisse en avoir une qui soit indirecte età long terme en limitant le nombre des crimes impunis. Une anecdote, racontée par Andenaes (1974, pp. 18-19), aidera àcomprendre le processus. En Norvège, un arsenal avait fait lobjet dune sérieimpressionnante de vols. Puis vint un jour où deux garçons, pris en flagrant délit,tuèrent le gardien. Le drame obligea la police à faire diligence et elle réussità arrêter plusieurs voleurs. Une grande quantité de biens volés fut récupérée :plusieurs camions contenant des armes, des munitions, de léquipement de radio,des uniformes, etc., furent remplis après les rafles. Voici comment des garçonsappréhendés expliquaient pourquoi ils avaient été poussés au vol. Ils sétaientfait dire quil était facile de voler dans larsenal et que plusieurs camaradeslavaient fait avec succès. Ces exemples les incitaient à tenter leur chanceet, comme ils réussissaient à tout coup, ils le disaient à dautres camaradesqui entreprenaient eux aussi de les imiter. Toute faute impunie en encourage dautres à faire la même chose. Ilest difficile de ne pas se laisser tenter quand on voit bon nombre de genscommettre des délits ouvertement et impunément. Cette contagion du « mauvaisexemple »sexplique par un double processus : laffaiblissement desconvictions morales et le sentiment dinjustice. Laffaiblissement des convictions morales. - Les inhibitions morales ne peuventque difficilement conserver leur vigueur sans le support dautrui. Pour se développeret se maintenir, elles doivent être épaulées et confirmées par celles dautrui,lesquelles sincarnent dans sa conduite et dans ses réactions dapprobation oude réprobation. Dans un vacuum social, les principes moraux risquent de sétioler.Seuls les saints, et par définition ils ne sont pas nombreux, restent dans ledroit chemin malgré quils soient entourés dhommes sans scrupule. Cestpourquoi le spectacle de fautes commises ouvertement et impunément peutaffaiblir les croyances morales du commun des mortels. Si tout le monde vole,certains se diront : pourquoi pas moi ? La culpabilité qui estsouvent la honte dagir moins bien que les autres, na plus de sens si lesautres agissent mal. On na plus de réputation à préserver dans la société desgens malhonnêtes ; on risque même dêtre ridiculisé pour ses scrupules. Le sentiment dinjustice. - Le spectacle de crimes impunis donne, en outre, à lhonnête homme,limpression dêtre trompé. Il accepte de se lier les mains et de respecter lesbiens et la personne dautrui, alors que les autres soctroient toute liberté.Pour ne pas être en reste, il peut alors être tenté de les imiter. Ainsi, ilprofitera des avantages que les autres se sont octroyés. En dautres termes,les crimes impunis, surtout sils sont fréquents, rendent le respect de la loide moins en moins rationnel, de moins en moins profitable. Cest comme aujeu : sil est raisonnable den suivre les règles, ce lest de moins enmoins quand tous les adversaires se mettent à tricher. Ainsi, lexemple du crime mine la morale et les fondementsrationnels du respect de la loi. Intervient alors la sanction pénale qui, par sonéventuel effet dissuasif [36] et non par son influence morale, produit les résultats suivants.Elle réduit le nombre de crimes en intimidant les délinquants actuels etpotentiels et limite par le fait même le nombre dexemples qui pourraient avoirune action délétère sur la morale et le sens de la justice. Elle force lescriminels non dissuadés à agir furtivement, ce qui réduit la visibilité de cesmauvais exemples. Elle pénalise les délinquants appréhendés, ce qui rend lesmauvais exemples moins tentants et convainc le citoyen honnête quil nest pasperdant à respecter les lois. Cest vraisemblablement par le biais de la dissuasion que le systèmepénal agit sur la morale et sur la justice. Comme le souligne Andenaes, si leslois et leur application nont pas en elles-mêmes dinfluence morale, ellescontribuent, en intimidant les individus dépourvus dinhibitions morales, à préservercelles des citoyens qui en ont. On peut penser que, au-delà dun certain volume de crimes impunis,les motivations morales et rationnelles à respecter la loi tombent delles-mêmes.Le système pénal peut donc contribuer à préserver la morale et la justice enlimitant et en neutralisant linfluence corrosive de lexemple des crimes réussis.  Le système pénal et la morale se supportent mutuellement Il existe dautres rapports entre la morale et le système pénal. Eneffet, la morale amplifie le caractère intimidant du système pénal et celui-ci,à son tour, permet à la réprobation morale de sexercer. Lors dun sondage réalisé il y a quelques années pour legouvernement britannique, on demanda à des jeunes gens de 15 à 21 ansdindiquer limportance quils attachaient à différentes conséquences possiblesdune arrestation. Le tableau qui suit montre les résultats obtenus : Importance attachée à diverses conséquences dune arrestation éventuelle :pourcentage de répondants qui placent en premier lieu une des conséquencesmentionnées.  Ce que ma famille enpenserait.............................. 49%Le risque de perdre monemploi............................ 22%La publicité et la honte dedevoir aller en cour...... 12%La peine que je risqueraisdencourir..................... 10%Ce que mon amie en penserait................................. 6% (Willocock et Stokes (1963) in Zimring etHawkins, 1973, p. 192.)  Il ressort de ces chiffres que les conséquences les plus effrayantesdune arrestation hypothétique se situent sur le plan de la famille, dutravail, du milieu social. Ces garçons ont dabord peur dêtre discrédités auxyeux de leurs parents. Ils sont soucieux de leur réputation. Ils craignent deperdre leur emploi. Voilà ce quils craignent dabord, non la peine quilsrisqueraient dencourir. Les mesures pénales sont intimidantes en premier lieu parce quellesdéchaînent une tempête de sanctions accessoires : opprobre, honte, congédiement,bannissement. Avant de craindre le bourreau, nous avons peur de la réaction denos parents, de nos pairs, de nos employeurs. (Encore faut-il que les gens quenous fréquentons soient susceptibles de telles réactions : cest le caspour la majorité des citoyens, ce ne lest plus pour les délinquants avérés quifréquentent leurs semblables.) Les sanctions informelles, qui sont souventdordre moral, donnent un poids considérable au système pénal, décuplant soneffet dissuasif. Il faut ajouter à ceci que, réciproquement, lintervention pénalerend souvent possible lexercice de la réprobation sociale. Larrestation et lacondamnation du criminel agissent en quelque sorte comme un révélateur moral.Ils font du crime élucidé une affaire publique, ce qui peut alors déclencher unmouvement de réprobation chez les proches du coupable. Dans une grande ville,les malfaiteurs pourraient facilement échapper à la censure de leur milieu silaction policière et judiciaire ne donnait une certaine notoriété à leursforfaits (Andenaes, 1974, p. 50). Ainsi, sil ny avait pas de système pénal, il serait plus facile,dans les sociétés modernes, déchapper aux sanctions morales et sil ny avaitpas de sanctions informelles - tout particulière ment dordre moral - le systèmepénal perdrait une bonne partie de sa puissance dissuasive.     Lecontrôle social du crime Troisième partie La dissuasion    Retour à la table des matières     Troisièmepartie : La dissuasion Chapitre 11 DISSUASIONET PRÉVENTION GÉNÉRALE      Retour à la table des matières Nous venons de voir que le système pénal ne semble pas avoir deffetmoral direct observable. Par contre, il pourrait bien agir de façon indirectesur le climat moral de la nation, mais à la condition expresse davoir un effetdissuasif. Cette condition est-elle satisfaite ? Daucuns en doutent fort.En effet, lidée que les peines puissent avoir un effet intimidant a longtemps été,et est encore, discréditée dans les cercles des sciences humaines. Et pourtant,elle reste très vivace dans lesprit du commun des mortels. La majorité desjuges et des avocats y croient fermement et cette notion est la clef de voûtedes systèmes pénaux passés et modernes. Elle, mérite donc un examen attentif,dautant plus que, quoi quon en dise, la preuve de linefficacité de ladissuasion na jamais été faite. La doctrine de la dissuasion La théorie de la dissuasion est relativement simple. Elle peut êtreexplicitée en six points.  1. Les menaces. - Pour limiter et, si possible, éliminer le crime, lÉtat publie unrecueil de menaces, le Code pénal, dans lequel, comme son nom lindique, ilnest question que de punir. Les autorités envoient des messages auxcitoyens : si vous attentez à la personne ou à la propriété dautrui, gareà vous, on vous privera de votre liberté, on prendra votre argent et même onvous enlèvera la vie. Lidée essentielle est celle-ci : la loi pénale,comme méthode de contrôle social, ne repose ni sur la persuasion morale ni surlappel à la raison, mais sur la force, cest-à-dire sur la violence et lamenace de violence. 2, Lexécution. - Pour que ces menaces restent crédibles, on les met à exécution. Voilàpourquoi les gens qui violent la loi sont châtiés. Comme le souligne le NorvégienAndenaes (1974, p. 131), la loi ne serait quun chiffon de papier si onne punissait pas les délinquants. La police, les tribunaux et les systèmescorrectionnels font tout en leur pouvoir pour que les citoyens ne puissent pastransgresser impunément la loi. Ils démontrent ainsi que lÉtat ne fait pas demenaces en lair. 3. Lalternative. - Les citoyens sont donc confrontés à un choix : respecter laloi, sinon en payer le prix. En ce sens, comme lexplique Hart (1968, p.23), cette manière de faire laisse une certaine liberté aux individus. Eneffet, plutôt que de prévenir les crimes par une surveillance continue ou parla propagande, on laisse faire tout en rendant punissables les conduites donton ne veut pas. « Dans les régimes totalitaires, on prévient beaucoup plusque lon ne réprime. On encadre, on veille, on surveille, on éduque, on soigne,on redresse. Les droits les plus élémentaires sont suspendus à titre préventif.Dans les pays dits démocratiques, la notion de répression est inhérenteau respect des droits de lhomme : elle ne vient quaprès le délit ou lecrime, et au terme dun processus minutieusement et contradictoirement organisé.La répression est à la prévention ce que le contrôle financier a posteriori estau contrôle financier a priori » (Peyrefitte, 1981, p. 293). 4. La balance des gains et des pertes. - Hypothétiquement, les peinesnauront deffet dissuasif quà la condition dêtre suffisantes pourcontrebalancer les bénéfices que les gens escomptent obtenir par le crime. Lecitoyen décide de commettre un délit ou de sen abstenir selon que lesavantages quil espère en tirer sont plus grands ou plus petits que la peinequil encourt. 5. Certitude et sévérité.- Du point de vue de la dissuasion, les propriétésessentielles des peines sont la certitude et la sévérité. La certitude despeines est le degré de probabilité quun crime soit effectivement puni. La sévéritédes peines est la quantité de souffrance causée par le châtiment. 6. Hypothèses de base. - Deux prédictions découlent logiquement de la doctrine de ladissuasion : Premièrement, le nombre de crimes commis variera inversement avec lacertitude des peines. Deuxièmement, le nombre de crimes commis variera inversement avec lasévérité des peines.  Définitions Sous une apparente simplicité, la théorie de la dissuasion faitappel à des processus relativement complexes. Aussi, avant dentreprendrelexamen des faits, quelques distinctions simposent. La dissuasion agit quand un citoyen est empêché de commettreun crime à cause de la crainte du châtiment. Cest, en dautres termes,leffet intimidant de la peine. Deux formes particulières de dissuasion peuvent être distinguées. La dissuasion générale estlaction intimidante de la menace de la sanction pénale. On parle à cepropos de lexemplarité de la peine, la menace étant efficace parce que lescitoyens sont intimidés par lexemple du châtiment subi par les autres. Ladissuasion générale joue quand les citoyens, ou plus précisément les délinquantspotentiels, évitent de passer à lacte parce quils prennent au sérieux lesmenaces proférées dans les lois. La dissuasion spécifique (que lon désigne aussi par lesexpressions : dissuasion spéciale ou individuelle) est le fait, pour unindividu déjà puni, de sabstenir de commettre de nouveaux crimes à cause de lapunition quil a subie. Elle sexerce spécifiquement sur les délinquants quiont subi une peine et non sur lensemble des citoyens ou sur les délinquantspotentiels. La dissuasion spécifique joue quand un délinquant sabstient de récidiverparce quil craint de subir une nouvelle peine. Certains auteurs, dont Zimring et Hawkins (1973), croient quilexiste une différence marquée entre dissuasion générale et spécifique. Dautresinsistent sur les similitudes. Pour Walker (1980, p. 68), la différence résidesimplement dans le fait que la dissuasion générale fait appel à limagination,alors que la dissuasion spécifique fait appel à la mémoire. La prévention générale ne doitpas être confondue avec la dissuasion générale. On entend par prévention généralele pouvoir quauraient les lois et leur application dempêcher les citoyens decommettre des crimes. Ici, on porte lattention sur la totalité des crimes quisont empêchés par les lois et le système pénal. Comme on ne peut exclure lapossibilité que lappareil répressif puisse agir par dautres mécanismes que lapeur, on ne peut pas assimiler prévention générale à dissuasion générale.Leffet de prévention générale pourrait être estimé par les rapports entrelactivité législative et répressive dune part, et le niveau général de lacriminalité dautre part. Cet effet est susceptible de relever dabord de ladissuasion générale, mais aussi de divers autres processus, comme linfluencemorale ou éducative de la loi, la neutralisation et la dissuasion spécifique.La prévention générale peut donc être considérée comme le résultat desinfluences additionnées quexercent la loi et son application. Dissuasion et morale Chez des auteurs américains comme Tittle et Chiricos, le termedissuasion est souvent utilisé pour désigner toutes formes de sanctions,quelles soient formelles ou informelles. Cest ainsi quon parlera de leffetdissuasif des sanctions informelles. Or, ces dernières sont essentiellement desformes de blâme. On a vu, par exemple, que les diverses mesures de sanctionsinformelles utilisées par Tittle se caractérisent par la désapprobation et lacrainte de perdre lestime dautrui. Il sagit donc de sanctions morales :elles reposent, non sur la peur dune force supérieure, mais sur la crainte deperdre lestime de gens dont lopinion nous importe. Ainsi, ces auteurs ont unetendance à assimiler morale et dissuasion. Cette assimilation me sembleinjustifiée, tout simplement parce quil existe dimportantes différences entrele domaine de la morale et celui de la force dans lequel sexerce ladissuasion. Les blâmes ne sont efficaces que parce que nous tenons à lestimedautrui, alors que les mesures pénales dissuasives tirent leur efficacité dela crainte de lintervention coercitive de lÉtat dans notre vie. Éviter devoler parce quon ne veut pas se déshonorer aux yeux des gens quon aime, cenest pas du tout la même chose que sabstenir du même geste pour échapper à laprison. Leffet intimidant des peines peut être considéré comme un phénomènedordre stratégique, non moral. Celui qui se soumet à la loi par crainte du châtimentagit par intérêt, non par devoir ; il veut éviter une souffrance, non préserversa réputation ou son image de soi. Par la menace pénale, on tente dobliger lesgens à modifier leurs stratégies : on leur signifie quil est dans leurintérêt de trouver des moyens non prohibés pour résoudre leurs problèmes.Dautre part, par les pressions morales, on sefforce de convaincre les gensque certains actes sont répréhensibles. La dissuasion repose sur la coercition ; pour lutiliser, ilsuffit de disposer dune force supérieure. La sanction morale table sur lapersuasion ; elle suppose, pour être efficace, que celui à qui onsadresse soit sensible à lopinion dautrui : on naccepte pas lesreproches qui viennent de personnes que lon méprise ou déteste. Lintériorisation de la règle, dimension essentielle de la conduitemorale, nexiste pas dans le domaine des comportements qui sont sous lempirede la dissuasion. Alors que, dans un cas, il est fréquent que lon agisse bienen labsence de toute sanction, dans lautre, on ne se conduit selon la règleque si lon croit que la peine est encore en vigueur ; dès quon est assuréde limpunité, la conduite risque de réapparaître.  La certitude des peines et la criminalité Une des hypothèses qui découle de la théorie de la dissuasion est,nous lavons vu, que la criminalité variera inversement à la certitude despeines. La certitude objective des peines est le risque ou la probabilité dêtrepuni pour un crime donné. Elle a été mesurée par les chercheurs de trois façons :1. le nombre darrestations par rapport au nombre de délits connus ou 2. lenombre de condamnations par rapport au nombre de délits connus ou 3. le nombrede sentences de prison par rapport au nombre de délits connus. Depuis dix ou quinze ans, des sociologues et des économistes,utilisant des méthodes de plus en plus précises, ont réalisé un grand nombre derecherches sur la certitude des peines. Celles-ci montrent presque toutes quily a une relation inverse et significative entre la certitude des peines et lestaux de criminalité : plus la probabilité dêtre arrêté, dêtre condamnéou dêtre emprisonné est forte dans un territoire donné, plus le taux decriminalité est bas (Gibbs, 1968 ; Tittle, 1969 ; Logan, 1972 ;Enrlich, 1973 ; Tittle et Rowe, 1974 ; Wolpin, 1978). Très rares sontles études dans lesquelles on ne trouve pas de relation significative entre lestaux de criminalité et la probabilité dêtre arrêté et emprisonné (la recherchede Greenberg et al. 1979, constitue une exception). Les travaux deWolpin (1978) méritent une mention toute particulière. Au terme dune étude delévolution des taux de criminalité en Angleterre de 1894 à 1967, Wolpinrapporte une baisse constante des taux délucidation et des tauxdemprisonnement et une hausse tout aussi constante des taux de criminalité (p.827). Dautre part, contrairement à une opinion répandue, les crimes contre lapersonne sont, eux aussi, sensibles aux variations dans la certitude despeines. Un auteur comme Ehrlich (1979, p. 50) va même jusquà affirmer que lesdélits contre la personne ne sont pas moins affectés par les peines que les délitscontre les biens. On ne peut quêtre frappé par la constance des résultats :des auteurs utilisant des méthodes différentes, puisant dans des réservoirs dedonnées différents, y compris les sondages de victimisation (Goldberg, 1977,cité par Ehrlich, 1979 : Smith et Warren, 1978) font tous la mêmeconstatation : les taux de criminalité sont négativement associés à lacertitude des peines. Ainsi, les faiblesses bien connues des statistiquescriminelles sont, selon toute probabilité, hors de cause. Il seraitinvraisemblable que dans un grand nombre de juridictions différentes lesstatistiques soient toutes biaisées de la même manière, donnant ainsi les mêmesrésultats. Cependant, quelques chercheurs, dont Blumstein et al. (1978,p. 25 et suivantes) et Pontell (1978), ont fait remarquer que laugmentation dela criminalité pourrait bien causer un engorgement de lappareil répressif. Onne peut donc pas exclure la possibilité quil existe une relation causaleinverse entre les taux de criminalité et la certitude des peines, le volume dela criminalité ayant une influence sur le degré de certitude des peines. Cecisemble sappliquer au risque dêtre trouvé coupable et à celui dêtre envoyé enprison. Cette relation simultanée sexpliquerait ainsi : les juges et lesprocureurs sont souvent débordés dans les juridictions à forts taux decriminalité. Les procureurs y seront alors tentés de poursuivre les accusésmoins souvent et moins vigoureusement que dans les juridictions où on a moinsdaffaires à plaider. Résultat : plus daffaires classées, plusdacquittements, donc une faible certitude des peines causée par levolume de la criminalité. Un argument semblable peut être avance a propos durisque demprisonnement. Dans les juridictions à forte criminalité, lestribunaux accepteront plus facilement quailleurs le plea bargain (la négociationsur lacte daccusation ou sur la sentence), ce qui contribuera à réduire lagravité des actes daccusation et celle des sentences. On aura alors moins depeines de prison, donc baisse de la certitude de la peine, encore une fois, àcause du volume des crimes [37]. Si ce qui précède peut sappliquer au risque de la condamnation et àcelui de lincarcération, cela ne peut sappliquer au risque de larrestation.En effet, dans les sociétés modernes, les policiers ne passent quune faiblepartie de leur temps à la lutte contre le crime et à larrestation descriminels, le reste étant consacré à bien autre chose : à la circulationroutière, à la surveillance des lieux publics, à lintervention dans leschicanes de famille et dans les conflits entre voisins, à lassistance auxvictimes daccidents et aux gens qui se trouvent mal dans la rue, à la réponseaux situations durgence, etc. Il est très rare de voir un corps policier véritablementsurchargé par le volume de la criminalité. De plus les risques dappréhensionsont, selon toute vraisemblance, beaucoup plus influencés par dautres facteursque le niveau des ressources policières, en particulier, par la collaborationdes témoins et des victimes et par les politiques administratives au sein desservices de police. Ainsi, sil est possible démettre des réserves sur leffetdissuasif du risque de condamnation et de celui de lemprisonnement, il estbeaucoup plus difficile davoir la même attitude à propos du risque delarrestation. On peut donc affirmer avec très peu de chances de se tromper quela certitude de larrestation contribue à faire baisser la criminalité.Dailleurs, un grand nombre dindications supplémentaires vont dans le mêmesens. Limportance de la certitude des peines est mise en relief de façonspectaculaire quand, pour une raison ou pour une autre, les forces de lordresont immobilisées. Cest ainsi quune grève de police à Liverpool en 1919 futsuivie de violence et de pillage de magasins. Le cas le plus célèbre eut lieuau Danemark quand, en 1944, les forces allemandes doccupation arrêtèrenttous les policiers du pays ; le taux de criminalité monta immédiatement,en particulier les vols qualifiés qui grimpèrent, à Copenhague, de 10 à 100 parmois (Andenaes, 1974, p. 50-51). Quand les policiers de Montréal semirent en grève, en octobre 1969, les crimes contre les biens furentquatre fois plus nombreux que dhabitude dans le secteur commercial. « Parcontre, leur nombre diminua dans certains secteurs où les gens avaient renforcéla surveillance de leurs magasins et de leurs maisons » (Fattah, 1976,p. 74). Toutes les mesures qui contribuent à accroître les risques dappréhensionfont baisser lactivité criminelle. Cest ce qui explique pourquoi il y a moinsde cambriolages dans les maisons dont les fenêtres sont fermées, non parcequil est impossible dy entrer, mais parce que cela fait du bruit de briserune fenêtre ou de fracturer une serrure, rendant par le fait même lopérationplus risquée. Léclairage dans les rues et les sonnettes dalarme ne sontefficaces que parce quelles haussent les risques dappréhension. Il en est demême de la surveillance des immeubles, des métros et des autres lieux publics(Clarke, 1980). On peut enfin penser quil y a plus de crimes dans lesvilles que dans les villages, en grande partie parce que lanonymat des grandesvilles réduit les risques dappréhension. Bref, on peut conclure à lefficacité préventive de la certitude delarrestation : plus sa probabilité est forte, moins les gens commettentde crimes.  La sévérité des peines et la criminalité Quand on parle de sévérité des peines, il faut distinguer entre sévéritélégale, par exemple les peines maximales prévues par le Code, et sévérité réelle,cest-à-dire les peines effectivement infligées par les tribunaux et que lonpeut mesurer par la durée moyenne de temps passé en prison pour un type decrime donné. Cest naturellement de sévérité réelle quil sera ici question. La plupart des recherches sur la sévérité réelle des peinesportaient sur Jeffet de la durée des peines de prison sur les taux decriminalité. Dans lensemble, on constate quil ny a pas dassociationsignificative entre les taux de criminalité et le temps passé en prison(Blumstein et al., 1978, p. 37). Il existe bien des auteurs, dontEhrlich (1973), qui trouvent une telle association, mais leurs travauxsont fort discutés. Une exception, cependant, et de taille : lhomicide.La plupart des chercheurs trouvent une corrélation négative et significativeentre les taux dhomicide et la durée des peines de prison pour ce crime(Nagin, 1978, p. 111). Gibbs, en 1968, fut un des premiers àrapporter une telle corrélation négative, mais pas très forte, entre les tauxdhomicide et le nombre de mois que leurs auteurs passaient derrière lesbarreaux. Labsence de relation constante entre la sévérité des peines et lacriminalité ne doit pas conduire à des conclusions hâtives. Il faut dabordsouligner que la mesure de sévérité la plus fréquemment utilisée - la durée despeines de prison - est assez grossière, ne tient compte que dune dimension duphénomène et ignore son aspect subjectif. Tittle (1980, p. 197) a présentéquelques données qui suggèrent que ce qui joue vraiment nest pas la duréeobjective de la peine, mais jusquà quel point celle-ci affecte la personne.Dautre part, il est très possible quil existe un seuil à partir duquel lapeine commence à avoir un effet (Tittle, 1980, p. 9). Malheureusement, lesrecherches sur les rapports entre la sévérité objective des peines et lacriminalité nont pu identifier ce seuil. On peut donc conclure que nous nesavons pas si la durée des peines de prison a un effet sur le volume de lacriminalité dune collectivité.  Conclusion : Les difficultés dinterprétation Ainsi, lhypothèse de leffet dissuasif de la certitude des peines résistemieux à lépreuve des faits que celle relative à la sévérité. Il est démontréque plus la probabilité de larrestation est forte, .plus la criminalité estfaible. Par contre, nous ignorons si la durée des peines de prison a uneinfluence sur les taux de criminalité. On serait donc porté à penser queBeccaria avait raison quand il écrivait ce célèbre passage. « La certitude dune punition, même modérée, fera toujours plusdimpression que la crainte dune peine terrible si à cette crainte se mêlelespoir de limpunité : les moindres maux, sils sont inévitables,effraient les hommes, tandis que lespoir, ce don du ciel qui souvent noustient lieu de tout, écarte la perspective des pires châtiments, surtout silest renforcé par des exemples de limpunité quun juge faible ou cupide accordefréquemment » (Beccaria, 1764, p. 46). Cependant, il ne faut pas conclure trop vite. Car linterprétationdes faits qui viennent dêtre rapportés nest pas évidente. La plupart des spécialistesinspirés par Beccaria les expliquent en termes de dissuasion générale :une forte probabilité dêtre arrêté intimide les délinquants potentiels et lesempêche de passer à lacte. Or, au moins trois autres mécanismes, outrelintimidation générale, pourraient contribuer à produire le résultat observé. 1. La dissuasion spéciale : comme le risque dêtre arrêté est élevé,il y aura un grand nombre de délinquants appréhendés, ce qui pourrait bienavoir un effet de dissuasion spécifique et non générale, lequel conduit tout demême à une baisse de la criminalité. 2. Leffet moral : on pourrait supposer, comme le pensait Durkheim(1893), que la sanction pénale a pour effet, non dintimider, mais de raffermirlautorité de la norme violée. Des arrestations nombreuses pourraient démontrerau public, de façon répétée et spectaculaire, limportance que la sociétéattache aux normes, renforçant par là les convictions morales des citoyens.  3. La neutralisation : dans une juridiction où les probabilitésde larrestation et de lemprisonnement sont élevées, les délinquants récidivistespasseront vraisemblablement plus de temps à lombre que dans une juridictionayant un faible degré de certitude des peines. Laccumulation de séjours enprison pendant lesquels des délinquants très actifs sont immobilisés pourraitalors avoir un impact sur le volume global de la criminalité.  Ainsi, tout ce que nous pouvons avancer au terme de ce chapitre,cest que la certitude de larrestation fait baisser la criminalité. Il estimpossible daller plus loin et de dire par quel processus - dissuasif ou autre- on arrive à ce résultat. Peut-être létude de la dissuasion spécifique nouspermettra-t-elle daller plus loin.    Troisièmepartie : La dissuasion Chapitre 12 LA DISSUASION SPÉCIFIQUEEN CAUSE   Une thèse contestée    Retour à la table des matières Les auteurs qui acceptent la thèse de la dissuasion généralerestent, pour la plupart, fort sceptiques devant celle de la dissuasion spécifique.Ils pensent que, même si la menace des peines a un effet intimidant surlensemble des citoyens, la peine elle-même nen a pas sur le délinquant châtié(Tittle et Logan, 1973 ; Gibbs, 1975, p. 185 ; Van den Haag, 1975, p.135 ; Nagin, 1978, p. 95). Il faut reconnaître que cette conviction estfondée sur deux indications assez sérieuses. Premièrement, la récidive. Comment croire à la dissuasion spécialequand on sait que 35%, 40%, 50%, et quelquefois plus, des délinquants punis récidivent ?Quand, en outre, on sait que des facteurs totalement indépendants delintervention poussent parfois les ex-détenus à séloigner de la voie ducrime, on est en droit de sinterroger sur la dissuasion spéciale. Une choseest certaine : celle-ci est loin davoir une efficacité absolue. Deuxièmement, plus un délinquant a été puni dans le passé, plus saprobabilité de récidive est forte. Nous avons vu, au chapitre 2, que plus un délinquanta été souvent condamné par le passé, plus il risque de recommencer. Nousverrons, de même, que plus un délinquant a été sévèrement puni, plus ilaura de chances de récidiver. Si on prenait ces faits au pied de la lettre, on serait tenté deconclure que les peines, bien loin dintimider les délinquants, les poussent àsengager plus avant dans le crime. Cest précisément ce que pensent plusieursspécialistes.  Le choix des peines, la sélection des délinquantset la récidive Plus les criminels sont punis sévèrement et fréquemment, plus ils récidivent.Cela est indiscutable. Mais la conclusion quon en tire, à savoir que lespeines nont pas leffet désiré, lest beaucoup moins. Une interprétation trèsdifférente peut être proposée : plus un homme est puni, plus, au départ,il avait une forte propension au crime ; la récidive qui en résulte neserait donc pas due aux peines, mais aux caractéristiques initiales de celuiqui les subit. Cette interprétation est-elle défendable ? Il me semble queoui. Mais, pour létayer, il me faudra faire des développements un peu longs.Ceux-ci mapparaissent néanmoins nécessaires, dautant plus quils nous ferontfaire quelques découvertes intéressantes. Les chercheurs qui tentent dévaluer lefficacité des mesures pénalesse heurtent très souvent à une difficulté méthodologique fondamentale :les groupes de délinquants dont ils veulent comparer la récidive ne sont pastotalement comparables, tout simplement parce que les juges ne distribuentnaturellement pas au hasard les peines, mais tentent de les adapter aux caractéristiquesdes coupables. On parle à ce propos de sélection des cas. les « bonsrisques », cest-à-dire ceux qui ont une faible probabilité de récidiver,sont sur-représentés chez, par exemple, les délinquants quon met à lamende,alors quils sont sous-représentés chez ceux quon envoie en prison. Alorscomment comparer lefficacité de ces deux peines ? Wilkins (1969) posaitle problème en ces termes : « Évidemment, le résultat de touteintervention est en partie déterminé par la nature de linput. Les différentsrésultats obtenus par différents types de traitements peuvent sexpliquer pardes variations dans les catégories de délinquants sélectionnés par les décisionsjudiciaires » (p. 85). Le phénomène est bien connu, il est cependantbeaucoup plus important quon ne se limagine habituellement. Examinonsquelques exemples où on voit jouer leffet de sélection. Quand on compare les taux de récidive des jeunes délinquants mis enprobation avec la récidive de ceux quon place en internat, on aboutit régulièrementau même résultat : la probation est suivie dune récidive nettement plusbasse que linternat. En France, par exemple, on trouve 27% de non-réadaptés enliberté surveillée contre 38% en internat (Breuvart et al., 1974, p.172). Est-ce à dire que la liberté surveillée est une mesure plus efficace quelinternat ? Il nen est rien parce que ceux quon place en internat sont,et de loin, beaucoup plus handicapés que leurs camarades. En effet, Breuvart etal. (1974, p. 174) purent démontrer que les adolescents placés en internatvenaient, beaucoup plus souvent que leurs camarades mis en probation, defamilles marquées par la dissociation, par labsence durable du père, parlalcoolisme et par la criminalité dun ou des deux parents. De plus, ils étaient,proportionnellement plus que leurs camarades, en chômage, affectés de retardsscolaires, de débilité mentale et instables au travail. Les sujets en internat étaientà ce point handicapés par rapport à lautre groupe, que les taux déchecsobservés pourraient tourner à lavantage de linternat : avec une clientèleà risques beaucoup plus élevés, cette mesure obtient des résultats un peu plusmauvais que la liberté surveillée. Ces résultats nont rien de surprenant quand on connaît la manièredont les juges prennent leurs décisions. Ils placent en probation ceux qui,croient-ils, ne font pas courir un risque trop grand à la société et eninternat, ceux qui, estiment-ils, ont de bonnes chances de commettre denouveaux méfaits. Un phénomène semblable se produit quand nous comparons la libertésurveillée et ladmonestation. Cette dernière est une exhortation assortiedavertissement adressée par le juge à un jeune trouvé coupable dun délit. EnFrance, 18% des adolescents admonestés sont « non-réadaptés » 15 ansaprès lintervention contre, nous lavons vu, 27% des sujets en libertésurveillée. Il est évidemment exclu de penser que ladmonestation - simpleavertissement - soit une mesure plus efficace que la probation. En réalité, lessujets que les juges se contentent dadmonester sont de « meilleursrisques ». On trouve, par exemple, trois fois moins de chômeurs et de casde débilité mentale chez les sujets ayant fait lobjet dune admonestation quechez ceux qui sont placés en liberté surveillée. En outre, ce groupe sedistingue de tous les autres sujets de léchantillon par la stabilitéfamiliale, une scolarité normale, labsence de criminalité des parents, etc. Plusieurs chercheurs ont tenté de surmonter les difficultés liées àla sélection en maintenant constantes les caractéristiques qui sontsusceptibles dinfluencer le niveau ultérieur de récidive. La méthode la plusfréquemment utilisée est de créer des groupes homogènes en termes de probabilitéde récidive, puis de comparer le niveau réel de récidive des sujets aprèsquils eurent fait lobjet de différentes mesures [38]. Si des mesures différentes sont suivies de résultats différents àlintérieur de groupes homogènes, on suppose quils sont dus à la mesure utiliséeet non aux caractéristiques initiales des délinquants. Malgré tous ces efforts, leffet de la sélection ne peut pas être véritablementéliminé. Car les juges prennent une décision qui, nous lavons vu, comporte uneprédiction des risques. Or celle-ci repose en partie sur linformation dontdispose le chercheur et en partie sur des faits auxquels ils sont seuls àavoir accès et qui peuvent avoir une valeur prédictive [39]. Il est très possible que les juges tiennent compte de cette deuxièmecatégorie de faits quand ils prononcent la sentence. Ainsi nous nous trouvonsdevant deux séries de prévisions qui ne se recoupent pas totalement. Lechercheur, utilisant ses tables, crée des groupes homogènes et fait sa prédiction.Parallèlement, le juge qui choisit la mesure fait une démarche qui, en réalité,consiste à choisir les meilleurs et les pires cas à lintérieur desgroupes homogènes créés plus tard par les chercheur. Même si la prévision dujuge est moins bonne que celle du chercheur, comme plusieurs recherches lemontrent, elle vaut mieux que le hasard et les groupes de sujets qui subissentdes mesures pénales différentes ne sont pas totalement identiques [40]. Encore une fois, leffet de sélection a joué et nous ne pouvonspas attribuer avec certitude les différences de récidive à un effet différentieldes mesures. Devant ces faits, il est permis de conclure que le phénomène de la sélectiona une importance décisive sur les résultats des mesures pénales. Ce phénomènepourrait être formulé en une proposition générale. Plus un délinquant subit une mesure contraignante (la prison plutôtque la probation, la probation plutôt que ladmonestation, etc.), plus il auratendance à récidiver parce que ceux qui subissentles mesures les plus contraignantes ont, au départ, de plus fortes probabilitésde récidive que les autres.  La fréquence des peines et la récidive La seconde observation susceptible de disqualifier la thèse de ladissuasion spécifique est, nous lavons vu, que plus un homme a été fréquemmentpuni, plus il est probable quil récidive. De ce fait indiscutable on a tiré laconclusion que les peines sont non seulement inefficaces, elles ont, en outre,un effet amplificateur de la délinquance. Ici encore la question est de savoirquelle est la cause véritable. La récidive est-elle amplifiée par le nombre depunitions ou, et cest très différent, vient-elle du fait que les individus fréquemmentpunis ont plus tendance que dautres à commettre des crimes ? En dautrestermes, le rapport entre la fréquence des peines et la récidive nous donne-t-ilune information sur les peines ou sur les délinquants ? Pour soutenir lidéeque lassociation entre le nombre des peines et la récidive est due à un éventueleffet amplificateur des peines, il faut accepter que, au départ, les peinesfrappent des individus ayant un égal penchant au crime. Il faut donc admettreque le système frappe au hasard puisque celui quon punit dix fois nest pasplus délinquant que celui qui na été puni quune fois. Dans ce cas, et dans cecas seulement, la thèse serait défendable : si, parmi un certain nombredindividus semblables, il sen trouve qui, par malchance, ont été plus souventpunis que les autres et qui, par suite, récidivent plus, on peut être justifiéde lattribuer à la peine. Or, cette présupposition est manifestement fausse. Le système pénalne frappe pas au hasard. Il a été maintes fois démontré que les adolescents quiont été jugés et condamnés ont commis, de leur propre aveu, beaucoupplus de délits que des adolescents qui nont pas été arrêtés et que, plus unadolescent entre profondément dans le système (sil est, par exemple, envoyé eninstitution), plus la liste de ses délits antérieurs avoués estimpressionnante [41]. Dautre part, nous avons vu au chapitre 2 que la récidive est associéeà la fréquence de la délinquance révélée antérieure et pas seulement aunombre de condamnations. On peut donc dire que la délinquance mesurée indépendammentde lintervention pénale est associée à la récidive ultérieure. Ainsi, les systèmes de justice discriminent assez bien entre ceuxqui sont très engagés dans le crime et ceux qui le sont moins. Plus un individucommet de crimes, plus il a de chances dêtre puni. Le nombre de condamnationsantérieures ne peut être interprété que comme lindication du penchant au crimede ceux qui les ont subies. Et la récidive ultérieure ne peut être que causéepar leurs tendances criminelles dont les peines antérieures sont le révélateur. Le processus qui vient dêtre analysé peut être découpé en troistemps : 1.  Il existe desindividus qui commettent plus de crimes que dautres parce quils ont, et pourbien des raisons, des tendances criminelles plus fortes que dautres. 2.  Ces individussont, de ce fait, punis plus souvent que les autres. 3.  Ils récidiventplus fréquemment parce quils ont des tendances criminelles plus accentuées.  Conclusion En conclusion, on peut considérer comme conformes aux faits, lesdeux propositions qui suivent : 1.  Plus un délinquantsubit une mesure contraignante, plus il a tendance à récidiver parce quau départil est plus adonné au crime quun autre. 2.  Plus un délinquanta été, dans le passé, fréquemment puni, plus il a tendance à récidiver parcequau départ il est plus adonné au crime quun autre. Dans ces conditions, il est illégitime de prétendre réfuter lhypothèsede la dissuasion spéciale en sappuyant sur le fait que les gens sévèrement etfréquemment punis récidivent plus que les autres. Cela ne permet évidemment pasde dire que la dissuasion spéciale joue, mais tout simplement de conclure quonna pas prouvé quelle ne joue pas. La question reste donc ouverte.    Troisièmepartie : La dissuasion Chapitre 13 LA DISSUASION SPÉCIFIQUE :LES FAITS NOUVEAUX     Retour à la table des matières Le chapitre précédent sest terminé par un aveu dignorance lesdifficultés méthodologiques liées au caractère non aléatoire des décisions dejustice ne nous permettent de conclure ni que la dissuasion spécifique joue, niquelle ne joue pas. Or, cette analyse sapplique à la grande majorité desrecherches sur la récidive et non à la totalité. Très récemment de nouveauxtravaux sont venus bouleverser les idées reçues sur la dissuasion. Leurprincipale originalité consiste en la création dune méthodologie qui permet déviterle biais systématique lié à leffet de sélection. Le degré de contrainte 1. La délinquance « avant-après » Dans la majorité des recherches, la récidive est mesurée simplementpar le pourcentage de sujets qui commettent un ou plusieurs délits, qui sont denouveau incarcérés ou qui violent les conditions de leur libérationconditionnelle au cours dune période dépreuve donnée. Il suffit quun sujet fasseune seule infraction, sil répond au critère, il sera mis dans la même catégorieque ceux qui en ont commis deux, cinq ou dix et il sera classé « récidiviste ».Cette mesure qui définit le succès ou léchec en termes de tout ou rien prêteflanc à la critique. Elle repose sur lidée largement illusoire quuneintervention pénale peut changer totalement et définitivement les délinquants.Elle correspond assez bien aux conceptions courantes de la réhabilitation définiecomme labandon intégral de toute activité délictueuse. Or, il suffit dy réfléchirtant soit peu pour se rendre compte que cest là un objectif trop ambitieux.Comment croire quun adolescent qui est profondément engagé dans le crimedepuis longtemps, qui vit dans un milieu où lillégalisme est un mode de viecourant et devant qui ne souvrent que très peu dopportunités légitimes,pourrait abandonner complètement toute pratique délinquante ? On peut trèsbien imaginer, par contre, quà la suite dune mesure pénale adéquate, il saméliore,cest-à-dire quil commette moins de crimes quil nen commettait auparavant. Ces raisons ont poussé un petit nombre de chercheurs, (Empey etLubeck, 1971 ; Empey et Erickson, 1972, et Murray et Cox, 1979) à mettreau point une nouvelle mesure de la récidive qui est faite dun rapport entre lenombre de délits commis avant lintervention et le nombre de délitscommis après. Cette manière de calculer a lénorme avantage dappréhenderdes changements qui auraient été imperceptibles par les taux de récidive habituels.Par exemple, Murray et Cox (1979, pp. 38-39) ont constaté quun groupe de délinquantschroniques avait un nombre moyen darrestation de 6,3 pendant lannée qui précédaitleur placement en institution alors que, pendant lannée qui suivit le séjouren institution, la moyenne était tombée à 2,9. Or, dans ce groupe, le taux de récidive,mesuré selon les critères habituels, était de 82,3%. Ceci aurait pu faireconclure à léchec total du placement en institution ; en réalité, il yeut une nette amélioration en termes de nombre de délits commis et celle-ciserait passée inaperçue si la simple récidive avait été le critère habituel. Que nous apprennent les recherches qui utilisent les mesuresavant-après ? Ceci : lactivité délinquante baisse considérablementaprès un séjour dans une institution, dans un programme résidentiel ou aprèsune intervention comportant un encadrement strict. Le nombre de délits commisaprès une intervention contraignante est beaucoup plus bas que le nombre de délitscommis avant. Ceci sapplique aux institutions traditionnelles, aux programmesde type foyers de groupe et aux programmes non résidentiels qui comportent uneprise en charge intensive (Empey et Lubeck, 1971, pp. 259-260 ; Empey etErickson, 1972, pp. 209-211 ; Bossé et Le Blanc, 1980 A, p. 82). Cetteconstatation a de quoi surprendre quand on songe à tous les anathèmes prononcéscontre les institutions depuis bientôt vingt ans et à toutes les idéologies préconisantla libéralisation ou même la suppression des programmes de prise en charge desdélinquants. Cest au cours dune recherche réalisée à Chicago que Murray et Cox(1979) devaient utiliser la méthode « avant-après » avec le plus derigueur et de raffinements. Ils avaient élaboré un indice appelé suppressioneffect (que je traduirai par effet réducteur) qui leur permettait destimeravec précision la différence entre le nombre darrestations avantlintervention et le nombre darrestations après [42]. Grâce à cet indice, ils comparent limpact de différentesinterventions subies par des jeunes délinquants de Chicago qui navaient pas euplus de cinq arrestations pendant lannée qui précédait lapplication de lamesure. Cest ainsi quils obtiennent les résultats suivants (Murray et Cox,1979, p. 153) :  >   Effet réducteur Probation .036 Intervention psycho-éducative en milieu naturel (le sujet restant dans sa famille) -.355 Foyer de groupe -.453 Institution traditionnelle -.556  Nous constatons que, après la probation, les sujets commettent à peuprès le même nombre de délits quavant : leffet réducteur est proche de zéro.A lautre extrême, ils en commettent beaucoup moins après un séjour eninstitution. Leffet réducteur est modéré après une intervention psycho-éducativeen milieu naturel et il est un peu plus fort après le séjour en foyer de groupe,mais tout de même pas aussi grand quaprès linstitutionnalisation. Unetendance surprenante ressort de façon évidente de ces chiffres : plus lamesure appliquée est contraignante, plus la diminution de la délinquance parrapport à son niveau antérieur est forte. Une mesure très bénigne comme laprobation na aucun effet réducteur, alors que le fait de retirer le délinquantde son milieu est déjà plus efficace, lefficacité maximale étant réalisée parun placement dans un milieu quasi carcéral. Murray et Cox ont effectué toute une série de vérifications poursassurer que leurs résultats nétaient contaminés ni par un effet de régression,ni par le phénomène de la maturation et ils ont pu démontrer que limportante réductionqui a eu lieu après le séjour en institution nétait due ni à la tendance desadolescents à délaisser la délinquance avec lâge [43], ni à la régression vers la moyenne. Par ailleurs, ils ont écartéla possibilité que la baisse observée soit causée par une évolution des garçonsqui seraient devenus plus habiles à échapper à larrestation à la suite delintervention pénale. Cette position est dautant plus défendable quePetersilia et al. (1978, p. 36-37) rapportent que, chez les criminelsdhabitude, la probabilité de larrestation (le rapport entre le nombre de délitsrapportés par les délinquants eux-mêmes et le nombre darrestations) augmentesubstantiellement avec lâge. Quand ils étaient jeunes adultes, cesindividus avaient une probabilité darrestation de .06 ; devenus adultes,la probabilité montait à .20. Pour des raisons mal connues, les chances des délinquantsrécidivistes déchapper à la détection diminuent avec le temps. De plus, il est clair que leffet de sélection ne peut expliquer cesrésultats. Tout dabord parce que les sujets étaient comparés à eux-mêmes etensuite, parce que, à Chicago comme ailleurs, les juges et leurs collaborateursont tendance à envoyer en institution les plus « mauvais risques » età réserver la probation et les mesures peu contraignantes pour les cas dont lepronostic nest pas trop sombre. Dans ces conditions, on aurait pu sattendre àce que les placements institutionnels produisent des résultats moins bons queles autres mesures. Or, cest le contraire qui se produit. Les institutions et,à un degré moindre, les foyers de groupe suscitent plus daméliorations que lesautres interventions malgré le fait quils reçoivent les sujets les plusenracinés dans la délinquance. Murray et Cox ont été les seuls auteurs à comparer systématiquementdes mesures pénales se différenciant selon leur degré de contrainte par la méthodeavant-après. Cependant, leurs résultats rejoignent sensiblement ceux quavaientdéjà obtenus Empey et Lubeck (1971) qui avaient constaté que le séjour eninstitution ainsi quun placement dans un foyer de groupe à fort encadrementproduisaient une baisse de lordre de 70% de la délinquance par rapport auniveau antérieur. Par contre, Empey et Erickson (1972) présentent des résultatsqui ne vont pas dans ce sens. Ces chercheurs devaient constater en effet quetrois mesures, la probation, une forme de thérapie de groupe très intensive etle placement en institution, devaient produire des baisses de la délinquancesensiblement équivalentes. 2. La désinstitutionnalisation auMassachusetts Il se trouve une autre indication en faveur de la thèse selonlaquelle plus les interventions sont contraignantes, plus elles font baisser larécidive, et elle nous vient de chercheurs qui ne sattendaient pas, bien aucontraire, à obtenir ce résultat. Le vaste mouvement de désinstitutionnalisation du Massachusetts estbien connu. En 1971, Jérome Miller, le responsable des services pour jeunes délinquants,décida de fermer toutes les institutions pour jeunes délinquants de lÉtat,lesquelles avaient été critiquées depuis des années pour leurs méthodes répressiveset pour leurs caractéristiques carcérales. Tout le réseau des services pourjeunes délinquants fut ainsi bouleversé et remplacé par un vaste éventail demesures diversifiées. Alors quen 1968, pendant une journée typique, ontrouvait 833 jeunes en institution et 1610 en libération conditionnelle, en1974, on en trouvait 132 en centre sécuritaire, 399 en foyer de groupe, 171 enfoyer nourricier, 724 dans des programmes non résidentiels (loisirs organisés,activité scolaires, préparation au marché du travail, etc.) et 941 en libérationconditionnelle. (Coates, Miller et Ohlin, 1978, p. 30). Dans un sens, lopérationfut un succès. On réussit à faire fonctionner le nouveau système et, surtout,la qualité de vie des foyers de groupe était meilleure que celle desinstitutions traditionnelles : les jeunes étaient plus satisfaits, le régimeétait moins punitif, moins autoritaire et moins contraignant et, enfin, il yavait moins de sous-cultures opposées au personnel. Cependant - phénomène donton na pas souvent parlé - le succès fut beaucoup moins évident sur le plan dela récidive. En 1968, avant la réforme, sous un régime dominé par les internatstraditionnels, le taux de récidive était de 66% et, en 1974, alors que lenouveau régime était en place, le pourcentage de récidive était monté à 74%,une hausse de 8% significative à .001 (Coates, Miller et Ohlin, 1978, p. 150 à152) [44]. Nous sommes donc en présence dun mouvement massif de libéralisationde tout un réseau de mesures destinées aux jeunes délinquants et quel résultatdonne-t-il ? Une légère augmentation de la récidive. Il faut doncenvisager sérieusement lhypothèse que la libéralisation favorise une hausse dela récidive. 3. Interprétation Les résultats qui viennent dêtre présentés sont trop nouveaux ettrop peu nombreux pour justifier une attitude formelle. Néanmoins, ils nousautorisent à envisager, à titre dhypothèse, la possibilité que plus uneintervention est contraignante, plus elle fera baisser la délinquance parrapport à son niveau antérieur. Mais dabord comment définir le degré de contrainte ? Larecherche de Murray et Cox suggère que linstitution a, un effet réducteur plusgrand que le foyer de groupe, Lequel en a un plus grand que linterventionintensive en milieu naturel et que cette dernière en a un plus grand que laprobation. A ceci on peut ajouter quil existe au moins une indication quilaisse penser quen probation ou en libération conditionnelle les praticiensles plus stricts ont de meilleurs résultats que ceux qui font preuve de plus detolérance. Cest ce qui fut observé dans la recherche sur le « Spécialintensive parole unit ». Les agents qui prenaient, plus souvent que lesautres, la décision de faire incarcérer les ex-détenus qui ne respectaient pasleurs conditions de libération conditionnelle avaient des taux de récidivesplus bas que leurs collègues. Martinson (1974, p. 46) qui rapporte ce faitlattribue à la dissuasion, interprétation qui semble plausible quand on pense àce qui précède [45]. Les mesures qui viennent dêtre invoquées - institution, foyer degroupe, intervention intensive en milieu naturel et probation - peuvent êtresituées sur un continuum de contrainte dont les éléments constitutifsseraient : a/ Lampleur de la prise en charge : linstitution garde sespensionnaires sous sa tutelle 24 heures par jour, le foyer de groupe pendantune durée que lon peut très approximativement estimer être de 10 à 16 heurespar jour [46] et la probation, pendant à peu près 45 minutes par mois [47]. b/ La rigueur des contrôles et, corrélativement, le quantum deliberté retiré aux sujets : en institution, la réglementation est stricteet omniprésente, la surveillance, constante, les sanctions, sévères ; àlautre extrême, les règles de la probation ne touchent que quelquessecteurs ; la surveillance est, au mieux, épisodique et facile à déjouer,les sanctions exceptionnelles. Linfluence du degré de contrainte sur la récidive peut sexpliquerpar deux mécanismes : lintimidation et larrêt de la délinquance. Lintimidation. - Il semble exister un seuil à partir duquel une sentencedevient intimidante. Pour les délinquants chroniques étudiés par Murray et Cox,ce seuil se situait au-delà de la probation (cest dailleurs le titre de leurlivre). Pour ces multirécidivistes, larrestation, le procès, la probationnavaient plus aucun effet dissuasif. Pour ralentir leur production délictueuse,il fallait une action plus draconienne. Ce phénomène peut être mis en relationavec une observation faite en Angleterre par West et Farrington (1973, p. 15).Notant les réactions des délinquants à la suite dune comparution devant letribunal de la jeunesse, ces auteurs rapportent que bien des garçons « considéraientavoir échappé à la peine sils subissaient tout autre chose quune sentencedincarcération » [48]. Le délinquant récidiviste qui est mis en probation pense quilsen tire à bon compte. Il est prêt à payer les avantages quil tire de ses délitspar ce léger inconvénient qui consiste à supporter une fois par mois lessermons de son agent. Il est très probable que le « seuil pénal » varie selonles individus et, surtout, selon les expériences passées. La premièrearrestation laisse presque toujours des souvenirs désagréables, mais la dixièmedevient un incident mineur. Il semble donc exister un minimum nécessaire depeines mais, contrairement à ce que pensait Beccaria, il ne varie pas selon lesdélits, mais selon les individus. Larrêt de la délinquance. - Les psycho-éducateurs du Québec qui,depuis plus de vingt ans, oeuvrent à la rééducation des délinquants saventdexpérience que la première chose à faire quand on prend en charge un délinquantest d« arrêter lagir », cest-à-dire de faire en sorte, par uneminutieuse organisation de la vie quotidienne, par un encadrement serré et parune surveillance de tous les instants, que ladolescent soit danslimpossibilité de voler ou dagresser. Aux yeux des psycho-éducateurs, sicette condition nest pas dabord remplie, il ny a pas de rééducationpossible. La valeur de cette politique peut se vérifier a contrario. ilsuffit, dans un établissement qui héberge de véritables délinquants, delever tous les contrôles. Jai pu observer, dans quelques centres daccueil duQuébec, ce qui se passe alors. La délinquance continue avec la même virulenceque dans la rue. Les pensionnaires les plus forts volent, exploitent etbrutalisent les plus faibles. Ils sortent la nuit pour piller les maisonsavoisinantes. Il suffit de relire attentivement les classiques de la rééducation(Aichorn, 1935 ; Redl et Wineman, 1964) pour se faire une idée delintensité de lactivité antisociale générée par une levée des contrôles. Etil suffit de lire les excellentes descriptions de Polsky (1962) et de Bartollaset al. (1976) pour se rendre compte que labsence de contrainte fait naîtreune jungle dominée par les éléments les plus agressifs parmi les détenus. Les mesures pénales à fort degré de contrainte font donc baisser larécidive non seulement à cause de leur caractère intimidant, mais parcequelles font simplement cesser les délits, pendant la durée de lintervention.Incapable de voler ou dagresser, le malfaiteur est obligé de chercher autrechose pour passer le temps et pour satisfaire ses désirs. Il aura alorsquelques chances de trouver des solutions de rechange à la délinquance :le sport, un hobby, la lecture, le travail viendront à propos combler ce vide.Il nest pas invraisemblable que, ayant appris à satisfaire ses besoinsautrement quen transgressant la loi pendant lintervention pénale, il continuetout simplement de faire la même chose une fois la liberté retrouvée.  La durée des sentences Il semble bien que le degré de contrainte que comporte une mesure pénalefasse baisser lactivité délictueuse. Ceci pourrait être considéré comme unfait qui milite en faveur de la sévérité des peines. Cependant, dans lespritde la plupart des gens, la sévérité se mesure surtout à la durée des sentencesdincarcération. Que savons-nous de leffet de la durée des peines sur la récidive ? Les chercheurs nont pu trouver de rapport entre la durée des peineset la récidive. Hood et Sparks (1970, p. 189-190) ont passé en revue plusieursrecherches et ils concluent que les peines de plus dun an ne donnent pas demeilleurs résultats que les peines dun an et que les séjours en prison detrois ou quatre mois ne produisent pas de résultats différents de ceux quidurent un ou deux ans. De la même façon, on a trouvé peu de différence entreles taux de récidive de délinquants condamnés à moins de quatre ans et la récidivede ceux qui avaient passé sept ou huit ans en prison. Plus récemment, desauteurs qui utilisaient des méthodes fort sophistiquées, comme Waller (1974, p.19 1) et Murray et Cox (1979, p. 128), nont pas réussi, eux non plus, àdiscerner une relation entre la durée des sentences et la récidive ultérieure,y compris celle quon mesure par la délinquance avant-après. Cependant, on peut toujours supposer que leffet de sélection jouepour masquer un éventuel effet dissuasif. Ceci se passerait ainsi : les délinquantsqui reçoivent de plus longues sentences ont de plus fortes tendances à récidiverque ceux qui en reçoivent de courtes, mais comme ils sont intimidés, ils récidiventun peu moins avec le résultat que les groupes ne diffèrent pas au bout de laligne. Or, il existe au moins deux études dans lesquelles leffet de sélectionne pouvait pas jouer pour des raisons évidentes. Elles ont été rapportées parFattah (1976) :   « Auxtermes de la décision rendue par la Cour suprême des États-Unis dans laffaireGideon, lÉtat de la Floride sest vu contraint de libérer 1252 prisonniersbien avant lexpiration du délai normal. Il sagissait dindigents qui étaientpassés en jugement pour délits graves sans bénéficier de laide dun avocat.   « Le"Florida Department of Correction" procéda à une étude sur 110 bénéficiairesde cette libération avant terme et 110 prisonniers libérés à lexpiration deleur peine ; les deux groupes étaient minutieusement jumelés sur le plandes antécédents criminels et dautres facteurs importants. Aucune de cespersonnes ne fit lobjet dune surveillance par un agent de libérationconditionnelle. Vingt-huit mois après leur libération, 13,6% desprisonniers du groupe Gideon avaient repris leur activité criminelle, alors quechez ceux qui avaient entièrement purgé leur peine ce pourcentage sélevait à25,4% » (Fattah, 1976, p. 105). Fattah ne nous dit pas quelles étaient les longueurs des peines desdeux groupes comparés, mais il nous apprend tout de même que les délinquantslibérés prématurément récidivaient moins que les autres. La seconde étude rapportée par Fattah porte sur une réduction généralede la durée des peines :   « En 1958,lÉtat de Washington prenait la décision de réduire la durée médiane de ladétention dans la prison dÉtat. En trois ans, elle passa de 30 à 20 moisenviron, et ce régime est resté en vigueur depuis 1961.   « Letaux de récidive na pas sensiblement varié à Washington depuis 1961. Aprèsdeux ou trois ans de liberté conditionnelle, les taux déchecs varient encore légèrementdune année à lautre » (Fattah, 1976, p. 105). Ainsi les travaux qui utilisent comme critère la récidive rejoignentceux qui utilisent le critère des taux de criminalité : on ne réussit pas àtrouver dassociation entre la durée des sentences et la délinquance. Cependanttoutes ces recherches ne permettent pas de conclure avec assurance. Rares sontles travaux qui ont une méthodologie parfaitement adéquate. Presque toujours,on comparait des peines relativement longues, les plus courtes étant de troismois. Or, il est très possible que la durée ait une efficacité à lintérieurdes courtes peines. Il est vraisemblable, par exemple, que les peines dun moissoient nettement plus efficaces que celles dune semaine. On peut aussisupposer que chez les délinquants récidivistes lincarcération naura deffetquà partir dune certaine durée. Mais à partir de combien de temps un séjouren prison commence-t-il à être efficace ? Nous nen savons rien. Divers indices font subodorer que labsence de relation entre la duréedes peines et la récidive est causée par la sensibilité différentielle auxpeines et par laccoutumance à la prison. Nous verrons plus loin que certains détenussouffrent énormément dun séjour en prison, alors que dautres sen accommodentassez bien. De plus, il semble quà la longue certains détenus shabituent à lavie en prison. Ces phénomènes pourraient très bien être beaucoup plusimportants que la durée des peines. À supposer que les longues peines de prison ne soient pas plusefficaces que les courtes, comment se fait-il que les juges prononcent sisouvent de longues sentences ? On peut penser que lillusion thérapeutiquey soit pour une bonne part. Les juges qui pensent en termes de réhabilitationsimagineront tout naturelle ment que cela prend beaucoup de temps pour traiterun criminel. A ceci sajoutent des considérations qui nont rien à voir avec larécidive : la proportionnalité qui pousse les juges à prononcer, pour lesmeurtres par exemple, de longues peines indépendamment de lefficacité quunetelle mesure pourrait avoir, et la neutralisation qui les incite à vouloir empêcherdurablement certains criminels dangereux de commettre de nouveaux forfaits.  Les premières interventions pénales Dans le domaine de la dissuasion spéciale, la recherche sur lacertitude des peines qui, pourtant, est si importante dans le secteur de la préventiongénérale est totalement en friche. Néanmoins, à linstar du détective qui, au débutdune enquête, doit tenir compte des rares indices quil réussit à trouver,nous disposons dun petit nombre dindications susceptibles de nous mettre surla piste dune hypothèse. Ces informations concernent dabord leffet de lapremière intervention pénale sur les délinquants primaires et, ensuite,limpact de larrestation sur les délinquants récidivistes. 1. Les délinquants primaires Environ la moitié des individus identifiés comme délinquants lorsdes recherches sur des cohortes ne subissent quune intervention pénale (généralementune simple arrestation), puis cessent toute activité répréhensible ou, pour êtreplus précis, ne reviennent plus à lattention de la police. À Philadelphie, 46%des délinquants de la cohorte étudiée par Wolfgang et ses collaborateurs (1972,p. 66) étaient des délinquants primaires. Dans les quatre cohortes analyséespar léquipe de Anne-Marie Favard (1980, p. 16), on trouvait 54% de délinquantsprimaires. Il se trouve donc un bon nombre dindividus qui commettent des délitsjusquau moment où ils se font prendre, puis ne réapparaissent plus dans lesystème, vraisemblablement parce quils ont cessé de commettre des délitssuffisamment sérieux pour déclencher une nouvelle arrestation. Il est bienpossible que, sur le lot, un bon nombre de sujets auraient tôt ou tard arrêtéspontanément leur activité délictueuse, mais il est tout aussi probable queleffet de dissuasion spéciale ait joué sur un nombre appréciable de cesnovices du crime. En tous les cas, cest ce quon peut penser devant les quatreobservations suivantes. a/ Dans son étude sur le vol à létalage, Cameron (1964, p. 151-167)montre que ceux qui pratiquent ce type de vol en amateurs sont terroriséslorsquils se font prendre. Pour eux, cest un moment dramatique. Ils ontlimpression de vivre un cauchemar. Et, selon cet auteur, il y a très peu de récidivechez ces gens. b/ Voici comment Debuyst et Joos (197 1, p. 199) décrivent la réactiondun garçon qui avait été arrêté pour avoir commis plusieurs vols :   « Linterventionde la police a provoqué en lui un grand choc. Cest à ce moment quil a eulimpression que son avenir social se trouvait compromis et quil a brusquementpris conscience de la gravité de lacte. Il présente en effet une attentionconsidérable au "paraître" social et revendique une possibilitédatteindre un statut social "respectable". Il craint quunecondamnation du juge ne constitue à ce point de vue un handicap. » c/ Un rapport de recherche portant sur un échantillon considérablenous apprend que les garçons qui ont été pris par la police à la suite dun volaffirment, pour la plupart, que larrestation les a poussés à commettre moinsde vols [49] (Belson, 1975, p. 141). d/ À des étudiants qui, dans lepassé, avaient pratiqué le vol à létalage, Glaser (1978, p. 117)demande : Pour quelle raison avez-vous cessé de voler dans lesmagasins ? Il obtient les résultats suivants : 45% des répondantsdisent quils en sont venus à avoir peur de se faire prendre ; un tiersont pris conscience quils posaient des actes moralement inacceptables et unquart, parce quils sétaient fait prendre. 2. Les récidivistes Comment réagissent aux premières arrestations ceux qui, par lasuite, deviendront des délinquants multirécidivistes ? Il est possible dedonner une réponse approximative à cette question en examinant ce que leschercheurs appellent la « vélocité » de la carrière délinquante. Parce terme, on entend le temps écoulé entre les arrestations successives dun délinquantou, pour être plus précis, entre le moment où un délinquant arrêté peutcommettre un nouveau délit et larrestation suivante. Ceci permet de répondre àla question : combien de temps prend un délinquant arrêté, puis remis enliberté, pour commettre un nouveau délit conduisant à une nouvellearrestation ? Dans la cohorte étudiée par Wolfgang et al. (1972, p.169), les périodes écoulées entre les huit premières arrestations sétablissentcomme suit [50] :  Entre la 1re et la  2earrestation, il sécoule  16,96 moisEntre la 2e et la  3e  -  -  8,79  -Entre la 3e et la  4e  -  -  6,47  -Entre la 4e et la  5e  -  -  6,51  -Entre la 5e et la  6e  -  -  6,28  -Entre la 6e et la  7e  -  -  5,95  -Entre la 7e et la  8e  -  -  5,93  -  Il semble que la première arrestation provoque un ralentissementsubstantiel de lactivité délinquante ; après la deuxième, leralentissement est déjà moins marqué et, par la suite, lactivité délinquantese stabilise à un rythme qui conduit à une arrestation à tous les cinq ou sixmois. Ces chiffres se prêtent à une interprétation en termes de dissuasion.Lors de la première arrestation, le délinquant réalise que la menace de lapeine est crédible. Alors il cesse ou ralentit considérablement son activité délictueusependant un bon moment. Puis les mauvais souvenirs de larrestation sestompent,il recommence, se fait arrêter de nouveau ce qui, derechef, lincite àcommettre moins de délits, mais pas aussi longtemps que la première fois. Dèsla troisième ou quatrième arrestation, la menace de la sanction a perdu sa crédibilité ;le délinquant nest plus intimidé quand la police lappréhende et, dès queloccasion se présente, il commet de nouveaux délits à un rythme « normal »lequel provoque une arrestation par cinq ou six mois. Il ne ralentira vraimentque le jour où larrestation se soldera par un placement en institution (Murrayet Cox, 1979, pp. 56-57). Ces données nous autorisent à croire que, même chez les délinquantsrécidivistes, les premières arrestations ont un effet dissuasif.  Conclusion : Signaux avertisseurs etseuil pénal Les recherches sur la dissuasion spéciale font cruellement défaut.La plupart des travaux rapportés dans le présent chapitre sont récents et nontpas été confirmés lors de recherches subséquentes. Nous sommes donc dans ledomaine des hypothèses et il reste encore beaucoup de recherches à faire avantde pouvoir affirmer quoi que ce soit avec un degré suffisant de certitude. Engardant à lesprit ces réserves, voici les propositions qui nous donnent uneassez bonne idée de létat des connaissances. Il nest pas prouvé que la durée des peines ait un impact surles taux de récidive, en dautres termes, on na pas réussi à montrer quilexiste un rapport entre la longueur des sentences et la récidive. Le degré de contrainte quecomporte une mesure pénale a un effet réducteur sur la délinquance des sujetspunis. Plus une mesure est contraignante, plus le niveau de délinquance dessujets punis baissera relativement au niveau quil présentait avantlintervention. À la suite de la première intervention pénale (qui est en généralune simple arrestation), environ 50% des délinquants abandonnent leur activitécriminelle. Les deux premières arrestations contribuent à ralentir lactivité délictueusedes délinquants récidivistes. Mais les arrestations ultérieures nont plusdeffet réducteur. Ces trois dernières propositions mériteraient quon y consacrequelques recherches. il sen dégage deux notions auxquelles les chercheursdevraient être attentifs, celle de signaux avertisseurs et celle de seuil pénal. Les signaux avertisseurs. - Du point de vue de la théorie de la dissuasion, les interventionspénales nont pas seulement valeur de sanction, elles ont aussi valeurdavertissement. Elles apportent au délinquant (et éventuellement à ceux de sescamarades qui seraient tentés de limiter) une information sur les peinesauxquelles ils sexposent. Pourquoi une simple arrestation qui, en soi,comporte peu déléments punitifs a-t-elle un effet réducteur ? Parcequelle informe le délinquant des risques auxquels il sexpose. On peut, selontoute vraisemblance, dire la même chose du procès qui se clôt par uneadmonestation, une sentence suspendue ou une peine avec sursis : ilannonce limminence dune peine. Même la probation peut être considérée commeun avertissement : rappel constant de la mesure dincarcération qui risquede survenir la prochaine fois. Ces signes avertisseurs sont nombreux dans le système de justice pourmineurs où on attend souvent quun grand nombre de délits soient commis avantde se résigner à décider dun placement. Ils sont déjà moins nombreux chez lesadultes et ils nexistent pas lors de crimes vraiment graves. Pour le délinquant qui possède un minimum de rationalité (et ilsemble que ce soit le cas de la grande majorité), ces avertissements comportentun avantage considérable. Le transgresseur peut voir venir les coups. Il peut « tester »le système plusieurs fois et se faire une idée du seuil au-delà duquel lesrisques deviennent disproportionnés. Il lui est alors possible darrêter ou deralentir (le temps de se faire oublier) avant quil ne soit trop tard. Encorefaut-il que lavertissement soit crédible et que le système soit relativementprévisible. Si tel juge place en institution après dix cambriolages et que telautre réagit de cette façon dès le troisième, le coupable pourra avoir demauvaises surprises. Il est probable, pour ne pas dire certain, que linformation surlapplication des peines circule parmi les délinquants. Si cest le cas,ceux-ci connaîtront le sens des messages quon leur envoie et le nombre dechances quils ont avant que la situation ne devienne dangereuse. On peut doncsupposer que lefficacité dissuasive dun système sera dautant plus grande quecelui-ci enverra des messages clairs et quil nattendra pas que lesavertissements perdent toute crédibilité avant de sanctionner. Il y aurait, parexemple, moins de récidive dans les juridictions où on punit automatiquement dèsle troisième délit que dans celles où on ne commence à réagir quaprès lecinquième. La notion de seuil pénal vient compléter celle de signauxavertisseurs. Ces derniers, pour garder leur crédibilité, doivent renvoyer àune sanction réelle. Les travaux de Murray et Cox portent à croire quil existeun seuil pénal quon peut définir comme le point à partir duquel linterventioncomporte suffisamment de contraintes pour devenir dissuasive, cest-à-direcapable de motiver le délinquant à ralentir sa production dinfractions. Lasensibilité à la peine étant variable, le seuil pénal variera donc selon lesindividus. Pour certains, larrestation, par exemple, na que valeurdavertissement ; pour dautres, elle sera vécue comme une peine. Parailleurs, certains individus seront dissuadés par un placement en foyer degroupe, dautres par une incarcération et, enfin, il est possible que certainsrestent insensibles même à cette dernière mesure. Il semble bien quelefficacité dissuasive doive satisfaire à deux conditions : elle doit êtreprobable et elle doit être suffisante, cest-à-dire atteindre le seuil pénal.De ceci on peut dégager la proposition hypothétique suivante : Plus la certitude de peines comportant un minimum de contrainteefficace est grande, moins les gens commettent de délits [51].    Troisièmepartie : La dissuasion Chapitre 14 LES MÉCANISMESDE LA DISSUASION   La théorie de la dissuasion dans limpasse    Retour à la table des matières Après quelques progrès rapides et spectaculaires, la théorie de ladissuasion sest fourvoyée dans une impasse dont elle nest pas sortie. EncoreMaintenant on na pas su offrir une explication vraisemblable de la relationinverse entre la certitude des peines et les taux de criminalité. Les interprétations qui dominent actuellement chez les spécialistesexcluent au départ lhypothèse de la dissuasion spécifique. Pour les raisonsqui ont été invoquées au chapitre 12, on a, en effet, rapidement rejeté lidéeque les peines pouvaient agir par une action sur les délinquants effectivementpunis. Partant de là, on a orienté la recherche dexplication sur leffet dedissuasion générale : la criminalité baisse parce que le grand public estsensible à la menace de la peine. Mais comment rendre compte du fait que les variationsdans le degré de certitude des peines agissent sur la population ?Naturellement par la connaissance que les citoyens auraient de cesfluctuations. On introduit ainsi une variable intermédiaire entre la certitudeobjective de la peine et lactivité criminelle des gens. En sinspirant de Gibbs(1975, p. 15), la chaîne causale pourrait être représentée par ce graphique (lesymbole indique une relation directe et le symbole , unerelation inverse) :    Une éventuelle augmentation de la certitude objective de la peine nepeut avoir deffet sur le niveau de la criminalité que si les délinquants enpuissance en sont informés. On peut même penser que cette connaissance devra êtredune assez grande précision. En effet, sil y a moins de cambriolages dans lesterritoires où la certitude des peines est, disons, de 10% que dans ceux oùelle serait de 5%, cela suppose une information remarquablement précise chezles délinquants potentiels. Mais qui sont-ils ? Une opinion répandue chezles spécialistes est que la dissuasion générale sadresse au grand public. Or,on sait que le citoyen moyen est très mal informé sur les questions relatives àlapplication des peines. Alors comment peut-on penser que les gens sauront quedans telle ville la certitude de la peine est de 10% et quailleurs elle est de5% ? Cette invraisemblance a poussé un auteur comme Fattah (1976, pp.82-83) à exprimer de graves réserves à propos de la théorie de la dissuasion. Effectivement, quand le problème est posé dans ces termes, on estacculé soit à admettre quil est insoluble, soit à rejeter lhypothèse de ladissuasion. Une troisième voie est cependant possible. Mais si on veutlemprunter, il faudra au préalable trouver des réponses adéquates à trois questions : Quelle est la population visée par la dissuasion ? Quels sont les mécanismes en jeu : dissuasion spécifique oudissuasion générale ? Comment intervient la perception de la peine dans ladissuasion ?  À qui sadresse la dissuasion ? Pour comprendre le mécanisme de la dissuasion, il faut dabord connaîtrela catégorie de gens qui sont susceptibles dêtre intimidés. On peut, pour les fins de lanalyse, distinguer au sein de lapopulation générale trois catégories de citoyens selon leurs attitudes devantla peine [52]. La première catégorieest composée de la grande majorité des citoyens qui, sauf quelques peccadilles,ne commettent pas de crime (au sens restrictif que jai donné à ce terme) pourdes raisons qui nont pas grand-chose à voir avec la peine. Leurs motifspeuvent être de trois ordres. Premièrement, ils néprouvent ni le besoin ni le goûtde commettre des crimes : ils nont pas envie de tuer, de violer ou decambrioler. Deuxièmement, si la tentation de passer à lacte survient, leursconvictions morales ou la crainte de la réprobation les arrêtera. Troisièmement,il leur paraît avantageux à long terme déviter la violence et le vol parcequils veulent préserver les rapports contractuels ou de réciprocité qui leslient avec leurs semblables. La seconde catégorie de citoyens est constituée dune infime minorité de gens qui sont relativementinintimidables parce quils nont pas toute leur raison ou parce quils ont ungoût prononcé pour le crime doublé dune incapacité de satisfaire leurs besoinsautrement que par des moyens illégitimes. Le terme « relativement » ason importance car, on le verra plus loin, même dans ce groupe, la peine peutavoir un certain effet. Dans la troisième catégorie, nous trouvons les délinquantspotentiels, les délinquants occasionnels et même les délinquants habituelscapables de calculs. Ce groupe occupe une frange qui se situe entre les « honnêtesgens » dune part, et les criminels dépourvus de tout contrôle de soidautre part. On y trouve les individus qui commettent des crimes de temps àautre ou qui pourraient bien en commettre si les circonstances leurparaissaient favorables. On peut y inclure des criminels professionnels quisont constamment à laffût de « bons coups », mais qui ne passeront àlacte que sils estiment que leurs chances sont bonnes. Cest à propos decette catégorie de gens que sapplique le dicton : « Loccasion faitle larron. » Il est clair que ce nest que sur cette troisième catégoriesdindividus que les peines peuvent avoir un effet dissuasif. Tittle (1980, pp.262-268) a fait une observation qui devrait en convaincre le lecteur. Cechercheur a pu démontrer que la perception de la certitude de larrestation aun effet dissuasif beaucoup plus grand sur les personnes qui avaient déjàcommis au moins un délit dans le passé que sur celles qui nen avaient pascommis. Ceci signifie que les délinquants - entendus comme ceux qui ont une ouplusieurs infractions à leur actif - sont plus sensibles à la menace pénale queles « honnêtes citoyens ». La loi, selon toute évidence, a donc uneaction spécifique. Elle ninfluence que les individus qui sont fortementmotivés au crime et dont les inhibitions morales sont fragiles, traits que lonpeut déduire du fait quils ont déjà passé à lacte [53]. Quel est, au sein de lensemble de la population, le pourcentage desgens qui ont des propensions criminelles insuffisamment contrecarrées par lescontrôles extra-légaux et qui, de ce fait, sont susceptibles dêtre intimidés ?Il est très difficile davoir une idée des ordres de grandeur en cause. Néanmoins,quelques indications seront utiles. Admettons, comme hypothèse de travail, queles gens qui commettent au moins un délit sont susceptibles dappartenir àcette catégorie de gens intimidables et voyons quel pourcentage de lapopulation cela représente. À Philadelphie, ville connue pour avoir unecriminalité assez élevée, Wolfgang, Figlio et Sellin (1972, p. 54) rapportentque 35% des 9 945 garçons de leur cohorte avaient eu au moins un contact avecla police. Par contre, en France, dans la région bayonnaise, Favard (1980), quianalysa quatre cohortes, constate que les pourcentages de garçons qui avaienteu au moins un contact avec les agences officielles (police, tribunaux,services sociaux) sont de 6% pour la cohorte de 1940, 7% pour celle de 1945, 5%pour celle de 1950 et 7% pour celle de 1955. Ces chiffres montrent que le systèmepénal est un mode de contrôle social spécialisé qui sadresse à unepopulation-cible assez restreinte, laquelle est toujours une minorité de lapopulation générale. Il sensuit que, pour être efficaces, les propriétésobjectives des peines, comme la certitude, doivent être connues, non pas delensemble des citoyens, mais de la minorité qui est vraiment tentée par lecrime et chez qui les inhibitions morales ou les motifs rationnels ne sont pasassez forts pour leur permettre dy résister. Cest donc sur ce groupeparticulier quil faut étudier linfluence des peines.  Dissuasion spéciale et exemplaritérestreinte Par quel mécanisme joue la dissuasion ? Lhypothèse qui mesemble la plus vraisemblable est que deux processus sont en jeu : ladissuasion spéciale et lexemplarité restreinte. Il nest pas nécessaire de revenir longuement sur la dissuasion spéciale.Quil suffise de rappeler que larrestation et les peines comportant un minimumde contrainte ont vraisemblablement un effet intimidant sur les délinquantspunis. Ce qui, compte tenu du fait quune minorité de gens est responsabledune bonne proportion des crimes commis dans un territoire donné, aura uncertain impact sur le volume de la criminalité. Lexemplarité restreinte peut être définie comme linfluence intimidante quexerce sur unnombre limité de délinquants actuels ou potentiels lexemple de la peine infligéeà un des leurs. Quand le camarade dun garçon est pris à voler, ce dernier auratendance à affirmer que cet exemple la conduit à commettre moins de délitsquil nen commettait auparavant (Belson, 1975, p. 141). Voilà une illustrationde ce quon peut comprendre par exemplarité restreinte. Il est bien établi que les délinquants recherchent la compagniedautres délinquants et sinfluencent mutuellement. Il est aussi fortvraisemblable que les délinquants potentiels gravitent dans les mêmes cercleset sont exposés à des influences du même type. Lexemplarité de la peine atoutes les chances dagir de façon privilégiée sur cette fraction de lapopulation constituée de gens qui sont tentés par le crime et qui sont encontact les uns avec les autres. Lexemplarité restreinte est rendue possiblepar la diffusion de linformation sur les peines au sein des cercles délinquants,donc parmi des gens qui, pour des raisons évidentes, sont intéressés à connaîtreles fluctuations susceptibles dintervenir dans le fonctionnement de lappareilrépressif. Lhypothèse de lexemplarité restreinte est dautant plus plausiblequelle saccorde parfaitement avec les observations de la psychologie expérimentale.On parle à ce propos de modeling, cest-à-dire de lapprentissage parlobservation et limitation de la conduite de personnes qui sont présentéescomme des modèles. On a prouvé (Bandura, 1973, p. 68) quun comportement peut êtretransmis simplement par lexemple. Le modeling agit sur lobservateur detrois manières différentes : premièrement en lui faisant acquérir denouvelles formes de conduite, deuxièmement en renforçant ou en affaiblissantles inhibitions qui pèsent sur ses actes et, troisièmement, en facilitant lexécutionde comportements déjà connus. Il a été démontré expérimentalement que le fait dobserver quuneautre personne est punie pour avoir posé un acte agressif réduitsubstantiellement, chez les observateurs, la tendance à imiter ce comportementagressif (Bandura, 1973, p. 79). Comme le souligne Newman (1978, p. 231) il y a une analogie entre lemodeling et la dissuasion générale. Jajouterai que lanalogie est encore plus évidentequand on pense à lexemplarité restreinte. Imaginons un instant que, dans la ville X, la police accroîtsubstantiellement son taux délucidation des cambriolages et que, parallèlement,les juges décident de « ne plus donner de chance » à ceux quipratiquent cette forme de vol. Quarrivera-t-il ? Cela se saura très vitedans les milieux que fréquentent les cambrioleurs. Car, à chaque fois que lundeux sera mis en prison, ses amis, ses complices, ses connaissanceslapprendront et le diront à leur tour à leurs amis et à leurs connaissances.Ceci veut dire que les premiers concernés par la répression - les cambrioleursactuels et potentiels - seront informés du fait que les peines sont devenuesplus certaines quautrefois, alors que la majorité des citoyens resteronttotalement ignorants de cette évolution. Devant ce fait nouveau, un certainnombre de cambrioleurs décideront darrêter, dautres de nagir que si lesrisques ne sont pas trop élevés - ils commettront alors moins de cambriolages-, dautres, enfin, pourront se réorienter vers une forme de vol moins risquée.Résultat : on observe une baisse significative du taux de cambriolage. Selon lhypothèse de lexemplarité restreinte, chaque arrestation aun effet intimidant dabord sur les proches immédiats et ensuite, par le jeu dubouche à oreille, sur des cercles de plus en plus étendus de gens intéresséspar cette information. Si les arrestations sont suffisamment nombreuses, nousaurons un grand nombre de cercles de personnes informées et bientôt toute lapopulation-cible, les délinquants actuels et potentiels, sera touchée.  Lestimation des risquesles délinquants sont-ils optimistes ? Si le degré de certitude agit sur le crime, cest quil affectedune manière ou dune autre la perception que les délinquants potentiels ontde la peine. Si, par exemple, la certitude varie sans que le délinquant en soitinformé, on ne voit pas comment elle pourrait avoir un effet, du moinsdissuasif. Donc lintermédiaire obligé entre la certitude objective delarrestation et le comportement criminel est la perception que les délinquantspotentiels peuvent en avoir. Plusieurs recherches ont porté sur la perception des risques ou,pour reprendre lexpression plus juste de Coslin (1976), sur lestimation desrisques de larrestation. Celle-ci peut être mesurée par une questioncomme : « Imaginez que vous prenez une automobile qui ne vousappartient pas, quelles sont vos chances dêtre arrêtés et amenés au poste depolice ? » À Montréal, où nous avons posé de telles questions, nousavons obtenu une faible corrélation négative entre lestimation du risque et ladélinquance révélée (Biron et Cusson, 1979, p 76). Cette constatation ne faitque confirmer ce quon savait déjà. Claster, en 1967, Jensen, en 1969, Waldo etChiricos, en 1972 avaient déjà fait des observations du même ordre. EnAngleterre, Belson (1975, pp. 140-141) avait constaté que les garçons quipensent quils ne se feront prendre ni par la police ni par qui que ce soitfont plus de vols et pendant plus longtemps que les autres. En France, Coslin(1976) ajoute une précision intéressante. Il montre que les estimations desrisques des délinquants sont moins élevées que celles des non-délinquants (p.148), mais lacceptation du risque dêtre pris par la police estsemblable chez les délinquants et non-délinquants (p. 152) [54]. Linterprétation donnée à ces faits par Claster et Coslin est queles délinquants sont plus optimistes que les non-délinquants relativement auxchances déchapper à lappréhension. Ils se croiraient invulnérables. Nousverrons un peu plus loin que cette interprétation est discutable, mais ce quilimporte immédiatement de souligner, cest que ces comparaisons entre délinquantset non-délinquants ne nous disent pas grand-chose sur le processus de ladissuasion et en particulier sur le rapport entre la certitude objective despeines et lactivité criminelle. Car il est impossible, quoi quen prétendentcertains, de sappuyer sur ce fait pour conclure à lexistence de leffetdissuasif de la peine. Quand la probabilité de larrestation augmente, il secommet moins de crime ; cela ne nous oblige pas à conclure que lesestimations du risque des délinquants sont plus basses que celles des non-délinquants [55]. Il faut faire remarquer que les estimations des risques faites parles gens qui, au départ, ne sont pas tentés par le crime (probablement lamajorité des non-délinquants) ne constituent pas une informationpertinente : quils croient les risques élevés ou non, cela ne changerarien, de toute façon, ils ne commettront pas de crime. Il faut donc considérerles délinquants et les délinquants potentiels, puis voir si leurs estimationsdes risques sont affectées par la certitude objective des peines et, enfin vérifiersi cette dernière variable influence les taux de criminalité. Graphiquement,ceci pourrait être représenté de la façon suivante :   Deux propositions hypothétiques pourraient exprimer les relations présentéessur le graphique. Plus la certitude objective de larrestation est élevée, plus les délinquantset les délinquants potentiels font une estimation élevée des risques. Plus les délinquants actuels et potentiels font une estimation élevéedes risques, plus les taux de criminalité sont bas.  Le réalisme des délinquants Il nexiste pas, à ma connaissance, de recherche qui permettrait detester la validité des deux propositions qui viennent dêtre formulées. Néanmoinscertaines indications glanées ici et là permettent de penser quelles sont fortvraisemblables. Pour quil existe un rapport entre la certitude objective etlestimation que les délinquants en font, il faut que ceux-ci soient informésdes fluctuations susceptibles de se produire au niveau des risques réels delarrestation. On peut penser que, effectivement, ils le sont. En tous les cas,ils ont une remarquable connaissance de la sévérité des peines. En Californie,des chercheurs ont comparé la connaissance que les prisonniers avaient despeines prévues par le Code pour différents crimes avec celle que le public en généralen avait pour découvrir que les détenus avaient une connaissance bien plus précisedes peines que les citoyens ordinaires (Zimring et Hawkins, 1973, p. 145). On na pas fait de recherche portant directement sur la connaissancedu risque réel darrestation, mais celles qui ont été réalisées surlestimation des risques nous autorisent à conclure que les délinquants ont uneperception des risques plus juste que celle des non-délinquants. Que lonconsidère simplement les chiffres suivants. En France, le taux délucidationdes vols de véhicules est de 13% et il est de 17% dans le cas des cambriolages(Henry et al., 1978). Au Québec le taux délucidation des vols à mainarmée sétablit autour de 25% (Laplante et al., 1980, p. 75). Aux États-Unis,on peut se faire une meilleure idée du risque réel de larrestation enutilisant les sondages de victimisation. Ceux-ci permettent en effet destimerle pourcentage des crimes qui sont effectivement rapportés à la police. Cestainsi que Glaser (1978, p. 85), comparant les résultats des sondages devictimisation et les statistiques policières, fait les constatations suivantes.50% des crimes inclus dans lindex de lUniform crime report (homicide,viol, voies de fait, cambriolage, vols de 50,00 $ et plus, vol dauto) sontrapportés à la police. Comme elle nélucide que 20% des crimes, le taux réel délucidationest de lordre de 10%. En dautres termes, un crime sur dix risque dêtre suividune arrestation. Ce taux net délucidation varie naturellement selon le typede délit. Pour le cambriolage, il est de 7%, pour le vol qualifié, de 12%, pourle vol dauto, de 15%, pour le viol, de 24%, pour lhomicide, de 80% (Glaser,1978, p. 87). Mais le tableau reste incomplet si nous ne tenons pas compte aussides risques dincarcération ou dinstitutionnalisation. Dans le cas desadolescents, la seule estimation que je connaisse est celle quont faite Murrayet Cox (1979, p. 142) à Chicago où la probabilité quune arrestation conduise àun placement en institution est de 0,6%. Quand on a ces chiffres à lesprit, oncomprend mieux le sens des réponses des délinquants qui font une estimation « optimiste »du risque dêtre pris. Il est clair quils ne sous-estiment pas le risque, ilsen font plutôt une estimation très réaliste ; beaucoup plus que les non-délinquantsqui, eux, surestiment considérablement les probabilités dêtre pris [56]. Les jeunes délinquants semblent donc avoir une perception juste dela réalité. On serait même tenté de croire que pour chaque délit pris un à unils ont une conduite rationnelle, compte tenu des risques quils courent :les chances sont de leur côté. Si, par exemple, le risque objectif delarrestation pour un cambriolage est, disons de 20%, et si, en casdarrestation, daprès les estimations de Murray et Cox (1979), on a une chancesur 150 dêtre placé en institution, le risque de subir une peine sévère est deun sur 750 (0,13%). Chez les adultes, les risques dincarcération sont nettement plus élevéset ils ont même tendance à augmenter avec lâge. Cest du moins ce queconstatent Petersilia et al. (1978, pp. 37-39) sur leur échantillon decriminels dhabitude. Au moment où ils étaient jeunes adultes, la probabilitéque ces hommes soient arrêtés pour un délit quils reconnaissaient avoir commisétait de 6%. Par ailleurs, la proportion des arrestations qui se soldaient parune mesure dincarcération était de 50%. Leurs risques réels dincarcérationpour un délit donné était donc de 3%. Arrivé à lâge adulte, les risquesaugmentent, la probabilité de larrestation étant de 20% et celle de lincarcération,de 71%. Les chances quun délit commis par un criminel dhabitude adulte soitsanctionné par une sentence de prison sont donc de 14%.  Les risques cumulatifs Il est permis de croire que la décision de passer à lacte lors dundélit particulier est moins affectée par le taux général délucidation dans unejuridiction que par les circonstances immédiates qui entourent lacte. Cestainsi que Reppetto (1974, p. 105) a montré que les facteurs qui jouentprioritairement dans la décision de ne pas commettre un cambriolage sont lessuivants : le nombre de gens sur les lieux, les patrouilles de police, lasurveillance par les voisins, la présence des résidents dans la maison, le systèmedalarme, les possibilités de fuite. Dans le cas des hold-up, la volonté et lacapacité de la victime potentielle de se défendre semble être un facteurimportant. On évite de sattaquer aux établissements où on sait quil y a ungarde ou un propriétaire armé (Carr, 1975, p. 55) ; la présence de chiensde garde en dissuade aussi plusieurs. Cependant, les risques demprisonnement qui sont associés à un délitisolé ne nous donnent quune image partielle de la réalité. Il faut pousserplus loin lanalyse et examiner la question des risques cumulatifs. Cettedimension cruciale du problème a été très bien mise en relief par Glaser (1978,p. 86). Celui-ci fait remarquer que la probabilité de succès dun délinquantqui commet un seul crime est très différente de celle dun délinquant qui encommettrait un grand nombre, tout simplement parce que les probabilités varientsystématiquement avec le nombre de délits. Si on a 95% de chances de succèsavec un seul délit, on en a 90% pour deux délits, 77% pour cinq délits, 60%pour 10 délits et 7% pour 50 délits. Le même phénomène peut être décrit différemment.Supposons que le risque dincarcération dun délinquant récidiviste soit de 3%pour un délit. Dans ce cas, si cet individu commet deux délits, le risque quilcourt daller en prison monte à 6%, puis à 14% sil en commet cinq, à46% silen commet vingt, et à 60% sil en commet trente. On constate donc quunindividu a dexcellentes chances déchapper à la prison sil se contente decommettre un seul délit, mais ses chances diminuent rapidement au fur et àmesure que ses crimes sadditionnent. Ainsi, quand on parle de lestimation des risques chez les délinquantsrécidivistes, la question importante nest pas de savoir quelle estimation ilsfont de leur probabilité dêtre arrêtés sils commettent un seul délit, maisbien de connaître leur estimation des risques quils courent dêtre emprisonnéssils sadonnent au crime. À cet égard, la question quil faudrait leur poserpourrait être formulée en ces termes : si vous continuez à voler régulièrement,croyez-vous que vous risquez daller en prison ? Si oui, dans combien detemps ? Lestimation du risque cumulatif de lincarcération estvraisemblablement affectée par lhistoire personnelle du délinquant ou, pour êtreplus précis, par ce quon pourrait appeler son histoire pénale. Celle-cipourrait être évaluée en tenant compte du nombre et de la durée des incarcérationsantérieures. Celui qui commet un bon nombre de délits en toute impunité découvriraque le danger dêtre pris nest pas aussi grand quil ne le croyait au départ.Logiquement, chaque crime non élucidé accroît la conviction des délinquantsquils peuvent sen tirer a bon compte. Inversement, larrestation pousse à unerévision à la hausse de lestimation des risques. Cest ce que constatentChiricos et al. (1977, p. 106) : lestimation de la certitude des peinesest plus élevée chez les jeunes qui ont été arrêtés, que chez ceux qui ne lontpas été. Par ailleurs, le phénomène de lexemplarité restreinte pourrait bienjouer lui aussi. Un individu qui fréquente des délinquants qui ont été souventincarcérés aura tendance à penser que les risques cumulatifs de lincarcérationsont élevés. Sil est vrai que lestimation du risque cumulatif dincarcérationest affectée par les expériences pénales antérieures, il y a tout lieu decroire que les jeunes délinquants feront une estimation plus optimiste de leursrisques cumulatifs dincarcération (ou dinstitutionnalisation) que lescriminels adultes. En effet, premièrement, les risques objectifs de lincarcérationsont plus bas chez les adolescents que chez les adultes et, deuxièmement,lhistoire pénale des adolescents est plus courte. Ceci pourrait contribuer àexpliquer pourquoi lactivité délinquante est plus intense chez les adolescentsque chez les adultes. Cet examen des risques que lon court à commettre un délit isolé etde ceux qui menacent si lon sadonne régulièrement au crime montre que la délinquancepeut être considérée comme un acte rationnel à court terme, mais qui cesse delêtre à la longue. Une activité criminelle habituelle sera presque inéluctablementpunie. Le délinquant chronique ressemble à un homme qui aurait lhabitude dejouer à la roulette russe : sil joue trop souvent, il senverra tôt outard une balle dans la tête. A partir du moment où le délinquant récidivisteest pris, il entre dans le collimateur de la police et tant quil continuera à êtrecriminellement actif, il se fera prendre périodiquement. Est-ce que les délinquants sont conscients de ce fait ? Il sentrouve certainement qui le savent et qui le disent très clairement : « Laloi des moyennes est contre toi, aussi bon puisses-tu être tu finiras un jourou lautre en prison » (Letkemann, 1973, p. 37, voir aussi :Reynolds, 1963, p. 270, et Irwin, 1970, p. 156). Par contre, je serais porté àcroire que la plupart des jeunes délinquants récidivistes lignorent etnourrissent lillusion quil est possible de déjouer indéfiniment la police. Hypothèse Il est maintenant possible de clore ces réflexions en formulant unehypothèse qui permettrait de rendre compte des rapports entre la certitude despeines et la criminalité. Les variations dans le degré de certitude des peines agissent sur lacriminalité par le processus séquentiel suivant. Dans un premier temps, des variations dans les taux réels dincarcérationmodifient les risques cumulatifs réels de lincarcération. Dans un second temps, les délinquants prennent conscience desvariations dans les taux cumulatifs dincarcération dabord à partir de leurexpérience personnelle (histoire pénale) et, ensuite, à partir de lobservationde leurs camarades (exemplarité restreinte). Dans un troisième temps, les variations dans les estimations de lacertitude cumulative de lincarcération conduisent les délinquants actuels etpotentiels à modifier leurs décisions dentreprendre, de continuer oudabandonner une phase criminelle. Ce processus hypothétique pourrait être illustré par une figure.      Lecontrôle social du crime Quatrième partie Délinquants malgré tout      Retour à la table des matières     Quatrièmepartie :Délinquants malgré tout Chapitre 15 LA THÉORIE DE LÉTIQUETAGE   Le problème des délinquants chroniques    Retour à la table des matières Depuis que Lombroso mit au point, il y a un siècle, sa douteuse théoriedu criminel-né, les criminologues sont restés obsédés par le problème de la récidiveà répétition. Pourquoi, malgré les châtiments cruels qui sabattent sur eux enune cascade ininterrompue, certains hommes persistent-ils à commettre de nouveauxcrimes qui seront de nouveau punis ? Pour rendre compte du fonctionnementde ces êtres apparemment inintimidables, des idées aussi peu convaincantes quecelles de Lombroso ont été avancées : psychopathie, personnalitécriminelle, désir de punition. La dernière en date, et sans doute la pluspopulaire, vient de la théorie de létiquetage. La théorie de létiquetage Il sagit là dun corpus théorique développé par les sociologuesinteractionnistes. Ceux-ci se sont intéressés principalement à quatrequestions. 1. La nature de la déviance. On considère que celle-ci estsimplement le résultat dun processus détiquetage. Est déviant ce que les gensdéfinissent ainsi. 2. Le processus au terme duquel les actes et les personnes sont étiquetés.On met en relief le fait que les règles ne simposent pas comme des absolus,mais sont créées sous la pression d« entrepreneurs moraux » (Becker,1963), ce qui donne lieu à la création de nouvelles formes de déviance. Par lasuite, ces règles sont appliquées sélectivement à certaines personnes quideviennent ainsi des déviants. 3. La nature de la réaction sociale. On a surtout souligné le caractèrestigmatisant de certaines réactions sociales. Cest ainsi que, dès 1918, Meadmontrait que, au cours du procès pénal, on départage les individus qui doivent êtreconsidérés comme des membres en bonnes et due forme de la société de ceux quondoit exclure. La condamnation apparaît dès lors comme une forme de bannissementpar lequel le coupable est désigné à lhostilité de la collectivité. 4. Leffet de la réaction sociale. On a voulu montrer que cette réactionamplifie la déviance de ceux qui la subissent.  Les trois premiers aspects de la théorie nont pas dimplicationdirecte sur le problème de la récidive, ils ne seront donc pas traités ici.Seul le dernier le sera. Selon les théoriciens de létiquetage, la raison principale de la récidivene doit pas être cherchée chez le délinquant, mais du côté de la réactionsociale. On devient récidiviste parce quon a reçu létiquette de délinquant.Le processus par lequel la société fabrique en quelque sorte des criminels invétéréspourrait être découpé en cinq étapes. 1. Dans un premier temps, une personne se livre à une « dévianceprimaire ». Elle commet quelques délits par jeu, par goût de laventure,sous la pression damis, etc. 2. La société réagit alors par létiquetage. Elle définit lactecomme « mauvais » et, qui plus est, elle définit son auteur en termespéjoratifs ; il est perçu lui-même comme « mauvais »(Tannenbaum, 1938, p. 17). 3. Létiquetage entraîne plusieurs conséquences qui rendront problématiquele retour du déviant dans le groupe dominant. Il intériorise le jugementdautrui et en vient à se percevoir comme on le perçoit. Il est isolé, ce quiloblige à se réfugier chez les exclus comme lui. Ceci entraîne un mouvement deségrégation qui accusera encore plus la distance sociale entre les déviants etlenvironnement (Robert, 1966, p. 187). Du fait de sa mauvaise réputation et deson isolement, les opportunités légitimes se ferment devant le déviant. 4. Ces difficultés lacculent alors à poursuivre son activité déviante,non pas pour les raisons qui ly poussaient initialement, mais parce quil doitsadapter à la situation qui lui a été faite. Cest ce que Lemert (1951) aappelé la déviance secondaire, laquelle apparaît quand la conduite déviantedevient un moyen de se défendre contre les conséquences de la réaction sociale. 5. La « déviance secondaire » accentuera les réactionsstigmatisantes du milieu. On entre alors dans un cercle vicieux qui produit ceque Wilkins (1965) désignait par lexpression « amplification de la déviance »et ce que Grygier (1965) appelait « progression sociale ». La récidiveprovoque des réactions de plus en plus stigmatisantes, lesquelles acculent le déviantà se consacrer au crime.  Limpact de la première intervention pénalesur la récidive Quelles sont les interventions susceptibles détiqueterquelquun ? Deux réponses sont possibles. Pour Tannenbaum (1938) et Lemert(1951) létiquetage est le résultat dun long processus fait dinteractionssuccessives où actes déviants et réactions sociales se répondent les uns auxautres dans une escalade qui aboutit à une déviance secondaire confirmée. Commelexplique Gassin (1979), « la déviance est le terme continuellement façonnéet refaçonné de processus dynamiques dinteraction sociale » (p. 26).Selon une deuxième interprétation, le processus dont il vient dêtre questionest ponctué de phases marquantes. Cest ainsi que Becker (1963, p. 31) pensequune étape cruciale dans létiquetage est le fait davoir été pris etpubliquement étiqueté comme déviant. Dans cette veine, Peyre (1979, p. 54)pense quune première exposition au système de justice peut laisser des effetsdurables. « Il y a là quelque chose qui est de lordre dune initiation etcest à partir de là que le basculement peut se produire » (p. 54). Jusquà quel point un premier contact avec le système pénal-larrestation, mais surtout la première condamnation - peut-il pousserquelquun à la récidive ? Farrington et ses collaborateurs ont tenté de répondre à cettequestion [57]. Au cours dune recherche longitudinale, la délinquance cachée degarçons avait été mesurée par questionnaire à 14, 18 et 21 ans. Entre 14 et 18ans, un certain nombre de garçons avaient été trouvés coupables dun délitquelconque par le tribunal. Dans le but de savoir si cette condamnation avaiteu une influence sur la délinquance révélée ultérieure des garçons quilavaient subie, les chercheurs réalisèrent une opération dappariement. Les 53garçons trouvés coupables furent appariés avec 53 autres garçons exempts decondamnation, mais qui, à 14 ans, avaient eu le même score de délinquance révélée.Résultat : les garçons qui avaient subi une condamnation avaient, à 18ans, un score de délinquance révélée significativement plus élevé que celui deleurs camarades qui navaient pas connu une telle expérience. Mais on pouvaittoujours soupçonner que les garçons qui avaient subi une intervention étaientde plus « mauvais risques ». Effectivement, ceux-ci possédaient, plusque les autres, certains traits permettant de prédire la délinquance. On tentaalors de contourner la difficulté en faisant des paires de garçons semblables,non seulement sur la délinquance, mais aussi sur les principaux facteurs associésà la récidive. Le résultat fut semblable à celui obtenu lors de la premièrecomparaison : les sujets condamnés par le tribunal avaient une délinquancecachée subséquente plus élevée que celle de leurs camarades. Dans une dernièreopération, Farrington, Osborn et West (1978) ont fait un appariement entre desjeunes gens qui avaient été condamnés entre 18 et 21 ans et ceux qui nelavaient pas été. Ici encore, ceux qui avaient dû répondre dun délit devantun juge avaient, par la suite (à 21 ans), une délinquance à la hausse, ce quinétait pas le cas chez les autres. Par ailleurs, lanalyse de la délinquancecachée à 18 et à 21 ans de garçons qui avaient été condamnés avant 14 ans fitconstater quavec le temps la délinquance a tendance à baisser, que les sujetsaient subi ou non une nouvelle condamnation par la suite. Il semble rait doncquavec les années leffet damplification de la déviance disparaîtprogressivement [58]. Malgré tous ses raffinements méthodologiques, la recherche qui vientdêtre résumée napporte pas de résultat concluant. En effet, la procéduredappariement, aussi précise soit-elle, ne suffit pas pour surmonter le problèmede leffet de sélection dont il a déjà été question au chapitre 12. Il restetoujours possible que la police, les juges et les autres agents du systèmeaient pris leur décisions en tenant compte de facteurs qui nétaient pas considéréslors du pairage, avec pour résultat quon mesurait, non pas un effet de létiquetage,mais un effet de sélection. Dautre part, une autre interprétation de ces résultatsreste possible. Seule une très petite minorité des garçons qui avaient étécondamnés avaient subi une mesure de placement, les autres avaient été soit libérés,soit mis àlamende, soit placés en probation. Il nest donc pas exclu que cesmesures très peu intimidantes aient eu pour effet de faire prendre conscienceaux délinquants quil ne couraient pas un gros risque en continuant àtransgresser la loi. Laugmentation de la délinquance observée serait alorsdue, non à la stigmatisation, mais à lérosion de leffet dissuasif de lapeine. Ces garçons ne sont pas sérieusement punis même sils sont condamnés ;ils réalisent alors quils ne risquent pas grand-chose à commettre des délits. Une interprétation des résultats de Farrington en termes détiquetagedoit être accueillie avec dautant plus de réserve quon ne trouva aucune tracedu processus détiquetage lorsque les jeunes qui avaient été trouvés coupablespar le juge furent interrogés sur ce quils avaient ressenti à loccasion decet événement. Sur 53 garçons rencontrés par léquipe de Farrington, 30affirmaient que cette expérience navait eu aucun effet sur eux, 16 évoquaientun effet réducteur, trois nadmettaient pas avoir été condamnés et ils nenrestait que quatre dont les réactions subjectives étaient compatibles avec unprocessus damplification de la déviance (Farrington, 1977, p. 122). Cesconstatations rejoignent celles de Snyder (1971) qui avait interrogé 43 jeunesqui venaient dêtre placés en probation peu de temps avant. Selon les dires deces garçons, le sentiment dominant au cours de la comparution était la peur etce dont 37 garçons sur 43 se souvenaient le plus, cétait le soulagementdavoir été placés en probation plutôt quen institution.  Leffet de la condamnationsur lentourage du délinquant Dans la théorie de létiquetage, lentourage immédiat est souventconsidéré comme le relais entre la condamnation officielle et la déviancesecondaire. Les Proches du délinquant prennent à leur compte létiquetageeffectué par le tribunal et adoptent à légard du coupable toute une sériedattitudes stigmatisantes : rejet, méfiance, définitions péjoratives,etc. Est-ce que cela se passe ainsi en réalité ? Foster, Dinitz et Reckless (1972) interrogèrent 115 garçons quelquesjours après quil eurent été obligés de comparaître devant le tribunal de lajeunesse pour répondre dun délit quelconque. Selon les dires de ces garçons,le contact avec le système pénal neut que très peu dinfluence sur les gensquils fréquentaient. Aucun garçon ne put percevoir de changement dattitudeschez ses amis. 73% dentre eux pensaient que lattitude de leurs parentsnavait pas été affectée par lincident. Pour la très grande majorité, ils étaientconvaincus que cette expérience ne leur poserait pas de problème à lécole. Parcontre, 40% de ces garçons pensaient que lévénement pourrait avoir uneinfluence négative sur des employeurs éventuels. À en juger par les réponses deces sujets relativement aux membres de leur famille, il semble que les parentsont une attitude déjà fixée à lendroit de leur fils et la condamnation ne lesaffecte que très peu. Soit quau départ les parents Pensent que leur enfant estun bon garçon qui a eu une malchance momentanée, soit quils le percevaient déjàcomme un fauteur de trouble et, dans ce cas, larrestation et la condamnationne les surprennent pas. Récemment, Di Marino (1979) réalisait une intéressante recherche surles réactions de lentourage immédiat du délinquant à une condamnation. Il étudia200 dossiers daffaires criminelles jugées par la cour dassise desBouches-du-Rhône et il en retint 68 qui contenaient des renseignements surlattitude des familiers du délinquant. Le fait majeur qui ressort de cette analyse est que les proches du délinquantont beaucoup plus souvent à son endroit des réactions positives que négatives.Le fait est surprenant. Du point de vue de la théorie de létiquetage, onaurait dû sattendre à des réactions massivement négatives. Cependant la sélectionque Di Marino a été obligé de faire dans les dossiers risque davoir introduitun biais. En effet, il a été obligé déliminer 132 dossiers sur 200 parcequils ne contenaient pas de données pertinentes. Or, il est très possible quecette absence dinformation soit due précisément à une attitude négative delentourage immédiat du délinquant. Quoi quil en soit, la nature de ces réactions positives est révélatrice.Lentourage manifeste dabord de la surprise devant le crime : « celane lui ressemble pas », « rien ne laissait présager... ». On est« stupéfait » et « bouleversé » (Di Marino, p- 209-210).Puis on brosse un tableau flatteur du coupable : « Ce nest ni "un bandit", ni"un violent", ni un être "méchant", ni "unbuveur", ni un "joueur" » (p. 217). « On lui attribuetoutes sortes de qualités : il est "droit", "honnête","équilibré", "sympathique", "affectueux","calme", "probe", "généreux", "sérieux","serviable", "franc", "dynamique", "réfléchi",etc. Somme toute, le déviant est présenté comme un "brave garçon","un homme sans histoire", "un père tranquille", "unbon petit gars" » (p. 217-218). Mais alors, pourquoi a-t-il commis un crime ? Les gens delentourage répondent en innocentant, en légitimant ou en excusant le délinquant.On se refuse à croire quil ait pu faire un tel geste : « Je restepersuadée quil est tout à fait étranger à ces faits » (p. 216). Onjustifie lacte en chargeant la victime : « Il a dû vraisemblablementêtre menacé par la victime » (p. 215). Celle-ci aurait eu une attitudeprovocatrice elle « a poussé à bout » lauteur du crime en luifaisant mener une « vie infernale », « insupportable », un « véritablecalvaire » (p. 213). Les excuses sont généralement faites en termes de mauvaisesfréquentations et de mauvais amis : « De son propre chef, mon filsest incapable de commettre un tel méfait » (p. 212). Finalement, les proches nabandonnent pas le délinquant, au con­traire,ils courent à son aide. Sur 25 audiences correctionnelles échantillonnées parDi Marino, le prévenu vient en compagnie soit damis, soit de membres de safamille, dans 58% des cas (pp. 219-220). Puis ils vont le voir en prison.   « Cettevolonté dêtre au côté du délinquant au cours de lépreuve quil traverse semanifeste également par le nombre considérable de permis de communiquer délivrésaux membres de lentourage immédiat, et par les longues files dattente quelon peut voir aux portes des maisons darrêt les jours où sexercent "lesdroits de visite" » (Di Marino, 1979, p. 220). Même si elles sont nettement moins fréquentes, les réactions négativesde lentourage nen existent pas moins. Le délinquant est alors :   « présentéà son tour comme "un jeune fanfaron", "un garçon pas trèsouvert", "un bagarreur", "une pourriture", "unindividu de conduite et de moralité douteuses", "une crapule","un mauvais garçon", "un mauvais sujet", un individu"au caractère très difficile et méchant", ou enfin un homme "quina quune idée en tête, faire la bringue" dans les boîtes de nuit ».   « Quelquefoisces jugements péjoratifs saccompagnent dune prévision pessimiste voire mêmesans espoir quant à lavenir du délinquant : ainsi trouve-t-on des témoinsqui nhésitent pas à déclarer que celui qui est poursuivi "nest plus récupérable"ou "quil na rien de bon en lui pour se comporter dans un milieuhonorable" » (Di Marino, 1979, pp. 205-206). Si on suivait la théorie de létiquetage, on serait porté à croireque la condamnation déclenche des réactions stigmatisantes de la part desmembres de lentourage du délinquant ; or les faits rapportés ici vontdans le sens contraire de cette supposition : plus souvent quautrement,on fait léloge du délinquant, on vole à son secours. Les faits sont si éloignés de la théorie que Di Marino en arrive àconclure par une notion paradoxale : la « stigmatisationdinnocence ». Quand le délit est connu, on sempresse de déculpabiliserle coupable, « on le fait parfois avec une telle vigueur quon finit parlaisser croire au déviant lui-même quil na rien ou peu à se reprocher. On luidonne bonne conscience, on lempêche de se rendre compte de la gravité delacte commis » (p. 231). Lanalyse de Di Marino peut être mise en rapport avec celle qui a étéfaite aux chapitres 7 et 8 du présent volume. On a pu constater alors que les délinquantsont typiquement vécu dans un climat moral marqué par lindifférence ou parlapprobation devant la faute et que le blâme a un effet régulateur importantsur la délinquance. Or, cette dernière observation va à lencontre duneproposition centrale de la théorie de létiquetage qui dit que la réactionsociale a un effet amplificateur sur la récidive. En réalité, labsence deréaction sociale favorise la prolifération du crime. Mais le terme réaction sociale, à lévidence, nest pas assez précis.Il faudrait distinguer entre blâme et stigmatisation. Il est clair que le blâmecontribue à la régulation du crime. Les choses sont moins nettes pour lastigmatisation. Celle-ci peut être considérée comme un blâme poussé à lextrêmequi, vraisemblablement, aura une influence morale négative. Le transgresseurest qualifié dincorrigible et exclu, ce qui affecte son sens moral et lui enlèveles moyens de bien agir. On peut donc penser que cette forme bien particulièrede réaction sociale quest la stigmatisation contribue à lamplification de ladélinquance. Cest le sens des quelques résultats présentés au chapitre7 : les adolescents qui ont mauvaise réputation et qui sont insultés parleurs parents sont plus délinquants que les autres. Mais il est toujoursdifficile de distinguer la cause de leffet. Car la stigmatisation est trèssouvent la conséquence dune activité délictueuse jugée trop fréquente ou tropgrave. Est-elle aussi la cause de la délinquance subséquente ? Cela estpossible, mais on ne peut le démontrer de façon concluante. Les donnéesdisponibles ne nous permettent pas dexclure la possibilité que la récidive quisuit la mesure stigmatisante soit due au fait que les individus qui fontlobjet de cette sanction étaient, au départ, plus délinquants que les autres.   Les effets secondaires de la réactionsociale il est raisonnable de supposer que de longs séjours en prison ouencore lexposition répétée à des châtiments divers finiront par marquer unhomme. Quel que soit leffet des peines sur la récidive, on peut penser quecelles-ci auront des effets secondaires sur le délinquant. Lexistence de telseffets a probablement été lun des facteurs qui a accrédité la thèse delamplification de la déviance. Trois effets secondaires des peines répétées etdurables peuvent être identifiés : la démoralisation, les difficultés de réinsertionsociale et linsensibilisation. La démoralisation est une conséquence possible des longues incarcérations,lesquelles semblent éliminer le peu de sens moral qui pourrait subsister chezle délinquant et le pousser à se percevoir comme un criminel invétéré. Cest dumoins ce que nous laissent croire quelques autobiographies.   « Japprisde nouvelles combines aux « Tombs » et, pis encore, je commençaivraiment à me percevoir comme un criminel » (Hapgood, 1903, p. 43). Avec le temps, le détenu perd tout espoir de changer (Shaw, 1930, p.160). Il a le sentiment quil ne pourra plus jamais se réhabiliter quels quesoient ses efforts (Hapgood, 1903, p. 253). Finalement, il en arrive à perdretout sens de la dignité et à se mépriser complètement.   « Leshorreurs de ce centre de "corruption" ne peuvent pas être décrites.Je peux seulement dire que là je perdis tout respect pour moi-même ; je mesentis dégénéré et inhumain » (Shaw, 1930, p. 154). Cette déchéance morale peut être causée par les conditions de vie enprison, mais linfluence corruptrice principale vient certainement des autres détenusqui, par leurs actes et par leurs paroles, témoignent quotidiennement de lamort des principes moraux. On peut donc penser que lexpérience carcérale prolongée peut briserles ressorts de la vie morale : les convictions, la fierté, limagepositive de soi. Après un long séjour en prison, le détenu aura perdu lesquelques convictions morales quil possédait lorsquil y est entré (à supposerquil en possédait alors). Il sassumera en tant que criminel ; il cesserade réagir avec indignation devant le vol et la violence ; il néprouveraplus aucune honte sil pose de tels gestes. Moralement parlant, il naura plusrien à perdre en se consacrant au crime. Lintervention pénale ne peut quaccentuer les difficultés de la réinsertionsociale. Comment trouver un emploi satisfaisant quand on sort de prison ?Comment se faire des amis ? Il suffit de mentionner ces faits qui ont déjàété rapportés au chapitre 2. Linsensibilisation est le résultat de laccumulation des peines. Lecriminel récidiviste a subi, par la force des choses, des sanctions de toutessortes qui visaient à le corriger ou à lintimider. Pour résister à toutes cespressions, il a dû se construire des défenses. Il a appris à rester indifférentet impassible sous les reproches et sous les coups. Il dissimule tout sentimentde faiblesse sous un visage sans expression, sous un masque dimpassibilité(Schouten et al., 1976, p. 58).   « Leurcourage dans ladversité forçait mon admiration. Je les aimais de savoirsouffrir dans le silence et le dédain, sans ne rien abdiquer deux-mêmes. Niles coups ni les pires sévices ne venaient à bout de leur mépris. Ilssimmolaient sur lautel dune virilité quils finissaient par symboliser,sourds et muets à tout ce qui nétait pas leur obsession, imperméables à touteinfluence - irrécupérables - suivant le jargon des Frères » (Del Castillo,1965, p. 194). Lair buté, lattitude hautaine et fermée cachent des sentimentscomme la culpabilité ou la peur qui pourraient donner prise aux blâmes et auxpunitions. Pour mieux résister àla réaction sociale, le délinquant se déshumanise,selon lexpression de Mailloux (1971, p. 190) ; il simmunise contre toutsentiment typiquement humain : la crainte, la honte, le remords. La démoralisation, les difficultés de réinsertion sociale etlinsensibilisation sont des conséquences secondaires de lexposition prolongéeà des mesures destinées à corriger ou à intimider le délinquant chronique. Ilest probable que ces séquelles rendront problématique sa réhabilitation. Maisde là à conclure que la réaction sociale cause la récidive, il y a unpas quil est difficile de franchir. Nous sommes ici devant deux effetscontraires : dune part la réaction sociale provoque démoralisation,insensibilisation et difficultés de réinsertion sociale, dautre part elledissuade. Est-ce que ces deux effets sannulent lun lautre ou est-ce que lundes deux est plus grand que lautre ? Nous ne le savons pas avec précision.Je serais porté à croire que, pour le plus grand nombre, leffet réducteur despeines est beaucoup plus fort que son effet amplificateur alors que, pour uneminorité de délinquants, cest linverse.  La logique de létiquetage Il nest pas rare que la théorie de létiquetage soit présentée parses partisans comme une théorie générale de la récidive. Dans ce cas, il est légitimede confronter ses principales thèses avec lensemble des faits connus encriminologie relativement à la récidive. Mais une telle opération se heurte àune difficulté qui découle de la formulation même de la théorie. Car,maintenant encore, celle-ci nest autre chose quun ensemble didées, séduisantespeut-être, mais vagues, ambiguës et peu articulées. La notion centrale détiquetagena jamais été opérationnalisée de façon satisfaisante. Dans ces conditions, ilest difficile de lui faire subir lépreuve de la réalité. Limprécision duconcept rend toujours possible une quelconque échappatoire. Malgré tout, il est possible de formuler explicitement quelqueshypothèses, en poussant à leurs conséquences logiques les idées principales dela théorie. Les théoriciens de létiquetage ont, à propos de la récidive, une thèsequon peut énoncer simplement et clairement : la réaction socialeintensifie la délinquance. Partant de là, on peut faire découler troispropositions que lon trouve dailleurs plus ou moins explicitement dans les écritsdes sociologues interactionnistes : 1.  Plusla réaction sociale a été fréquente et intense, plus elle amplifiera la récidive. 2.  Létiquetagefige celui qui la subit dans un rôle déviant dont il ne peut plus sortir. 3.  Quandla société ne réagit pas à la délinquance, celle-ci disparaît delle-même.  La première hypothèse peut être fractionnée en deux : 1. La fréquencedes peines provoque un accroissement de la récidive. 2. La sévérité des peinesamplifie la récidive. La question de limpact de la sévérité et de la fréquencedes peines sur la récidive a été développée longuement aux chapitres 12 et 13.Il serait inutile de refaire ici la démonstration, mais certains points méritentdêtre brièvement rappelés. Il est vrai que, plus les peines sont fréquentes etsévères, plus la récidive est probable, mais nous avons vu que lessentiel decette relation peut être attribué à leffet de la sélection. Il en résulte queles individus fréquemment et sévèrement punis récidivent plus parce que, au départ,ils sont plus délinquants que les autres. Dautre part, les indications rapportéesau chapitre 13 permettent de croire que, plus une mesure est contraignante,plus elle fait baisser la récidive. Ainsi, les faits ne permettent pas détayerlhypothèse dun effet amplificateur des peines sévères et fréquentes. Parcontre, certains faits rendent plausible lhypothèse inverse, celle dun effetréducteur des peines. Létiquetage confère une identité déviante et enferme celui qui enest lobjet dans un rôle dont il lui sera difficile, sinon impossible desortir. Cette seconde hypothèse découle logiquement des notions destigmatisation et de déviance secondaire. Comme larrestation et lacondamnation pénale sont des formes détiquetage, on peut supposer que, dèsquun délinquant est arrêté ou condamné, il sera destiné à récidiver indéfiniment.Or, comme le fait judicieusement remarquer Peyre (1979, p. 55), la plupart desdélinquants ont des contacts ponctuels avec le système pénal. Effectivement lesmultirécidivistes y sont rares. Les études de cohorte nous permettentdaffirmer quà peu près la moitié des délinquants nont quun seul contactavec le système pénal (voir chapitre 13). Ainsi, dans la moitié des cas, létiquetagena pas eu leffet prévu ; le coupable na pas basculé dans la déviancesecondaire. Knutsson (1977) a fait remarquer que, sil était vrai que lacondamnation fige le transgresseur dans un rôle criminel, le nombre de délinquantsaugmenterait régulièrement avec lâge. En effet, chaque nouvelle condamnation équivaudraità recruter une personne de plus dans larmée du crime et, comme on ne peut plusen sortir, les proportions de criminels deviendraient de plus en plus fortes aufur et à mesure quon avancerait en âge. Or, on sait quil nen est rien. Ontrouve les plus forts pourcentages de délinquants vers la fin de ladolescence,puis les courbes diminuent progressivement. Les vieillards sont rarissimes danslarmée du crime. Sil est un fait solidement établi en criminologie, cestque, pendant la vingtaine, la criminalité commence à baisser et quelle baisseconstamment par la suite. Ce fait décisif, la théorie de létiquetage esttotalement incapable de lexpliquer ; qui plus est, si on suit sa logique,on doit penser que cest là une impossibilité. Une hypothèse plus conforme aux faits connus pourrait être suggérée.Il est fréquent que des gens commettent des délits sans pour autant sassumercomme délinquants. Ils volent, mais ils ne se considèrent pas comme desvoleurs. Ils utilisent les légitimations classiques - minimiser le délit,charger la victime, prétendre que tout le monde le fait - pour rester dans unesituation ambiguë qui a lavantage de leur permettre de garder bonne consciencetout en continuant à violer la loi. La réaction sociale, et tout particulièrementla condamnation, les met devant une alternative qui exclut toutcompromis : soit cesser de commettre des délits, soit continuer, maisalors ils devront sassumer comme délinquants. Acculés à prendre positionclairement, certains décideront de cesser de violer la loi, dautres opterontpour le crime. Il est alors possible que ces derniers basculent dans une délinquanceplus virulente parce que consciemment assumée. Selon la troisième hypothèse qui découle de la théorie de létiquetage,quand la société ne réagit pas devant la délinquance, celle-ci se résorbedelle-même. En dautres termes, le délinquant cessera spontanément decommettre des délits si on lignore. Les sociologues interactionnistes ont faitgrand cas de cette idée et ils en ont déduit la doctrine de lanon-intervention, laquelle stipule quil faut laisser les jeunes délinquantstranquilles chaque fois que cest possible (Lemert, 1967, et Schur, 1973). Si cette hypothèse était fondée, des délinquants qui ne font paslobjet de réaction sociale cesseraient tout naturellement de transgresser laloi, alors que ceux qui subiraient la réaction sociale continueraient leursactivités délictueuses. Au moins trois observations rapportées dans le présentvolume vont directement à lencontre de cette supposition. Premièrement, plus les membres dune communauté désapprouvent unacte délinquant (en dautres termes, réagissent), moins on trouve, dans cettecommunauté, dindividus qui commettent ce délit (cf. chapitre 7). Deuxièmement, plusieurs délinquants cessent de commettre des délits àla suite dune intervention pénale (cf chapitre 13). Troisièmement, il semble que les délinquants récidivistesralentissent souvent leurs activités délinquantes après une premièrearrestation (cf. chapitre 13). Il faut bien voir que si lhypothèse de la non-intervention esttransposée dans la terminologie de la dissuasion, elle signifie que limpunitéfavorise une résorption de la délinquance et que, moins les peines sontcertaines, plus la criminalité baissera. Pour être défendable, cette hypothèse présuppose que la délinquancenapporte ni gratification ni avantage à ses auteurs et, de ce fait, ne peutque disparaître avec le temps, sauf si elle est artificiellement maintenue etrenforcée par la répression. Or, cest manifestement faux. La délinquance peutapporter à ses auteurs de réels renforcements. Je les ai longuement énumérésdans un autre ouvrage (Cusson, 1981) : le délit est un moyen de seprocurer de largent, davoir du plaisir, dobtenir de la puissance et duprestige. Un tel comportement na aucunement besoin de support extérieur pourse maintenir. Sil est vrai que le délit peut être gratifiant, alors quand onne réagit pas devant les infractions dun enfant ou dun adolescent, celui-cirisque fort dapprendre à satisfaire ses désirs par le crime ; il prendralhabitude du vol et de la violence et il en arrivera même à sengager dans unecarrière criminelle dautant plus difficile à faire cesser que le sujet auraacquis ce besoin du crime dont il a déjà été question [59].  Conclusion Si une théorie scientifique doit être jugée par sa capacité derendre compte des faits, la théorie de létiquetage mérite dêtre jugée sévèrement.Ses propositions de base sont si loin des faits connus que si on en prenaitlexact contre-pied on aurait une vision plus juste du réel. Ainsi, au lieu dedire que la réaction sociale amplifie la délinquance, il serait plus juste dedire quelle la réduit. Sil existe une telle chose que lamplification de la déviancecausée par létiquetage, le phénomène est si rare quil ne laisse pratiquementpas de trace. Par contre, de très nombreuses observations permettent de déduireque la réaction sociale peut avoir une influence soit morale, soit dissuasive.Ces effets régulateurs écrasent, par leur importance, toute influenceamplificatrice éventuelle. Ceci ne veut pas dire que les réactions sociales stigmatisantesnexistent pas. Il arrive fréquemment, au contraire, que les gens réagissent àun crime en donnant une définition péjorative du transgresseur, en lexcluant,et en lostracisant. Mais ces réactions sont généralement des conséquences etnon des causes de la récidive : elles viennent quand le délinquant a faitla démonstration quil était plus intéressé à profiter du crime quà tenircompte de lopinion de ses proches. Et finalement, même stigmatisante, la réactionpeut avoir un effet réducteur parce quelle est intimidante. En effet, on a tendance à sous-estimer lefficacité dissuasive de létiquetage.Il est pourtant indiscutable quelle existe, comme la montré Brillon (1980,pp. 128-132) dans son analyse des peines infamantes et de lostracisme dans lessociétés africaines traditionnelles. Le mépris, le ridicule et lexclusion ysont utilisés pour mettre un frein aux activités antisociales des villageois.Et ces mesures dissuadent bon nombre de déviants : « Il fallait donc faire face à la honte, au blâme, à la dérisionet aux moqueries. Le délinquant, se voyant dans lobligation de se faireoublier et pardonner devait, en conséquence, adopter un comportement exemplairequi, seul, à la longue, apportait sa réintégration sociale totale. Il devait seréhabiliter. La pression du groupe sur lindividu était dautant plus fortequelle venait à la fois de sa propre famille, dont la réputation et lhonneuravaient été éclaboussés par lagissement antisocial. Tout concourait à éviterla récidive » (Brillon, 1980, p. 131).   Quatrièmepartie :Délinquants malgré tout Chapitre 16 LEXPÉRIENCE CARCÉRALE       Retour à la table des matières La théorie de létiquetage ne peut donc nous fournir de clef pourcomprendre la récidive. Le problème doit être posé autrement. Une solutionpourrait consister à le poser dans les termes mêmes de la dissuasion. Ceci nousconduirait à orienter notre enquête du côté des réactions des délinquantschroniques à la peine et des stratégies auxquelles ils ont recours pourcontrecarrer son effet intimidant. Est-ce que ces hommes réussissent àsaccommoder des peines ? Est-ce quils ont peur ? Si non,pourquoi ? Si oui, comment luttent-ils contre cette peur ? Pour répondre à ces questions, il faut examiner la dimensionsubjective de la dissuasion : comment les délinquants vivent-ils lexpériencede la peine ? Il sagira découter ce que les principaux intéressés ont àdire à ce propos. Les souffrances de la vie en prison Tôt ou tard, le criminel dhabitude tâte de la prison. Lincarcérationrestera pour lui la peine principale. Pour se faire une idée du processus dedissuasion, il faut donc voir comment et à quel point la vie en prison est désagréable.Je commencerai en examinant ce que Sykes (1958) appelait les souffrances delemprisonnement. Le caractère pénible dun séjour en prison ou en institution découledabord de lenfermement proprement dit, ensuite du régime interne quisinstaure en milieu carcéral et, enfin, de lobligation de cohabiter avecdautres délinquants. [60] Lenfermement, cest bien évidemment dabord la privation de laliberté, de celle daller où on veut, de chercher son plaisir ,où on a paspris lhabitude de le trouver, de faire ce qui nous plait quand ça nous plaît.Lenfermement, cest aussi ne plus pouvoir connaître le plaisir des relationssexuelles, sinon celui des relations homosexuelles. En prison et en institution,des plaisirs très simples sont inaccessibles. « Le monde le sait pas commecest en dedans. Nous autres on rêve de se promener sur le trottoir comme toutle monde » (Laflamme-Cusson et Baril, 1975, vol. II, p. 195). Etre enfermé, cest aussi être coupé des gens quon aime, de la viefamiliale, des soirées, de la danse du samedi soir. Cette coupure est ressentieavec une acuité toute particulière pendant les fêtes.   « Ilfaut avoir connu ça, des Noël en prison, pour savoir à quel point ça peut êtretriste. Bien sûr, il y avait un petit réveillon et, à minuit, les gars seserraient la main. Cétaient des « Joyeux Noël » et des souhaits etdes rires. Mais certains ne riaient pas. En tout cas, moi je ne voulais voirpersonne. Jaimais mieux pleurer tout seul dans mon coin. Vous savez aussi bienque moi que cest normal de ne pas exploser de bonheur dans ces conditions. Alépoque des Fêtes, il y a des détenus qui prennent ça très mal. Après tout, ily a des pères de famille qui pensent à leur femme et à leurs enfants... Alors,je vous jure que ce nest pas beau à voir. Parmi ceux qui sont dans lescellules, certains font des crises ; dautres se coupent lespoignets ; dautres cassent tout dans leur cellule. Ce sont des scènesterribles, difficiles à supporter, croyez-moi » (Jodoin, 1976, p. 100). Quel que soit le programme dactivité proposé aux détenus, on sennuieen milieu carcéral. Il sy instaure inévitablement une routine fortmonotone. « Ici tu prends ta douche à 4 h 30. Cest toujours pareil. Chezvous, si tu as le goût de prendre un bain... tu y vas... tu nattends paslheure des bains. Si ça changeait des fois ! Toujours les mêmes heures,les mêmes faces, les mêmes murs » (Laflamme-Cusson et Baril, 1975, vol.II, p. 120). La nouveauté, limprévisible, lévénement sont supprimés par lanature même de la vie institutionnelle. Dans les institutions pour jeunes délinquantsdes États-Unis, 77% des pensionnaires sont daccord avec laffirmationsuivante : « La plupart du temps, cest ennuyeux ici » (Vinter etal., 1976, p. 181). Lennui est accentué par lattente : on attend sonprocès, on attend la fin de sa sentence, on attend que nos parents viennentnous voir. On tue le temps tant bien que mal : en bavardant, en jouant, enrêvant, en somnolant, en comptant les heures et les jours, en se battant, envolant, en provoquant les gardiens, en préparant une évasion, en organisant uneémeute. Mais rien ne peut faire, sauf exception, que le temps passé eninstitution ou en prison ne soit du temps mort, du temps perdu. Comme la bien montré Goffman (1961), le totalitarisme est la pentenaturelle dune organisation bureaucratique qui doit prendre en charge, 24heures par jour, un groupe de gens confinés dans le même espace. Lappareilconcentre entre ses mains un pouvoir énorme et dautant plus grand quil nestcontrebalancé par aucun contre-pouvoir organisé. En milieu carcéral, le pouvoirtotalitaire est dautant plus inévitable que les pensionnaires nont aucunemotivation ni à y rester, ni à collaborer et quon trouve parmi eux une majoritédindividus qui ont appris à, résoudre leurs problèmes par le vol et laviolence. Ce régime coercitif engendre une autre forme de perte de liberté :la sujétion, la perte quasi totale de linitiative. Tout est décidé à laplace des détenus : quand se lever, quand et quoi manger, que fairependant la journée, etc. La victimisation - « La pire chose dans une prison, disait un détenu à Sykes(1958, p. 77), est que vous avez à vivre avec dautres prisonniers. » Ilfaut le dire brutalement : quand on met ensemble des voleurs et desviolents, ceux-ci continuent à pratiquer les uns contre les autres le vol et laviolence. Les détenus le reconnaissent sans difficulté.   « Il y ades gens qui se suicident en prison. Jai perdu nombre damis de cette façon.Dautres sentretuent en prison. Cest un lieu brutal, non pas surtout à causedes gardiens, mais des détenus eux-mêmes. La prison devient lentrepôt des bêtesimpitoyables et fascistes de ce monde. Les prisons concentrent ces gens dans unespace étroit et clos. Par leur fonction, elles distillent le pire de la société ;par leur nature, elles laugmentent » Mac Isaac, 1968, p. 56). Dans les institutions pour jeunes délinquants, on ne va pas jusquaumeurtre, mais on ny échappe pas à la violence.   « Lecentre où jétais - Savigny -, il était considéré comme très bien par rapportaux autres ! Alors que cest déjà la prison... Parce quaprès, tu passeseffectivement dans les groupes et là, cest le caïdat avec les mecs. Faut quetu te fasses respecter à coups de poing, cest déjà la prison. Avec les éducateurs,cest pareil : faut que tu sois le petit mac pour quils te considèrent. Dèsque tes le petit mac, les éducateurs disent : « Lui, cest unepersonnalité. Il est bien »... Parce que tu tapes, parce que tu te faisrespecter. Faut que tu entres déjà dans le jeu de la prison avec les mecs quisont là... » (Aurousseau et Laborde, 1976, p. 23). Dans un échantillon dinstitutions américaines, Vinter et al. (1976)nous apprennent que 48% des pensionnaires se sont battus contre un autre jeunependant le mois précédent et que 28% dentre eux avaient commis un vol danslinstitution pendant la même période. Ceci veut dire que dans de tels milieuxle risque dêtre agressé et volé est constant. Il nest pas rare que de véritables systèmes dexploitation baséssur la violence physique se développent dans les prisons et les institutions.Bartollas et al. (1976) ont consacré un livre à lanalyse de lavictimisation qui sétait installée à demeure dans une institution pour jeunesdélinquants des États-Unis. Dès quun nouveau arrivait, il était soumis à unepression impitoyable. Pendant les repas on semparait de ses meilleurs plats.On lobligeait à donner toutes ses cigarettes. On lui arrachait les friandisesachetées à la cantine. La victime était rapidement obligée de choisir entre sedéfendre à coups de poing ou se laisser dépouiller systématiquement. Bartollaset ses collaborateurs ont estimé quau moins 90% de tous les résidents de cetteinstitution étaient soit des exploiteurs, soit des exploités. Les garçonsincapables de se défendre en arrivaient à être victimes de viols homosexuels.Ces garçons devenaient alors des boucs émissaires. Vivant dans une terreurconstante, humiliés, traumatisés, certains allaient jusquà tenter de sesuicider. Dans la plupart des prisons, les détenus craignent avec raison pourleur vie.   « Il étaitrare quune semaine se passe sans quun détenu soit poignardé. Cétaient descoups de couteau dans le dos, une lame dans les tripes, un gars qui se faisaitdéfigurer, un autre qui se faisait arracher un oeil... » (Jodoin, 1976, p.76). Le « code des détenus » dont on parle tant et quisoi-disant favoriserait la solidarité entre les prisonniers noffre quune piètreprotection contre lexploitation et la brutalité. La seule règle qui comptevraiment est celle qui interdit la délation et, encore, elle nest respectéeque parce quon craint les représailles. Pour le reste, la loi du plus fortdomine.   « Une tellechose que lhonneur parmi les voleurs cela nexiste pas. Quand tu es un voleur,tu es un loup. Et si le loup qui court à côté de toi tombe et que tu as faim,tu vas le dévorer (Martin, 1952, p. 152). Comme le souligne Bartollas et al. (1976, p. 271), il y abeaucoup moins de justice et dhumanité dans les rapports entre les détenus quedans les pires secteurs du système pénal. Cest dailleurs une des raisons de lomniprésence des contrôles, dela surveillance et de la réglementation dans les établissements carcéraux :simplement pour protéger les détenus contre dautres détenus. La dissuasion subjective Arraché à son milieu, privé de la liberté, rongé par lennui, enproie à lexploitation et à la violence de ses congénères, le détenu vit uneexpérience qui ne peut pas ne pas être désagréable. La vit-il comme une expériencedissuasive ? Pense-t-il que la crainte de la prison le motivera à éviterle crime ? Glaser (1964, p. 481) avait posé à 248 détenus qui étaient surle point dêtre libérés la question : « Selon vous, quels sont lesaspects de votre vie en prison qui vous aideraient le plus si vous vouliezdevenir honnête ? » La réponse qui revenait le plus souvent (entre54% et 31% des répondants selon les institutions carcérales doù ils venaient) étaitla dissuasion et, plus précisément, le fait de penser quils pourraient être denouveau incarcérés. Au Canada, Waller (1974, p. 120) posa une question du mêmeordre à des hommes qui étaient sortis du pénitencier depuis un mois. 32% des répondantsreconnaissaient que la peur de retourner au pénitencier les empêcherait decommettre de nouveaux crimes. Ces chiffres prennent un relief particulier quandon pense que les gens navouent pas facilement être dominés par la peur etquil nest pas dans lintérêt des criminels de donner aux gens des argumentsen faveur de la dissuasion. Ainsi une minorité substantielle de détenus reconnaissent que laprison exerce une influence dissuasive. Laccommodation Il nest pas déraisonnable de supposer que les ex-détenus qui récidiventle font parce quils sont moins sensibles à la peine que les autres. Pour ceshommes, la vie en prison ne comporterait que des désagréments mineurs, passuffisants pour les intimider. Cette supposition nest fondée que si on peut démontrerque, pour certains, lincarcération est une expérience nettement moins désagréableque pour dautres. Une telle démonstration est possible. On peut même allerplus loin en ce sens : pour quelques-uns, la prison na absolument aucunevaleur intimidante. La vie est en effet pleine de surprises ; malgré tout ce que laprison ou linstitution comporte de désagréable et dodieux, il se trouve deshommes qui sy sentent bien et même qui cherchent à y retourner. Certainsadolescents, après avoir séjourné dans des institutions françaises, disent « regretterle Centre ». Lun deux « sy trouvait très bien ». Cesadolescents appréciaient tout particulièrement le fait de sy sentir « protégés »et « acceptés » (Selosse et al., 1972, p. 307). Desconstatations analogues ont été faites chez des hommes qui sortaient desprisons et des pénitenciers. Environ 15% des ex-détenus de léchantillon deWaller (1974, p 77) reconnaissaient que, de temps à autre, ils se sentaientmieux en prison quen liberté [61]. 60% des criminels adultes interrogés par Petersillia et al. (1978,p. 46) affirment navoir eu aucune difficulté à sadapter à la prison pendantleur période adulte (contre 47% pendant la période juvénile et 40% pendant la période« jeune adulte »). Cela peut surprendre. Un ex-détenu de la Californie nous expliquepourquoi on peut préférer la prison à la liberté.   « Bien sûrque la prison me manque. Javais un tas de bons amis là-bas. Jai vraiment détestédavoir à partir. Je savais que je ne reverrais pas la plupart des gars. Jyfaisais un tas de choses intéressantes. On me réglait mon problème de logement.Javais mon boulot. Jétais habitué à la nourriture. Jallais à lécole. Etjavais quelques amis farfelus ; nous faisions un tas de frasquesensemble. Mis à part les femmes, peu mimportait dêtre en taule » (Irwin,1970, p. 134). Il arrive que des adolescents, désabusés de la vie quils mènent,demandent à être hébergés de nouveau dans linstitution où ils ont déjà été etils y retournent avec un plaisir évident.   « Mais,après un moment, jen ai eu marre de lécole et de Harlem. Papa découvrit ceque je faisais et dit : Ce garçon est bon à rien ; il na jamais étébon, il ne sera jamais bon. Il me dit de ne plus revenir à la maison. Alors jeme suis dit : “De toute façon, je ne veux plus jamais y mettre les pieds.”   « Javaisseulement à peu près quinze ans. Je naimais pas lidée dêtre incapable de mecaser et dêtre obligé de rester dans la rue. Alors, un jour, jen ai eupar-dessus la tête et je suis retourné à Warwick. Je me suis rendu à la Maisondes Jeunes, où lautobus avait coutume de prendre chaque vendredi tous les garçonsqui allaient à Warwick. Je dis seulement au chauffeur et à lautre type qui étaitdans lautobus que mon nom était Claude Brown, que je résidais à Warwick etquils me cherchaient. Ils mont dit : « Monte. » Alors je suismonté et je partis pour Warwick.   « Arrivélà, tout le monde était content de me voir. Cétait comme revenir chez soi,comme des retrouvailles. Javais été absent seulement quatre mois à peu près etla plupart des gars que javais laissés à Warwick y étaient encore ; alorsil y avait une place pour moi » (Brown, 1965, p. 146). La prise en charge aux frais de lÉtat est une autre facette de lavie carcérale. En prison, on vous loge, habille, nourrit. Incontestablement, ony est, la plupart du temps, mal logé, mal habillé et mal nourri. Mais cesttoujours mieux que rien. En outre, lhomme qui a horreur de prendre des décisionsappréciera le fait que, tous les jours, un nombre considérable defonctionnaires sont payés pour tout décider à sa place. Il peut alors se payerle luxe de lirresponsabilité totale : tout est assumé par le système. Et lhomme qui a horreur du travail goûtera le repos. Car, malgrélimpression que donnent les mots « travaux forcés », il est rare queles détenus doivent travailler bien fort. Si le travail est souventobligatoire, leffort et la productivité ne le sont quexceptionnellement. Dansun monde compétitif et obsédé par lefficacité, les institutions carcéralesoffrent un refuge aux gens qui détestent travailler sous pression. Si la vie peut être endurable en milieu carcéral, elle devientpresque agréable dans certaines institutions pour jeunes délinquants où les éducateursont réussi à créer un climat qui se compare avantageusement à celui quontrouve dans bien des internats de lenseignement privé qui hébergent des collégiens.Ces institutions fonctionnent généralement selon le modèle pavillonnaire,notamment au Québec : de petits groupes (entre 8 et 20) de pensionnairesont leurs propres quartiers et y mènent une vie relativement détendue sous lagouverne bienveillante de quelques éducateurs. Ceux-ci sont souvent asseznombreux, compétents et dévoués pour garder sous contrôle la violence etlexploitation. Ils réussissent aussi à traverser la barrière de méfiance qui,au départ, les séparait des délinquants et ils établissent avec leurs protégésdes rapports ouverts et amicaux. Au Québec, où nous avons mené des recherchessystématiques sur la qualité de la vie dans quelques institutions pour jeunes délinquants,nous avons constaté que les relations entre les pensionnaires et les éducateursainsi que celles qui se développent entre les jeunes sont remarquablementpositives (Cusson, 1974 A ; Cusson et Le Blanc, 1980). Dans ces établissements, lennui ne disparaît pas nécessairement,mais il est maintenu à un niveau tolérable grâce à lorganisation de multiplesactivités sportives et culturelles : baseball, natation, hockey, handball,badmington, gymnastique, billard, quilles, théâtre, poterie, photographie, cinéma,etc.  Lart de vivre en prison Aussi est-il possible de mener une vie pas trop désagréable, danscertains établissements correctionnels... Encore faut-il savoir sy adapter.Sur ce plan, les individus varient considérablement. Certains réussiront àsaccommoder du pire pénitencier, dautres seront malheureux dans la meilleureinstitution. Pour saménager une vie supportable dans la prison la plusinsupportable, quelques conditions doivent être réunies : la forcephysique et le courage pour tenir en échec les voleurs et les agresseurs, lexpérienceet lintelligence de la vie carcérale nécessaires pour éviter les gaffes etobtenir les postes les plus intéressants. Celui qui possède ces atouts peut réussirà saccommoder de la vie en prison. Les trois modalités daccommodement lesplus fréquentes sont lhibernation, linstallation et la délinquance carcérale. Lhibernation est un mode dadaptationfréquemment adopté par les criminels professionnels. Cest dailleurs lundeux qui utilisait ce terme : « En autant que jétais concerné, tues juste comme un ours en hibernation. Tu essaies de ne penser à rien et detinstaller tranquillement ; tu as tant de temps à faire et cesttout » (King et Chambliss, 1972, p. 109). Ces détenus « font leurtemps ». Ils regardent la télévision, rêvassent, somnolent, dorment,consomment de la drogue ou des tranquillisants quand ils peuvent en trouver.Ils évitent le « trouble » et les embêtements : ils ne parlentpas aux gardes, se tiennent à distance respectueuse des violents et des excités,ont quelques amis sûrs et un petit boulot pas trop épuisant. Ils passent ainsileur sentence dans un état dengourdissement pour ne se réveiller que le jourde leur libération. Linstallation est un mode dadaptation fréquent chez les détenus qui ont commencéjeunes à vivre en institution et qui semblent se résigner à y rester à demeure.Ils sorganisent pour se procurer toutes les satisfactions que procure la vieinstitutionnelle (Goffman, 1961, p. 107). Leur objectif est de vivreconfortablement dans cet univers qui leur est familier. Ils font leur vie dansle milieu carcéral (Irwin, 1970, p. 68). Plus que quiconque, ils ont développélart de vivre en prison : faire son trou, manœuvrer pour être dans lemeilleur bloc cellulaire et pour avoir un bon boulot (à la cuisine, au secrétariat,à la bibliothèque, etc.), se livrer à quelques combines qui leur permettrontdarrondir lordinaire et sassocier aux caïds de la place. La délinquance carcérale consiste à poursuivre ses activités criminelles à lintérieur desmurs de la prison.   « Unefois que jai appris à me débrouiller, la Maison des Jeunes est devenue une desmeilleures places où jai jamais été. Jai vraiment aimé ça. Je devins membredu conseil de mon étage. Toto en était membre aussi. Le personnel de la Maisondes Jeunes faisait plus confiance aux membres du conseil quaux autres garçons.Alors Toto et moi pouvions voler un tas de choses et personne ne pouvait mêmepenser que cétait nous. Parfois, quand nous prenions quelque chose et que nouscraignions être découverts, nous intimidions un petit et nous leforcions à se dénoncer. Si ça allait vraiment mal, par exemple si tout létage étaitprivé de jeux pour un bout de temps, nous placions le butin dans la chambredun autre. Alors quand les recherches commençaient, moi ou Toto le trouvionset loccupant de la chambre avait les ennuis. Avec le temps, le superviseur delétage commençait à nous avoir à lœil, mais ça ne nous arrêtait pas. Il noussuffisait de trouver de nouveaux trucs et nous en trouvions toujours. Ça allaitvraiment bien et peu mimportait de savoir si je sortirais un jour de la Maisondes Jeunes » (Brown, 1965, p. 60-61).  Les misérables Il se trouve des hommes à ce point dépourvus damis, de famille, deressources, à ce point misérables, que la prison leur apparaît préférable à laliberté. Elle est un refuge qui leur permet déchapper à une vie impitoyable,   « Maintenant,quand je vais en prison, je me mets à vivre. Jy suis tout à fait chez moi.Cest le beau de laffaire. Si tu examines bien les choses, Sonny, un typecomme moi est parfaitement taillé pour la prison.   « Ça nepeut me faire du mal parce que, au départ, je nai jamais connu ce que lesbonnes gens appellent leur foyer et toute cette merde. Alors quand je suis alléen prison la première fois, quand je suis parti pour Warwick, je me suis faitun chez moi. Cétait très bien. Merde, jai appris à vivre. Maintenant quand jeretourne an prison, où que jaille, je connais du monde. Si je vais dansnimporte quelle prison de New York ou même dans le Jersey, je tombe sur un tasde connaissances. Cest presque comme une famille. »   « Jedis : « Oui, Reno, cest bien quun gars puisse être si heureux enprison. Jimagine que tout ce que ça prend pour être heureux dans quoi que cesoit est de savoir saccommoder de son sort dans la vie, quel quil soit. »(Brown, 1965, p. 412). Il se trouve des enfants maltraités, abandonnés ou rejetés par leurparents. Il se trouve des gens qui ne peuvent prendre trois repas par jour. Ilse trouve des hommes qui, hors de la prison, se trouvent absolument seuls, sansparents, sans amis. Il se trouve des êtres humains écrasés par le combat pourla vie.  JEAN. - Oui mais alors, Jef, cest le castypique du braqueur suicidaire. Vraiment, il avait envie de retourner auballon. Tout le monde la compris sauf les aveugles complets qui croient à lamalchance. Mais pour moi, pour toi, pour tout le monde... on sait bien que Jefa VOULU retourner au ballon ; sinon, il serait jamais monté sur uneaffaire aussi suicidaire. Il est pas le seul dans son cas. Y en abeaucoup ; parce quau ballon, ils ont pas à affronter ce quilsaffrontent dehors. La prison, cest une autre forme daffrontement... beaucoupmoins dure, dune certaine façon. PIERROT. - Cest des types qui sont habituésà la prison ; cest des types comme Jef qui sont en prison depuis lâge de13 ans, pratiquement... JEAN. - 12 ans. Jai connu Jef au Centre deBure-sur-Yvette ; il avait 12 ans et de 12 ans à 25 ans, il a presque toutle temps vécu en prison. LARSÈNE. - Alors, quand ils sont dehors,cest insupportable. Ils sont totalement désemparés. Dailleurs, tu tesouviens ? Une fois, Jef ma dit : « Moi, dehors, jememmerde » (Aurousseau et Laborde, 1976, p. 49) [62].  Conclusion : La sensibilité différentielleaux peines   « Unesentence de prison est pareille à une autre et toutes les prisons sont les mêmes,quimporte que tu sois battu régulièrement ou simplement enfermé dans unecellule et oublié. Parce quune prison est un composé dimmobilité, desensations et de personnes. (...) Indépendamment des conditions, la prison estsoit mauvaise, soit incroyablement mauvaise, selon la capacité de chacun densouffrir » (Mac Isaac, 1968, p. 56).  Même si un séjour dans une institution carcérale fait souffrir toutle monde, cette souffrance variera beaucoup selon les individus, selon leurscapacités de sen accommoder et selon leurs aptitudes à être heureux ailleurs.Pour une petite minorité dhommes, la vie est moins dure en dedans quendehors. Ils souffrent naturellement de la sujétion, de lennui et de labrutalité qui marque lunivers carcéral, mais ils sy sentent moins seuls etsont moins désemparés que dans une société dont ils ne voient que lindifférenceet la dureté. Pour dautres, plus nombreux, la sentence apparaîtra comme unmauvais moment à passer, supportable à la condition de savoir se débrouiller.Pour un troisième groupe, probablement la majorité des gens qui sont envoyés enprison, ce sera une expérience intolérable et terrifiante. Ces variations individuelles nous fournissent peut-être une desclefs de la délinquance dhabitude. Les hommes qui saccommodent assez bien dela vie carcérale et ceux qui ne se sentent pas plus mal en prison quailleursnont plus grand-chose à perdre à commettre de nouveaux crimes. Zimring etHawkins (1973, p. 28) pensent que leffet de la peine varie selon ce que lesgens ont à perdre sils la subissent. Deux hypothèses qui apportent des précisionssupplémentaires pourraient être ajoutées. Plus un délinquant saccommode de lavie carcérale, plus ses risques de récidive seront élevés. Plus un délinquantpréfère la liberté à la prison, moins il aura tendance à récidiver. Quand ongarde à lesprit le fait quil se trouve un petit nombre dhommes pour qui laperspective de retourner en prison nest quun inconvénient mineur, les récidivistesmultiples perdent une partie de leur caractère énigmatique.   Quatrièmepartie :Délinquants malgré tout Chapitre 17 DÉCISION ET DISSUASION   Le projet criminel   Retour à la table des matières Sauf les rares cas dactes totalement impulsifs, le crime est précédédun moment de délibération, quelquefois très bref, dautres fois pouvant durerplusieurs heures ou plusieurs jours. Il arrive même que certains assassinatsaient été médités pendant des mois. Le délit suppose donc normalement une décision.Et, contrairement à ce quon pourrait penser, la crainte du châtimentintervient fréquemment lors du processus de prise de décision qui conduit le délinquantpersistant au passage à lacte (Yochelson et Samenow, 1976, p. 411). Le processus peut être décrit dans les termes suivants. Un délinquantconçoit le projet dun crime. Immédiatement, la question des risques encourusvient à son esprit. Deux issues sont alors possibles : soit abandonner leprojet parce quil comporte trop de risques, soit le réaliser mais, si ledanger dêtre pris est réel, le délinquant devra surmonter sa peur.  Battre en retraite Il est fréquent quun projet criminel soit abandonné parce que tropdangereux. Les criminels récidivistes étudiés par Yochelson et Samenow (1976,p. 411) projetaient un nombre considérables de crimes, mais nen exécutaientquune minorité, les autres étant jugés irréalisables et, surtout, trop risqués. Le délit que médite le malfaiteur est souvent délaissé au terme duncalcul. On pondère le pour et le contre, le gain escompté, la probabilité delappréhension, la peine à laquelle on sexpose, puis on laisse tomber.Dautres fois, lacteur est envahi par une peur paralysante qui le rendincapable de passer à laction. Cest le cas de criminels qui ont fait de longsséjours en prison et qui sont terrorisés à lidée de devoir y retourner. Ils préparentun coup mais, sur place, au moment de passer à laction, ils sont figés parleffroi et battent en retraite. Voilà ce que disait un détenu de San Quentinqui parlait de la prison.   « Ungars perd son âme dans un endroit pareil. Lorsquil est sur le point de passer àlaction, il ne la plus. Oh ! oui, il peut planifier de gros coups mais,au moment de les exécuter, il fige. Je me rappelle deux gars que javais connusen dedans, des gars que je croyais très forts. Ils mont contacté pour un coup.Ils avaient tout préparé et voulaient que je me procure une voiture et ailleavec eux. Bon, on devait être sur place le lundi matin et, le dimanche soir, jevole une voiture et je change les plaques. Le lendemain matin, on samène surles lieux. Tout me semblait parfait, mais lun deux dit : « Monvieux, il y a quelque chose qui cloche. Je ne sais pas quoi, mais quelque chosene va pas. » Alors jai dit : « Daccord, vieux, si tu préfèresattendre, je ne dirai rien. » Tu sais, un gars risque sa tête et je nevoulais pas le pousser à ça. Donc, quand on y retourne la semaine suivante, mêmehistoire. Je prends une voiture, on samène et, cette fois, le gars voitquelquun se dirigeant vers la porte. Je dis : « Ça va, vieux, jemoccupe de ce type. » Donc, je descends et finalement ils me suivent.Alors ce gars voit quelquun venir sur la rue et là, cest réellement lapanique, il retourne dans la voiture. Vieux, jai dû faire demi-tour et on estreparti. Jai dit à ces deux enculés de ne plus jamais venir me voir. Jen suisfinalement arrivé à comprendre ce qui nallait pas avec eux. Ils avaient perduleurs couilles. Oh ! ils peuvent encore parler de gros coups, mais ils nepeuvent plus les exécuter. Voilà ce que fait la prison à un gars » (Irwin,1970, p. 186).  Passer à lacte Dautres fois, malgré la peur, le hors-la-loi sexécute. Soutenu parses complices, il prend son courage à deux mains et, le feu de laction aidant,il sefforce de surmonter la panique qui lenvahit.   « Nayantaperçu personne à lintérieur, je me glissai dans le renfoncement de la portepour voir jusquà quel point je demeurais invisible du trottoir et, au mêmemoment, je me sentis transi de la tête aux pieds, comme si jétais tombé dansune rivière gelée ! Envahi par un sentiment dhorreur presqueinsurmontable, je me forçai à secouer violemment la tête. Cest presque au pasde course que je revins vers la voiture.   « Tandisque je me glissais derrière le volant, je dis, dune voix chargée démotion : - Cest cuit, Ralph. On file dici. - Tes complètement dingue ? Quest-cequi tprends ? - Cest parce que jai eu cette impressionbizarre que quelque chose de terrible, de vraiment terrible va arriver sijvais plus loin. Jai déjà ressenti ça avant, et je sais cque ça veut dire. - Jte lai dit qutu perds les pédales. Onest là, on est paré et tu sais quon a besoin dcette oseille. Si on frappe paslgrand coup maintenant, on sra dla revue pour deux semaines. - On peut faire un tour jusquà cquon repèreun autre coup. - Non ! Çui-là, cest une mine dor eton nen trouvera jamais un autre pareil. Pt-être que tes juste un trouillard. « Je serrai le volant dans mes mains ety posai ma tête pendant que des pensées démentes se bousculaient dans monesprit ; au bout dune minute, je me redressai et dis : - O.K., jvais lfaire ; mais nemtraite Plus jamais dtrouillard.   « Jenlevaimon gant et frottai ma médaille dans lespoir que ce sentiment bizarreseffacerait. Mais ce fut peine perdue. Je remis en marche et laissai tournerle moteur, puis nous quittâmes lauto pour traverser la rue » (Caron,1978, p. 65).  Le goût du risque Les crimes lâches et crapuleux, comme lattaque à plusieurs contredes vieillards sans défense, nous portent à croire que les malfaiteurs ne sontpas braves. Il nen reste pas moins que ces hommes acceptent de prendre desrisques considérables. Les réactions imprévisibles des victimes etlintervention toujours possible de la police font du vol et de lagression desactivités fort dangereuses. Pour sy livrer régulièrement, il faut possédercette force devant le danger quon appelle le courage ou, si on préfère, la témérité.Ce trait sobserve dailleurs très tôt chez les jeunes délinquants. Dès lécoleprimaire, ils se distinguent de leurs camarades par leur audace et leur espritdaventure (West et Farrington, 1973). Il semble bien que les délinquants aientle goût du risque. Ce trait senracine dans un besoin daction, de stimulationet de stress qui les conduit à rechercher les sensations fortes (Cusson, 1981,chap. 8). Le crime les attire quelquefois, non malgré le risque, mais à causede celui-ci. Ils recherchent les activités dangereuses et ils se laissentgriser par le danger. Non pas quils aiment être punis, mais ils aiment risquerde lêtre.  Laction rationnelle contre la peur La peur peut pousser le criminel à prendre des mesures pour fairebaisser les risques objectifs de la peine. Il pourra dabord nagir que si le danger nest pas trop grand.Au-delà dun certain degré de risque, il refusera laventure. Ce seuil dudanger variera selon les individus [63]. Certains accepteront de risquer des peines relativement courtes,ils se confineront alors dans des délits du type cambriolage. Dautres serontprêts à encourir des années de prison, ceux-là pourront alors « monter »jusquau hold-up. La probabilité dêtre arrêté doit aussi être considérée. Elleconduira le malfaiteur à être plus ou moins sélectif dans le choix de sescibles. Il est probable que la quantité de risques acceptés variera directementavec le profit escompté. On sera prêt à risquer gros pour un butin de dix milledollars, non pour cinq cents. On peut penser que la lutte contre la peur commence avec le choixdun crime qui comporte un niveau de risque acceptable. Vraisemblablement, laproductivité délictueuse dun individu variera directement avec son acceptationdes risques. Le récidiviste déterminé à échapper aux conséquences de ses forfaitspréparera avec soin ses expéditions ; il prendra diverses précautions quiferont baisser la probabilité objective de lappréhension. Pour ce faire, ilrecueillera toutes les informations qui lui permettront dagir vite, au bonmoment et au bon endroit. (Où est largent ? Comment sont disposés leslieux ? Quand les patrouilles de police passent-elles ? Quel est lemeilleur itinéraire de fuite ? etc.). Il planifiera les opérations (Quifait quoi, quand, comment ?). Il se procurera léquipement (armes,automobile, outils, masques, déguisement). Toutes ces mesures rendent lexécutiondu crime plus sûre, plus rapide, plus efficace et minimisent les risques.  La faiblesse   « Unecertaine forme de compétence sociale consiste bien à apprendre à se faire unchemin ou à faire son chemin en évitant la sanction ou à en atténuer leseffets » (Selosse, 1978, p. 240). Mais si le criminel dhabitude pousse à sa limite la logique delaction rationnelle pour éviter la sanction, il découvrira que la seulesolution parfaitement fiable pour léviter, ce nest ni de choisir des cibles sûres,ni de préparer minutieusement ses coups, ce sera de cesser de voler etdagresser les gens. Pourquoi ne va-t-il pas jusque-là ? Vraisemblablementparce quil en est incapable. La première raison de cette incapacité est connue : le délinquantrécidiviste ne dispose que de très peu dopportunités légitimes. Il na pas lascolarité ou la compétence professionnelle ou les ressources personnelles etsociales qui lui permettraient de réussir dans autre chose que le vol. La seconde raison - elle aussi connue - doit être cherchée dans leprésentisme des délinquants. La peine, telle quelle est appliquée dans lecadre du système pénal, est fondamentalement différente du conditionnement.Elle est extrêmement incertaine et nintervient quaprès de très longs délais :des semaines, des mois, quelquefois des années. La dissuasion nest donc pas unconditionnement. Elle nest efficace que parce que la plupart des hommes ont lacapacité dagir en fonction de lavenir, parce quils sont capables dentrevoirles conséquences lointaines de leur action et den tenir compte. Or, les délinquantschroniques sont manifestement inaptes à sinscrire dans le long terme. Laperspective du gain immédiat lemporte sur celle de la sanction future (Zimringet Hawkins, 1973, p. 98-99). Chez le délinquant présentiste, la crainte de lapeine ne suffit pas à contrecarrer la tendance à céder à la tentation. Il y céderamême sil sait quil fait une « bêtise ». Il sen repentira par lasuite sil est châtié, mais cela ne lempêchera pas de recommencer la prochainefois. Lart déchapper à la sanction ne réside donc pas danslintelligence nécessaire pour préparer des crimes astucieux. Il reposebeaucoup plus sur la prévoyance qui fera quon tient compte de la menace de lapeine et sur les opportunités qui rendront accessibles les solutions derechange à la délinquance.  Leffet filtrant de la menace pénale Dans toutes les prisons du monde, les pauvres et les gens sanspouvoir sont fortement surreprésentés. On a conclu de ce fait que les peinessont distribuées de façon discriminatoire. Cette explication est loin dêtreconvaincante. Nous lavons vu, le système pénal réagit de façon relativementconstante contre ceux qui commettent des crimes plus souvent que les autres.Linstitution de la peine fonctionne donc avec une régularité suffisante et laplupart des hommes tiennent compte de ce fait. Ils sadaptent au système pénalsimplement en évitant de commettre les crimes qui comportent un risque réel depeine. Mais il se trouve une minorité de gens qui, par imprévoyance, parincapacité de faire autre chose et, finalement, par faiblesse, ne trouvent pasle moyen de sadapter à cette situation. Ils se font alors punir, encore etencore. Ainsi, on ne peut pas prétendre que le système pénal sélectionnearbitrairement une certaine catégorie de personnes ; il faudrait plutôtdire que ceux qui échouent en prison se sont sélectionnés eux-mêmes. Cest ceque Andenaes (1977, p. 1-10) appelle leffet filtrant de la loi pénale.Cet auteur avait observé quen Norvège, où la conduite en état divresse estsanctionnée systématiquement et sévèrement, les individus condamnés pour ce délitont beaucoup de traits commun avec la clientèle habituelle des prisons, et enparticulier une surreprésentation de gens des classes inférieures. Selon lui,cet état de fait est le résultat dune stricte application de la loi.   « Dansle système de droit pénal qui est mis en oeuvre avec un degré raisonnabledefficacité - et jentends par là un système où le risque dêtre découvert etla rigueur des sanctions assurent un motif rationnel en vue de freiner lesinfractions de la loi - la grande majorité se maintiendra du bon côté de laloi. Cela sapplique en particulier à ceux qui sont bien adaptés et plein deressources. Lindividu ayant réussi sur le plan social et qui est bien adapté abeaucoup à perdre dans le cas dune condamnation. Il a aussi davantage depossibilités de se conduire de façon à ne pas entrer en conflit avec la loi.Et, en règle générale, il a la faculté dagir rationnellement à long terme.Ceux qui ne sont pas motivés par la menace de la loi seront ceux qui ont lemoins de ressources ou qui sont moins bien adaptés » (Andenaes, 1977, p.9). En dautres termes, les citoyens capables de tenir compte du faitque la peine est appliquée évitent de commettre des délits. Il reste alors un résidude personnes qui ne peuvent pas sadapter à cette situation et qui aboutissenten prison. La composition de la population carcérale est donc déterminée parlefficacité différentielle de la menace de la peine. Cette autosélection des délinquants sexerce aussi très évidemmentdans le système de justice pour mineurs. Quand on pense quil faut des dizaineset des dizaines darrestations avant quun juge prenne la décision dunplacement de longue durée, on est amené à conclure que les adolescents qui possèdentun minimum de prévoyance et de contrôle de soi auront le loisir de prendre lamesure qui simpose pour ne pas se retrouver en institution : cesser devoler et dagresser. Et ceux qui restent après ce filtrage - ceux quiremplissent nos institutions - sont trop handicapés pour échapper à la sanction.Larrestation pourra bien les inciter à cesser leur activité délictueusependant quelque temps. Mais son influence ne sera pas suffisante pour lesamener à cesser totalement.   Quatrièmepartie :Délinquants malgré tout Chapitre 18 SE RANGER   Les bonnes résolutions     Retour à la table des matières Dans les années soixante, des groupes de détenus des prisons américainesinterrogés par léquipe de Glaser croyaient quapproximativement 50% de leurscamarades veulent retourner dans le droit chemin, mais que seulement la moitiéde ces 50% seront capables de tenir cette résolution (Glaser, 1964, pp.478-479). Irwin (1970, p. 112), qui interviewait des détenus sur le point dêtreplacés en liberté conditionnelle, avait aussi constaté que les délinquants ontsouvent lintention de changer : « La plupart dentre eux croyaientque cest laffaire de chacun de réussir a sa sortie de prison et quà partirdu moment où ils avaient pris la résolution de changer, leurs chances étaientbonnes de réussir. La plupart des hommes qui retournent en prison,pensaient-ils, ne veulent pas vraiment. » Autre indication : 36% descriminels adultes interviewés par léquipe de Petersilia et al. (1978, p. 53) comptaient,au moment dêtre libérés dinstitutions pour jeunes délinquants, arrêter decommettre des crimes et se trouver du travail. Ce pourcentage montait à 52% aumoment de leur libération de prison. Le degré de détermination de chacun est très variable. Dans certainscas, le détenu a lintention de ne plus commettre de crime, mais il nest pastellement convaincu. Sa résolution ne résiste pas longtemps au test de laliberté retrouvée.   « Mon pèreet ma mère étaient venus me chercher, le jour de ma libération ; puis, ilsmavaient ramené dans leur nouveau logis de la rue Henri-Julien. Mes frères,mes soeurs et mes cousins mattendaient là, tout le monde était content de mevoir. Un peu comme lhistoire de lenfant prodigue. Moi aussi, jétais heureux.Je reprenais pied dans la vie normale et je me promettais bien de ne plusrecommencer mes folies dautrefois.   « Maisil faut croire que javais besoin de ça. Car, au bout de quelque temps, javaisrecommencé à fréquenter les clubs de nuit, ceux du bas de la ville où jepouvais rencontrer des gars que javais connus en prison. Et, en même temps, jetrouvais que tout allait mal : je navais pas dargent et je voulais toutavoir... Il fallait que je trouve le moyen de menrichir au plus vite... »(Jodoin, 1976, p. 111). Par contre, il arrive quon soit en présence dune ferme intentionde cesser complètement. Celle-ci provient généralement dune volonté bien arrêtéede ne plus jamais retourner en prison. Le délinquant réalise quil est devenuincapable de « faire du temps » : la vie carcérale lui estdevenue intolérable.   « Jequittai lasile pour les criminels aliénés de Dannemora par un froid matindhiver. Javais des billets pour New York mais pas un sou vaillant. Parents ouamis sont censés y pourvoir. Jétais content cependant et jai pris la résolution,que je tiendrai cette fois, de ne jamais retourner derrière les barreaux. Jesavais très bien que je ne pourrais jamais répéter une telle expérience sansdevenir fou ou mourir. (...) Jai regardé le sombre édifice et je me suisdit : « Je viens de quitter lEnfer et je vais pelleter du charbonavant dy retourner » (Hapgood, 1903, p. 332). Un résultat statistique permet davancer que les ex-détenus qui ontpris vraiment la résolution de respecter la loi récidivent moins que lesautres. Waller (1974, p. 149) constatait récemment que les détenus canadiensqui demandaient une libération conditionnelle avaient un taux de récidive delordre de 30%, alors quil se situait autour de 50% chez ceux qui refusaientde solliciter cette forme de libération. Comment se fait-il que le simple gestede demander une libération conditionnelle conduisent à des différences si marquées ?Probablement parce que cette démarche est un indice quon a pris la résolutiondabandonner le crime. Cette interprétation sappuie sur le fait que, avant dequitter le pénitencier, les détenus qui sollicitent une libérationconditionnelle se distinguent de leurs camarades sur divers points : ilsse disent optimistes quant à leur chance de réussir à ne pas être réincarcérés,ils ne voient pas de motif qui les pousseraient à commettre de nouveaux crimeset, après leur libération, ils se trouvent rapidement un emploi (Waller, 1974,p. 184). Par opposition, les détenus qui préfèrent ne pas solliciter une libérationconditionnelle semblent peu intéressés à sengager dans une vie normale. Selontoute probabilité, ils préfèrent ne pas être sous la surveillance dun agentparce que, dans léventualité où ils se feraient attraper pour un nouveau crimependant la période de supervision, ils devront purger la totalité de lasentence précédente. Il semble donc que plus la résolution dun ex-détenu de respecter laloi est forte, moins il aura tendance à récidiver. Le jeu nest plus amusant Quels sont les facteurs qui motivent un criminel récidiviste àchanger dorientation ? Il y a tout dabord le fait quavec lâge, le selde la vie de hors-la-loi saffadit. Comme ladolescent qui se désintéresse peu àpeu des jeux de son enfance, le criminel adulte trouve de moins en moinsexcitantes ses équipées interdites. Il ne fait plus que par nécessité ce quilfaisait autrefois par plaisir. « Je ne veux pas vivre le banditisme toutema vie ! Ça memmerde comme trip » (Aurousseau et Laborde, 1976). Ilsupporte de plus en plus mal cette vie trépidante et désordonnée. Cela nelamuse plus et ça lépuise [64]. Réussir dans autre chose Mais il est fréquent que les résolutions les plus sincères ne soientpas tenues. Car il ne suffit pas de se désintéresser du crime pour se réhabiliter,encore faut-il une solution de rechange à la délinquance. Ceux qui réussissent à sintéresser à un métier, à une activitéquelconque qui les mobilise et qui peut combler le vide laissé par le crimesen sortent assez bien. Les exemples les plus spectaculaires sont fournis parles ex-détenus qui deviennent écrivains.   « Cest çaqui ma fait sortir de moi-même et ce qui ma accroché et qui a fait que jensuis sorti. Jai trouvé cette espèce de passion pour la création littéraire. Jecrois que cest ça lessentiel pour un garçon, même sil a été en taule, quiltrouve quelque chose qui le passionne presque au-delà de tout. Alors, à cemoment-là, il y a, si vous voulez, 90% du travail qui est fait... »(Mazerol, 1977, p. 252). Il nest pas sans intérêt de signaler ici le rôle important despairs délinquants et des codétenus dans lacquisition de nouveaux intérêts.Cest ainsi que Ron Le Flore qui devait devenir joueur de baseballprofessionnel de haut calibre le doit, en partie, à un codétenu.   « Karallama dit quil croyait que javais le potentiel nécessaire pour jouer aubaseball à léchelon professionnel. Je savais que jétais un bon athlète, maisjavais toujours considéré le baseball comme une simple façon dimpressionnerladministration et de tuer le temps.   « Karallaa continué à travailler avec moi. Il me frappait des balles au sol et desballons et me montrait comment glisser. Il ma chronométré sur le champ defootball : 9,6 secondes sur cent verges, là où lherbe faisait six poucesde haut et où le sol était inégal. Il passait son temps à me répéter que jepourrais devenir un professionnel du baseball. Plus il men parlait, plus jypensais. Jai commencé à croire que je pourrais peut-être devenir unprofessionnel en sortant de prison. Jai donc commencé à regarder des parties àla télévision en essayant den apprendre le plus possible. En août 1971, jai écritau gérant général des Tigers de Detroit, Jim Campbell, lui demandant un essailorsque je serais libéré » (Le Flore et Hawkins, 1980, p. 111). Le prix du crime Mais le facteur de loin le plus important pour décider le criminelchronique de changer de voie est la prise de conscience que le prix à payerpour le crime est devenu exorbitant. Ce prix inclut : les années deprison, la déchéance, la vie de bête traquée et la mort. Les années de prison. - Il nest pas rare quun criminel dhabitude découvre, à 35ans, quil a déjà passé derrière les barreaux un total de 10 ou de 15 années.Il prend alors douloureusement conscience que les meilleures années de sa vieont été gâchées à tuer le temps dans des cellules humides en compagniedindividus sinistres. Et alors il se dit quil a payé bien cher les bonsmoments quil avait connus grâce au crime. Dans dautres cas, le délinquant nattend pas pour faire sur lui-mêmece pénible bilan. Il médite sur lexemple dun ami qui a reçu une sentence dedix ans ; il écoute les conseils dhommes qui parlent en connaissance decause.   « Jairencontré un vieux prisonnier, Rabbit Spencer, qui faisait la navette entre laprison et la liberté depuis vingt-cinq ans. Il se droguait depuis tout cetemps. Pour une raison que jignore, il semblait sintéresser particulièrement àmoi. Lorsquil me voyait faire quelque chose de mal, comme minfiltrer dans unautre bloc cellulaire, il me prenait à part et il me disait : « Écoute,mon vieux, tu ne devrais pas faire ça. Tu ne peux pas ruiner ta vie, alors quetu as la chance de devenir quelquun. Je suis entré et sorti dici biensouvent, et à la façon dont tu te comportes, tu feras comme moi. Jai vécu toutça, et il ny a pas de gloire ici. Tu as beaucoup trop de talent pour passer lereste de ta vie en prison. Tu es le meilleur athlète que jaie jamais vu entreces murs. Tu es plus fort que les autres, plus rapide, et daprès ce que jaivu, plus intelligent aussi. Ne gâche pas ta vie. Il est beaucoup plus facile derater une bonne occasion que den profiter. » Je crois quil ma pris aubon moment, alors que javais déjà lintention de maméliorer. Beaucoup de garsont essayé de me donner des conseils et je les écoutais. Mais je ne voulaisrien entendre. Avec Rabbit Spencer, cétait différent parce que je savais quilavait fait tout ce que je pensais faire. Il était plus facile de tenir comptede ses recommandations parce quil savait de quoi il parlait. Il voulaitprobablement saméliorer aussi lui-même, mais il était trop tard.   « Dansma cellule, le soir, une fois les lumières éteintes, je repensais à ce quilmavait dit et je me demandais sil avait raison. Rabbit Spencer a eu unegrande influence sur moi et sur ma décision de changer ma vie » (Le Floreet Hawkins, 1980, p. 116-117). Cette prise de conscience prend son véritable sens quand ellesaccompagne dun autre constat : on ne peut pas gagner contre le système ;à la longue on est toujours perdant. Le criminel a le sentiment quil se frappela tête contre un mur (Hapgood, 1903, p. 343). Ses nombreuses incarcérationsaidant, il réalise quil lui sera impossible déchapper au châtiment silcontinue à se consacrer au crime.   « Je nechange pas parce que jai maintenant le sentiment quil ont raison et quejavais tort. Je nai jamais eu le sentiment davoir tort et je penseraitoujours quils avaient tort. Mais je suis fatigué de perdre. Jai perdupendant longtemps. Tu ne peux les battre, alors je vais essayer de gagner selonleurs méthodes » (Irwin, 1970, p. 156). Quand quelquun a déjà été condamné pour des crimes relativementgraves et quil en commet de nouveaux, il se retrouve rapidement avec tout lemonde sur le dos : ses victimes, les honnêtes gens et lénorme appareil répressifqui naura de cesse tant quil ne sera pas à lombre.   « Tupeux les déjouer pendant un certain temps - je lai fait -, mais inévitablementtu dois perdre, tout comme jai perdu et je me flatte davoir agi avec plusdintelligence que la plupart des criminels » (Reynolds, 1963, p. 270). Et puis, sil fait un peu dintrospection, le criminel persistantprend conscience quil porte en lui-même le principe de sa perte. Son culte dudanger, son imprévoyance, ses fréquentations, ses abus, tout cela le conduitaussi certainement sous les verrous que sil cherchait délibérément lapunition.   « La « mentalitécriminelle » (terme que je préfère à la philosophie du crime) fait de nousdes perdants-nés. Le criminel joue son rôle comme il la appris, prenant une sériede risques énormes pour pas grand-chose, jusquà ce quil se fasse prendre. Sonambivalence face aux valeurs bourgeoises se manifeste par le fait que, alorsquil ne peut supporter le travail même sil peut en trouver un, il dépenselargent quil a gagné péniblement si vite et de façon si insensée quil estobligé de faire un nouveau coup. Comme consommateur - et il consomme à outrance- il est tape-à-loeil, il attire lattention et agit de façon ostentatoire, cequi, dans les quartiers pauvres de Noirs, lamène à être arrêté. En tant quevoleur, cependant, il est tout à fait secret, isolé et paranoïde » (Carr,1975, p. 199). La déchéance guette le criminel et tout spécialement le criminel vieillissant. Ilnest pas toujours facile de vivre des fruits du vol surtout quand la policevous a à lœil. Cela prend de lénergie, du courage, quelques bons tuyaux. Onconnaît des périodes creuses pendant lesquelles rien dintéressant ne se présente.Les revenus irréguliers, lobligation de se méfier de tout le monde, la peur,les abus dalcool et de drogue finissent à la longue par miner lhomme le plusrésistant. Il glisse alors dans cette « suite dactions piteuses »dont parlait Genet (1949, p. 117). Il sombre de plus en plus dans une délinquancemédiocre et humiliante. Il risque de devenir une épave ne vivant que pourlalcool et la drogue (Hapgood, 1903, p. 196). Guy, fut, en son temps, un cambrioleur joyeux, audacieux quishabillait avec une élégance tapageuse. Quand Genet le rencontra, ilsaccrochait péniblement à une misérable vie de petit voleur sans fierté.   « Nonplus à Montmartre ni aux Champs-Elysées, je rencontrai Guy un jour àSaint-Ouen. Il était sale, en guenilles, couvert de crasse. Et seul dans ungroupe dacheteurs plus pauvres et plus sales que les marchands. Il essayait devendre une paire de draps, sans doute volés dans une chambre dhôtel (...). « Il était triste, Java maccompagnait.Nous nous reconnûmes aussitôt. Je dis : - Cest toi, Guy ? « Je ne sais ce quil lut sur monvisage, le sien devint terrible. - Ça va, laisse-moi. - Écoute... « Les draps étaient posés sur sesavant-bras, dans lattitude très noble dont les mannequins présentent les étoffesdans les vitrines. Sa tête faisant le geste de se pencher un peu sur le côtécomme pour insister sur les mots, il dit : - Oublie-moi. - Mais... - Mon pote, oublie-moi.   « Lahonte, lhumiliation devaient lui refuser la salive pour une plus longuephrase. Java et moi nous continuâmes notre chemin » (Genet, 1949, p.259-260).  De tels exemples peuvent suffire pour persuader un criminel àprendre sa retraite avant quil ne soit trop tard. Le fugitif. - La vie du criminel est une vie de bête traquée. Traquée parcequaprès chaque crime, même réussi, on a peur dêtre pris. Est-ce que quelquunma reconnu ? Est-ce que jai laissé des traces ? Est-ce que moncomplice me dénoncera ? Traqué parce quun criminel avéré est surveillé,interrogé, harcelé par la police qui laccusera un jour ou lautre dun crimequil aura ou naura pas commis. Le criminel est à la merci de tout le monde, de la police, des informateurs,de ses complices, de ses soi-disant amis, de ses victimes, de nimporte quelcitoyen qui laura reconnu. JEAN. - De toute façon, te fais pasdillusions. Tu seras toujours traqué. Si cest pas dans les bars, cestpartout ailleurs... LARSÈNE. - Les gens te traquent... JIM. - Les gens te traquent et quand lesflics arrivent, les gens sempressent de venir leur donner un coup de main etles flics se basent sur ce que ces gens-là disent, avant même de chercher àsavoir... » (Aurousseau et Laborde, 1976, p. 122). Les criminels professionnels savent que, pour échapper à la police,il est préférable de changer constamment de résidence et même de ville. Silsopèrent trop longtemps dans le même secteur, ils seront vite repérés (King etChambliss, 1972, p. 22). Sils sont recherchés, ils font mieux de navoiraucune habitude, de ne jamais retourner deux fois de suite au même restaurant,au même bar ou au même cinéma (Reynold, 1963, p. 216). Comme le premiermouvement dinattention peut leur coûter des années de liberté, ils sontconstamment aux aguets. Ils sont alarmés par le moindre signe suspect et ilssursautent à chaque fois quon frappe à leur porte. Ils ont constammentlimpression dêtre suivis ou surveillés. Les criminels dhabitude sont des paranoïaques qui ont raison de lêtreparce quil est vrai que lunivers est rempli de gens qui les détestent etveulent les voir en prison. Cette perpétuelle insécurité et ce qui-vive constant deviennentintolérables à la longue. Le criminel est nerveux, inquiet, il dort mal, il luiarrive même de développer des ulcères destomac. Arrivé à ce point, il songerasérieusement à abandonner le banditisme, simplement pour retrouver la paix etla tranquillité. La mort. - Les criminels récidivistes meurent souvent de façon violente.Certains tombent sous les balles de la police, dautres sont poignardés parleurs codétenus, dautres sont assassinés parce que leurs complices les soupçonnaientde délation, plusieurs meurent dune « over dose » dhéroïne,dautres finissent par se suicider. Ces exemples terribles peuvent, eux aussi,motiver le délinquant à ne plus pratiquer ce dangereux métier.   « ReggieHarding, qui avait fréquenté lécole secondaire Eastern à Détroit et qui a parla suite joué pour les Pistons de Détroit dans lAssociation nationale debasketball, sest retrouvé à Jackson. Occasionnellement, on jouait aubasketball ensemble. Juste avant quil soit libéré, il ma dit que les Bulletsde Baltimore lui donnaient une chance de jouer de nouveau au basketball à léchelonprofessionnel. « Tu vas revenir dans le droitchemin ?, lui ai-je demandé.   Il ma regardécomme si je navais pas à lui poser une question de ce genre. « Queveux-tu dire, avec ton : est-ce que je vais revenir dans le « droitchemin ? » ma-t-il lancé dun air moqueur.   « Peuaprès sa libération, nous avons appris quil se droguait de nouveau. Peu detemps plus tard, jai entendu dire quil avait été tué. Cela ma fait réfléchir »(Le Flore et Hawkins, 1980, pp. 117-118). Hanté par la perspective de la prison, de la déchéance et de lamort, le criminel décide de ne plus violer la loi, non parce quil regrette sesfautes, mais parce quil na plus le courage de sexposer à de nouveauxdangers.   « Je nesuis pas moins voleur que le jour de mon entrée en prison. Disons que je naiplus le cran dalors. Jai encore un grand désir dêtre millionnaire, mais pasle courage de prendre la chance (...). Tu dois savoir que tu ne peuxcontinuer... si tu continues tu as de bonnes chances de retourner en prison. Situ veux rester dehors, il te faut trouver un autre moyen pour vivre ta vie(...). La peur nous rend honnêtes. La peur a fait de moi un homme honnête. Lapeur et le manque doccasions mont rendu honnête » (Irwin, 1970, p. 176). La maturation nest pas le seul facteur susceptible dexpliquerpourquoi, dans le monde du crime, lâge de la retraite est si précoce. Uneautre variable, peut-être plus importante, intervient aussi, cest lusure causéepar laccumulation des peines de prison, puis par la peur de la déchéance et dela mort. Ceci mine lentement mais sûrement la volonté criminelle. Sans laperspective du châtiment, lâge de la retraite du crime, selon toutevraisemblance, monterait substantiellement. Cest précisément le cas dans le crimeorganisé. On y trouve des « mafiosi » qui, à 50 et 60 ans, continuentà pratiquer leur métier. Pourquoi ? Probablement parce que ces hommes échappentpresque toujours au châtiment.   Quatrièmepartie :Délinquants malgré tout Chapitre 19 LA PRÉDICTIONDE LA DÉLINQUANCE ET LE CONTRÔLE SOCIAL       Retour à la table des matières Les criminologues obsédés par le problème de la prédiction de la récidivene manquent pas. Malheureusement, les tables de prédiction construites jusquàmaintenant, sans être totalement inutiles, nen donnent pas moins des résultatsassez décevants. Cet échec relatif me semble attribuable à létat lamentable dela théorie criminologique, tout spécialement dans le domaine de la récidive. Dans le présent chapitre, les notions développées jusquici serontutilisées pour identifier de nouveaux « prédicteurs » de la récidiveet pour développer des hypothèses à ce propos. Ceci permettra, par la mêmeoccasion, de faire une synthèse de lanalyse menée jusquici. Le lecteur ne sera pas surpris dapprendre quaux yeux de lauteurde ces lignes le fait de commettre ou de ne pas commettre un crime est essentiellementle résultat dune décision. Dans Délinquants, pourquoi ?, jai tentéde démontrer que ces décisions étaient largement influencées par les avantagesquapporte le délit à son auteur. Dans le présent ouvrage, jai défendu la thèseselon laquelle les inconvénients qui résultent de la mise en oeuvre du contrôlesocial peuvent convaincre les gens quil nest pas dans leur intérêt de violerla loi.  Postulats Pour accepter une telle démarche, il faut, au préalable, considérercomme plausible que les hommes en général et les délinquants en particulier 1.sont sensibles aux conséquences de leurs actes ; 2. veulent maximiser leurbien-être ; 3. sont capables de choisir parmi un éventail de possibilitésdélimitées par leurs opportunités, et 4. possèdent un minimum de rationalité.Une brève explication sur ces quatre points ne sera pas inutile. 1. Le comportement délinquant, au même titre que toute activitéhumaine, est largement déterminé par ses conséquences probables. « Tout délinquantpotentiel - et même lauteur dun crime passionnel - est, globalement parlant,sensible aux coûts et aux gains, aux prix et aux bénéfices, de la même manière,mais pas nécessairement au même degré que les individus qui respectent laloi » (Ehrlich, 1979, p. 27). 2. Les délinquants actuels et potentiels sefforcent dadopter lesstratégies qui leur permettront de maximiser leurs satisfactions. De ce pointde vue, le délit peut être considéré comme la ligne de conduite qui permettra àson auteur dobtenir le plus de bien être, compte tenu de la situation et deses capacités. 3. Le délinquant considéré comme un membre de lespèce humaine nesttotalement prisonnier ni de son milieu ni de ses pulsions. Il dispose dunemarge de manoeuvre plus ou moins grande selon les opportunités dont il dispose.Il na pas le choix entre une quantité illimitée de solutions possibles mais,souvent, peut choisir entre deux ou plusieurs options. À ce titre, il peut,jusquà un certain point, façonner son propre destin. 4. Lactivité délinquante possède un minimum de rationalité.Lindividu qui envisage de commettre un délit utilise linformation dont ildispose pour peser le pour et le contre. Cependant, ses décisions ne sont pasparfaitement rationnelles. Il ne tient pas compte de la totalité delinformation qui serait hypothétiquement utile. Il se contente de ne retenir,lors de ses délibérations, quun petit nombre doptions parmi lesquelles ilchoisit. Dans le présent chapitre, lattention se portera surtout - mais nonexclusivement - sur les délinquants récidivistes. Dès lors, surgit laquestion : se conforment-ils au modèle de laction rationnelle qui vientdêtre esquissée ? Il est permis de croire que les criminels dhabitudesont, comme nous tous, sensibles aux conséquences de leurs actes et quilsveulent maximiser leur bien-être. Cependant, parce que leurs opportunités légitimessont très limitées, ils disposent dune marge de manoeuvre fort étroite. Et,parce quils sont affligés par le présentisme, ils ne font que des calculs àcourt terme ou, quand ils tiennent compte de lavenir, sont incapables de persévérerbien longtemps dans leurs projets. Cette combinaison dimprévoyance et depauvreté dans les moyens fait du délinquant chronique une « tête brûlée »qui se fourvoie fréquemment dans des situations qui lui attirent force déboires.  Délit unique et phases criminelles Avant dentrer dans le vif du sujet, il importe de distinguer entredeux types de décisions criminelles : celle de commettre un délit isolé etcelle de sengager dans une phase criminelle. Dans le premier cas, la décisionest plus circonstancielle. Elle consiste à réagir devant une occasion donnée.Par exemple, un adolescent constate quil serait facile dentrer dans unemaison pour la dévaliser et il décide dy aller. Le problème se pose dans destermes différents quand on parle de phase criminelle. Cette notionsapplique tout spécialement aux délinquants récidivistes. En effet, ceux-ci seposent périodiquement la question : Est-ce que je continue dans cettevoie ? Est-ce que je mène encore le même style de vie ? Est-ce que jevolerai àchaque fois quune bonne occasion se présentera ? Mais pourquoi parler de « phases » et non de carrièrescriminelles comme le veut lusage ? Parce que la délinquance nest que trèsrarement une activité pratiquée avec constance pendant vingt, trente ouquarante ans, comme cest le cas des carrières dans le sens courant du terme.Glaser (1964, p. 466) a été le premier chercheur à découvrir que 90% descriminels qui vont en prison ne sont pas incrustés indéfiniment dans le crime.Ils alternent plutôt entre lutilisation de moyens criminels, puis noncriminels pour réaliser leurs fins. Ils zigzaguent entre la délinquance et unevie honnête, se consacrant au crime pendant quelque temps, puis labandonnant,puis y retournant. Cette vision des carrières criminelles repose sur quelquesfaits bien établis. Presque tous les délinquants ont occupé des emplois honnêtespendant des périodes plus ou moins longues. A leur sortie de prison, la plupartdes ex-détenus sefforcent déviter toute activité criminelle pendant uncertain temps. En outre, il arrive assez fréquemment quun individu sengagedans un épisode criminel qui dure jusquau moment de larrestation puis, à sasortie de prison, il retourne définitivement dans le droit chemin. Ces observations montrent que le crime nest pas une solutionstable. Lexpression « carrière criminelle » ne rend pas justice auxfaits. Cest pourquoi il est préférable de parler de phases criminelles, périodesde quelques mois ou de quelques années pendant lesquelles un individu estfortement engagé dans le crime. Certains ne connaissent quune phase, dautresplusieurs, ce qui veut dire que ces derniers oscillent entre un style de vie délinquantet une vie honnête. Si on admet que le délinquant est sensible à ses gains et à ses coûtset quil dispose de suffisamment de liberté et de rationalité pour choisir lessolutions les plus avantageuses à ses problèmes, lanalyse des avantages et desinconvénients du crime est indispensable dans une démarche prédictive. Maiscela ne suffit pas. Car le crime peut être considéré comme une solution derechange à une activité légitime. Il faut donc aussi tenir compte des avantageset des inconvénients des alternatives au crime. Les avantages du crime Il suffit dadmettre que le crime est un moyen en vue dune fin poursupposer que le premier facteur considéré par celui qui envisage de commettreun crime est le bénéfice quil est susceptible den tirer. Trois indicespermettent daffirmer que cette proposition, fondée en théorie, lest aussi surle plan empirique. Premièrement, Tittle (1977) constate que la force dudésir de commettre un délit est fortement associée à la probabilité dune délinquancefuture. Deuxièmement, chez les criminels professionnels étudiés par Letkemann (1973,p. 151), lestimation de limportance du butin précède habituellementlestimation du risque. La troisième indication nous vient dune expérience réaliséepar Carroll (1978). Elle mérite quon sy attarde quelque peu. Carrollprésente à quatre groupes dindividus – incluant des délinquants et des non-délinquants- 72 situations hypothétiques de vol dans lesquelles on faisait varier systématiquementquatre dimensions : 1. le butin (on dit au sujet quil peut gagner 100$, 1000 $ ou 10 000 $) ; 2. la sévérité de la peine (probation, 6 moisde prison ou 2 ans de prison) ; 3. la probabilité de succès (0,1,0,3 ou 0,8) ; 4. la probabilité de larrestation (0,05, 0,15 ou0,4). Grâce à cette procédure, Carroll découvre que la quantité dargentquon espère gagner par le vol est la dimension qui contribue le plus à la décisiondes sujets. Viennent ensuite, par ordre décroissant, la sévérité de la peine,la probabilité de succès et la probabilité dêtre arrêté. Limportance du butinpèse dun poids considérable dans la décision ; cette variable exerce, eneffet, deux fois plus dinfluence sur la décision que la sévérité de lapeine [65]. Il ne faudrait pas commettre lerreur de réduire les avantages ducrime aux gains monétaires. Les avantages dordre psychologique et social sontaussi à prendre en considération surtout chez les adolescents. Parmi ces bénéfices non monétaires, les plus importants sont, selontoute vraisemblance, laction, la domination et lagression [66]. Les remarques qui précèdent concernent principalement la décision decommettre un acte délinquant donné. Pour compléter lanalyse, il importedexaminer les considérations qui peuvent intervenir quand un délinquant décidede sengager ou non dans une phase criminelle. En plus des gains escomptéslors dun délit particulier, deux dimensions méritent dêtre retenues. 1.Le goût du crime. - Est-ce que, pour un individu donné, le crime est une activitéintrinsèquement gratifiante ? La réponse à cette question pourrait êtretrouvée en tenant compte des indices suivantes : le nombre de délits antérieurs ;la précocité de la délinquance ; le plaisir ; les gains matériels etles autres gratifications que le sujet tirait de ses délits antérieurs ;les tentations (Est-ce que le sujet est souvent tenté de passer àlacte ?) [67]. 2. Le style de vie. - Le vol récidivant a ceci de particulier quil rend possible un modede vie dont les traits principaux sont les suivants : laventure, cest-à-direune vie excitante, dangereuse et pleine dimprévus ; les temps libres, cest-à-direlaffranchissement des horaires et de la discipline du travail ; la fréquentationde délinquants et dindividus marginaux ; la consommation régulière dalcoolet de drogues ; la fête, cest-à-dire avoir des loisirscoûteux, faire des dépenses fastueuses, fréquenter des prostituées, avoir unevie nocturne, etc. Un tel style de vie devrait permettre de prédireefficacement la décision de sengager ou de persévérer dans une phasecriminelle. Les coûts du crime La délinquance ne va pas sans un certain nombre dinconvénients, lesplus graves découlant du fait quelle est une activité sanctionnée. Les coûtsdu crime peuvent être répartis en quatre catégories 1. les coûts intrinsèques, 2.les coûts dordre moral et social, 3. les coûts pénaux, et 4. les coûts liésau style de vie criminelle. 1. Les coûts intrinsèques du crimesont les pertes et les inconvénients associés à la préparation et à lexécutiondu délit. On peut y inclure : 1/ le temps requis pour faire la planification,obtenir linformation nécessaire, recruter les complices et exécuter leprojet ; 2/ largent nécessaire pour acheter les armes et léquipement ;3/ les expériences désagréables lors du passage à lacte (peur, réactions desvictimes, etc.). Une observation capitale doit ici être faite. Presque tous les délitsdont il a été question dans ce livre - vol simple, cambriolage, vol à larraché,vol avec violence, agression - comportent des coûts intrinsèques très bas. Laplupart du temps, les délinquants ne préparent que sommairement leurs expéditions.Ils nont pas ou très peu dinvestissements à faire sur le plan de léquipement.En effet, lors des vols simples, on peut travailler les mains nues ; pourles cambriolages, quelques outils peu coûteux suffisent ; seul le hold-uprequiert un certain investissement, larme, mais, même dans ce cas, ce nestpas considérable. Finalement, lexécution du délit ne prend que très peu detemps, en général quelques minutes, et même, comme dans le cas du vol à larraché,quelques secondes. Du coup, on réalise que le crime peut être une activité trèsprofitable : coûts intrinsèques fort bas et avantages immédiats. Oncomprend alors que le crime soit une activité tentante et que les sociétés quiveulent éviter sa prolifération soit acculées à le sanctionner. Pourlessentiel, le contrôle social du crime consiste à introduire des coûtsextrinsèques à une activité qui, en soi, nen comporte que très peu. 2. Par lexpression « coûts dordre moral et social », onentend lensemble des inconvénients qui se rapportent au contrôle informel dela délinquance. Ils peuvent être classés en trois groupes : premièrement,les sentiments de culpabilité et les blâmes susceptibles de provenir desparents, des amis, des camarades, des collègues, des employeurs, des voisins,etc. ; deuxièmement, le quantum de respect et destime que lon risque deperdre si un délit est connu dans son milieu ; troisièmement, les réactionsde rupture et dexclusion que peut déclencher la connaissance dun crime :divorce, perte damis, congédiement, emplois devenus inaccessibles, etc. Cette simple énumération devrait suffire pour convaincre le lecteurde limportance des coûts moraux et sociaux découlant du crime. Il seraitsurprenant quils naient pas un rôle central à jouer dans la décision desengager dans la voie du crime. 3. Les coûts pénaux concernenttous les inconvénients, pertes et souffrances qui découlent directement de lexécutiondes lois : désagréments éprouvés lors de larrestation et de linterrogatoire ;temps perdu, honte et coûts monétaires afférents au procès ; amende,incarcération, etc. Cette dimension du problème a été longuement analysée dans leschapitres précédents. Il suffit ici de rappeler dabord que, sur le plan delestimation des risques, la variable qui semble la plus importante estlestimation de la probabilité cumulative de lemprisonnement [68]. Sur le plan de la sévérité, il faudrait tenir compte du seuil pénal [69] (le point à partir duquel lintervention comporte suffisamment decontraintes pour motiver le délinquant à ralentir son activité délictueuse) etde la sensibilité différentielle à la peine dincarcération [70] (le degré daversion que le délinquant éprouve pour la prison). 4. Les coûts liés au style de viecriminelle. Le style de vie criminelle na pas seulement desavantages. Comme nous lavons vu au chapitre 18, il comporte aussi de gravesinconvénients, principalement parce que le délinquant dhabitude doitconstamment évoluer dans un environnement hostile. Ces coûts sont premièrementlinsécurité (crainte constante de larrestation, peur dêtre tué), deuxièmement,la vie de paria (méfiance et hostilité de la part des citoyens, harcèlementpolicier), troisièmement, la déchéance.  Les coûts relatifs La notion de coût telle quelle vient dêtre développée na de sensque relative : simplement parce que ce que lon risque de perdre varieconsidérablement dun individu à lautre et dune situation à lautre. Comme lefaisait observer Toby (1957), ladolescent de classe moyenne qui réussit à lécole,qui a devant lui une carrière prometteuse et qui jouit dune excellente réputationa tout à perdre sil fait une bêtise qui se solderait par un séjour derrièreles barreaux. Ce nest plus du tout le cas de lhéroïnomane sans emploi et sansfamille. La notion de coûts relatifs du crime est donc essentielle. Elle désignelensemble des avantages quon possède à un moment donné et que lon risque deperdre dans léventualité dune condamnation pénale. La détermination du coût relatif du crime pourrait sétablir enfaisant le bilan de tous les avantages perdables dont jouit un individu, cest-à-direde ce qui pourrait lui être retiré à la suite dun crime (emploi, perspectivede carrière, vie familiale, estimation et réputation, etc.) En 1950, Homans faisait remarquer que lefficacité du contrôlesocial repose sur la somme des désagréments que lon risque de sattirer enviolant une norme. En effet, celui qui sécarte de son niveau habituel deconformité court le risque de déclencher, non pas une, mais toute une cascadede réactions. Dans létude des coûts du crime, la question est donc de savoirsi lensemble des réactions que peut déclencher un crime risque de nuire réellementà lindividu considéré.  Avantages et coûts dactivités légitimesalternatives En principe, le crime peut être considéré comme un moyen datteindreune fin qui pourrait lêtre par un moyen légitime. Si tel est le cas, il est nécessairede faire lanalyse des avantages et des coûts dactivités légitimes qui peuventêtre considérées comme des solutions de rechange au crime. Les avantages dune activité légitime, comme un emploi, pourraientinclure : le salaire, la satisfaction au travail, lestime des honnêtes gens,la sécurité. Parmi les coûts de la même activité, il faut évoquer : leslongues heures de travail, les activités monotones et ennuyeuses, lobligationde se lever tôt le matin, de supporter la discipline du travail, lautorité dupatron et la compagnie de collègues avec lesquels on sentend mal. La notion dopportunités légitimes (scolarité, formationprofessionnelle, expérience, ressources intellectuelles, relations...) est un élémentindispensable dans une analyse coût-bénéfice comme celle qui est présentée ici.En effet, ce sont ces opportunités qui, pour une part essentielle, déterminerontle niveau de satisfaction auquel un individu peut sattendre dans le domainedes activités alternatives à la délinquance. Plus précisément, les opportunitéslégitimes rendront possible laccès à un emploi rémunérateur et satisfaisant. Or, il suffit de penser aux opportunités légitimes de la plupart desdélinquants chroniques pour prendre conscience du fait quils ont peu dechances dobtenir un emploi bien rémunéré et intéressant à cause de leur manquede compétence, de leur inexpérience et de leurs antécédents judiciaires. De cefait, loption non-criminelle est rarement très attrayante : salaireminable, conditions de travail pénibles, activité répétitive et peu stimulante.Si par ailleurs, le crime leur apporte suffisamment de gratifications, certainsseront prêts à accepter les risques de la prison. Cest le prix quilsacceptent de payer pour mener la vie quils aiment (King et Chambliss, 1972, p.X). Certains sont dailleurs prêts à payer fort cher les avantages que leurprocure le crime   « Laprison est un risque du métier, cest un de ceux que je suis prêt à prendre. Jejouerais volontiers le tiers de ma vie en prison aussi longtemps que je pourraivivre comme je lentends les deux autres tiers. Après tout cest ma vie, etcest mon sentiment là-dessus. Lalternative - la perspective de végéter pourle reste de mes jours dans un travail stable, sautant dans le 8.13 le matinpour aller bosser ; puis le 5.50 pour revenir. Tout ça pour dix ou quinzelivres sterling par semaine - ça, ça me terrifie vraiment, bien plus que laperspective de quelques années de prison » (Parker et Allerton, 1962, p.88). Cependant, bien des délinquants récidivistes ne se résignent pas sifacilement à la perspective de la prison, ils décident alors de se chercher dutravail et de changer de vie. Mais, sur la voie de la réhabilitation, léchecest fréquent. Le multirécidiviste sengage dans une vie quil connaît mal, pourlaquelle il est peu préparé et qui est plus exigeante que celle quil avaitconnue jusque-là. « Il est beaucoup plus difficile de devenir un type honnêtequun voleur » (King et Chambliss, 1972, p. 161). Il réalise quil ne peuttrouver autre chose que des petits emplois pénibles et mal payés. Il se refuse àcette solution et il retombe dans ce qui lui semble la solution la plusfacile : le crime. « Jaurais pu trouver un petit boulot, mais je nevoulais pas travailler si fort que ça. Je ne sais pas pourquoi jai recommencé,cela me semblait tout simplement la chose la plus facile » (Petersilia etal., 1978, p. 55) Dans certains cas, léchec à réintégrer le circuit social estmanifeste. Seul, sans emploi, sans le sou, le délinquant qui voulait changersera acculé à reprendre son ancien métier pour subsister ; il arrivera mêmequil fasse exprès pour se faire prendre et ainsi retrouver le cadre protecteurde la prison où il sétait pourtant juré de ne plus mettre les pieds. Dautresfois, lex-détenu doit se contenter dun emploi misérable - laveur devaisselle, concierge, gardien de nuit -, il vit seul dans un hôtel minable oùil végète dans un état de semi-clochardise. Il sen trouve aussi qui obtiennentun bon emploi, mais ils sont incapables de sy intéresser. Ils ne réussissentpas à donner un sens à leur nouvelle vie (Irwin, 1970. p. 132, Manocchio etDunn, 1970, pp. 253-262). Ces différentes formes déchec pourront conduire à denouvelles récidives. Pour sortir de lornière, pour échapper à lennui, onsengage dans une nouvelle phase criminelle.  Hypothèse Toutes ces observations pourraient être résumées sous forme dhypothèses :Placé devant la décision de sengager dans le crime, de continuer ou dyrenoncer, un individu choisira loption qui, compte tenu de ses opportunités,comportera le plus davantages aux moindres coûts. Cest ainsi quon déciderade sengager dans la délinquance quand les avantages de cette activité, moinsses coûts, seront plus élevés que les avantages dune activité légitimealternative, moins les coûts de cette dernière. Cependant, cette formulation resterait incomplète si on ne tenaitpas compte du niveau dactivité criminelle auquel se situe un délinquant à unmoment donné [71]. Dans ce cas, une hypothèse qui rendrait plus finement compte desfaits serait celle-là. Lactivité délinquante aura tendance à se situer auniveau qui, pour son auteur, et compte tenu de ses opportunités, comporte leplus davantages aux moindres coûts. Selon une telle hypothèse, il existeraitpour chaque individu, à un moment donné, une combinaison optimale dactivités délictueuseset non délictueuses. Cette combinaison serait donc variable selon lescirconstances. Voilà qui permettrait dexpliquer le va-et-vient entre le crimeet les activités légitimes : à un moment donné, les bénéfices dunesolution apparaissent plus élevés alors que, plus tard, la balance desavantages et des inconvénients penchera en faveur de lautre option. Résolutions Dans le modèle qui vient dêtre présenté, la balance des avantageset des coûts ne conduit au passage à lacte que par lintermédiaire des décisionsdes acteurs. Or, je serais porté à croire que ces décisions ne sont pas complètementréductibles à lestimation des gains et des pertes. Si tel est le cas, la prévisiondevrait tenir compte de létat desprit du sujet. Il sagirait de savoir jusquàquel point celui-ci est déterminé à continuer ou à abandonner les solutions délinquantes. Les attitudes des délinquants récidivistes vis-à-vis de leurengagement criminel peuvent être regroupées en quatre catégories. 1. La résolution de continuer dans la voie ducrime. - Il setrouve plus dun criminel qui affirment avoir opté consciemment etvolontairement pour le crime [72]. En prison, ils rêvent du jour où ils reprendront leurs activitésantisociales et, dès quils en sortent, ils passent à laction. 2. Le fatalisme. - Cette attitude se retrouve fréquemment chez les petitscriminels dhabitude. Ils sabandonnent passivement à un destin qui nest quevaguement assumé. Poussés par un besoin dargent ou sollicités par descamarades, ils glissent presque sans y penser sur la pente du crime. Pourreprendre lexpression de Matza (1964), ils se laissent dériver dans la délinquance.« Charlie » nous offre un exemple de cet abandon résigné à son sort.   « Àmesure que Carter le connaissait mieux, il découvrit que Charlie avait ce quisemblait être un manque complet de préoccupation pour lui-même. Ce nétait pasune acceptation philosophique du destin, mais une espèce de sentiment quil méritaitce quil avait reçu et quil ny pouvait rien. Tu as mal fait, tu vas enprison, tu en sors, tu agis encore mal et tu retournes en prison. Lescambriolages, les petits vols, tu les fais sans beaucoup deffort ou sans ypenser, quand tu as besoin dun peu dargent. Tu nas jamais été bon à ça, tutes toujours fait prendre. Quand tu étais chanceux tu ten tirais avec unecourte sentence, quand tu ne létais pas, avec une longue » (Parker, 1963,p. 49). Les deux autres attitudes ont déjà été décrites au chapitre 18. Jeme contente de les rappeler brièvement ici : 3. La « bonne » résolution tiède. - Elles sont fréquentes chezles détenus qui sont sur le point dêtre libérés. Ils se promettent de ne plussy faire reprendre. Ils tiennent le coup pendant quelques mois, mais retombentdans les vieilles ornières quand les difficultés saccumulent ou quand latentation devient trop forte. 4. La détermination bien arrêtée de cesser. - On prend la décision qui seveut irrévocable déviter tout ce qui risquerait dentraîner un nouvelemprisonnement. La proposition qui suit sera taxée, avec raison, dévidente. Elle mérite,malgré tout, dêtre couchée sur papier. Car elle fait partie de cette cohortede vérités importantes que les criminologues ont presque totalement oubliées.Je me permets donc de suggérer lhypothèse suivante. La résolution de continuerdans le crime et le fatalisme permettront de prédire un volume relativement élevédactivité délinquante, alors que la résolution ferme de cesser permettra de prédireune diminution sensible de ce type de conduite.     Lecontrôle social du crime Cinquième partie La justice      Retour à la table des matières     Cinquièmepartie : La justice Chapitre 20 LE PROBLÈME DE LA JUSTICE       Retour à la table des matières Réduire le respect des lois à un conformisme fondé sur la crainte delopinion ou sur celle du gendarme équivaudrait à donner une image tronquée dela réalité. Il faut lavouer : les raisons déviter le crime trouvéesjusquici sont toutes négatives : inhibition morale, honte, peur. Ce quirevient à dire que nous résistons aux tentations par soumission à lautorité,parce que nous craignons la censure de nos pairs ou parce que nous ne voulonspas échouer en prison. Une telle analyse nous laisse avec une image peu réjouissantede lhomme : être dépendant, soumis et terrorisable. Les limites de cette vision des choses furent soulignées notammentpar Piaget (1932), lorsquil attaqua Durkheim sur la question de la morale delenfant. Le psychologue suisse reprochait au sociologue français davoir réduitla morale à une de ses formes, et encore à sa forme la plus primitive, celleque Piaget appelait la morale de la contrainte : devoir pur qui est imposéà lenfant sous linfluence unilatérale de ladulte. Or, avec lâge, pensait lepsychologue, une autre morale fait son apparition : la morale de la coopération,dont le principe est la solidarité, qui se caractérise par le respect mutuel etqui émerge des relations réciproques entre les enfants. Dans cette morale, la règlenest ni imposée den haut, ni immuable, mais elle est le résultat de négociationsentre partenaires désireux de coopérer, qui réussissent à sentendre sur uneconvention, quitte à la changer à la suite dune nouvelle négociation. Il est loisible de critiquer Piaget sur plusieurs points plus oumoins importants mais, pour lessentiel, il avait raison : le conformismesocial ne peut rendre compte de la totalité du respect des règles et uneexplication complémentaire doit être trouvée dans le coopération entreindividus autonomes et égaux. Si nous nous refusons à réduire lhomme à sa dimension dêtre dépendant,il faut sattaquer à une autre question, difficile mais essentielle :Pourquoi, à lorigine, le vol et la violence ont-ils étéinterdits ? Si la morale et les lois existent, cest quil sest trouvé,et quil se trouve encore, des gens qui font reposer leurs principes sur autrechose que sur un argument dautorité. Lobéissance aveugle peut rendre comptede la conformité de certains individus mais, à léchelle de toute la société,elle devient un principe dexplication radicalement limité. Car elle ne ditrien de la motivation qui est à lorigine de la morale et du droit pénal. Laquestion : Qui contrôle ceux qui nous contrôlent ? est aussipertinente que la question : Qui garde nos gardiens ? Toutes cesfemmes et tous ces hommes qui, dabord, respectent la loi, ensuite, la fontrespecter et, enfin, exigent que lÉtat la sanctionne agissent ainsi parcequils sont animés dune motivation qui, en dernière analyse, ne découle ni duconformisme moral ni de la peur. Quelle est-elle ? Pourquoi tant de genssont-ils convaincus que le crime doit être tenu en échec ? La réponse à cette question devrait être cherchée dans le contenu mêmedes lois. Jusquà maintenant, ma démarche a porté exclusivement sur les mécanismesde la conformité. Cela nous a permis de comprendre comment il se fait que lesindividus se soumettent à une loi, nimporte laquelle. Il reste à réfléchir surle sens des lois prohibant le vol et la violence afin de découvrir ce quonpourrait appeler la motivation originelle du respect des règles. Pourquoi les gens pensent-ils que le vol et lagression sont desactes dont ils doivent sabstenir et qui doivent être réprimés ? Demblée trois raisons viennent à lesprit. -   parce que cesactes portent atteinte au bien commun ;-  parcequils font souffrir des êtres humains qui nous inspirent de la sympathie ;-  parcequils sont source dinjustice.  Le bien commun Il est concevable que les hommes réprouvent les crimes par souci dubien commun, parce quils pensent que ces actes menacent lordre social, minentla confiance et mettent en danger la solidarité sociale. En effet, on ne voitpas comment pourrait fonctionner une société dont les membres seraientconstamment victimes dagressions criminelles. On ne voit pas comment seraient possiblesla coopération et lamitié sociale si nous ne pouvions faire confiance àautrui, si nous étions incapables de prévoir la conduite de nos concitoyens, sinos rapports avec tous étaient marqués par la peur, la méfiance et lhostilité,si nous devions parer tous les jours des attaques venues de toute part. A coupsûr une société dont le tissu social serait ainsi mis en pièces ne sauraitsurvivre. Elle disparaîtrait dans le désordre et les luttes intestines. Ceci, bien des citoyens le pressentent plus ou moins confusément.Ils sentent que la prolifération du crime mine lédifice social tout entier.Ils savent que leurs intérêts les plus vitaux seraient mis en danger dans leclimat danarchie qui en résulterait. Tous ceux qui profitent tant soi peu de lordresocial peuvent donc avoir des motifs de sopposer au crime. Cependant, la notion de bien commun véhicule souvent une visionassez particulière de la société. On se la représente comme une communautédhommes unis dans un projet commun et organisés de façon hiérarchique. On peutse demander si la répression du crime sert dabord à défendre ce type dordre.Il est permis den douter. Et, surtout, il est permis de rester sceptiquedevant lidée que la plupart des citoyens aient de fortes motivations à défendreactivement un tel projet. On sait que les individus, sauf en périodesexceptionnelles et sauf une minorité, naiment pas passer beaucoup de temps àla défense de biens collectifs. Les serviteurs désintéressés du bien commun necourent pas les rues et même ceux qui le servent par intérêt peuvent êtrefrivoles. La volonté de défendre lordre social peut-elle rendre compte de lémergencedu contrôle social ? Jen doute.  La sympathie On peut alléguer que les hommes se retiennent de tuer ou de dévaliserleurs semblables, et condamnent ceux qui agissent ainsi, parce quils neveulent pas voir souffrir des personnes pour lesquelles ils éprouvent de lasympathie. Cette explication est indiscutable quand il sagit de nos proches.On épargne généralement ses amis, ses parents et ceux quon aime. On souffre devoir souffrir des êtres chers. Est-ce que lexplication vaut pour la masse desinconnus que nous côtoyons tous les jours, dans la rue, dans les lieux publics,au travail ? Cest possible. En effet, lhomme est un animal social dembléesensible à autrui et même à la personne quil rencontre pour la première fois.Ce que Garofalo (1890, p. 20) appelait ses sentiments de pitié et dhumanité lepousseront à réprimer les actes qui risqueraient de faire souffrir sessemblables. Cependant, la sympathie a ses limites. Au-delà du cercle despersonnes que nous fréquentons régulièrement, elle nest quune bien fragilebarrière à la force de nos désirs. Peut-on croire vraiment quelle nous fera résisterà la tentation de tuer ceux que nous détestons et à celle de sapproprier lesbiens de ceux qui nous indiffèrent ? Cela est fort douteux, surtout dansle cas des vols pendant lesquels le voleur nentre même pas en contact avec savictime. Et de tels vols sont très fréquents : cambriolage, vol dauto,vol à létalage, etc. La sympathie ne peut être le fondement exclusif durespect de la loi dans les sociétés modernes anonymes, car on y est entourédun grand nombre dinconnus qui ne peuvent nous inspirer autre chose que delindifférence.  La justice Le bien commun et la sympathie nous aident donc à comprendrelorigine des prohibitions du vol et de lagression, mais nous laissent avec unrésidu non négligeable. Cest particulièrement vrai dans nos sociétés de masse.Elles comptent trop de membres pour que lon puisse tabler sur lidentificationau groupe ou à autrui pour assurer la soumission aux lois. Reste lajustice : les hommes réprouvent le crime parce que celui-ci est un acteinjuste pour la victime et, à long terme, peu rationnel pour son auteur. Le problème de la justice se pose à chaque fois quau sein dungroupe on veut reconnaître, échanger ou distribuer des droits et desobligations, des avantages et des coûts, des récompenses et des peines, desbienfaits et des préjudices. Les principes de justice sont issus de larecherche de la modalité dattribution de ces biens et de ces charges qui soitla plus adéquate possible. À ce titre, le crime pose des problèmes dejustice : le vol est un transfert de biens et lagression cause un préjudice.Les hommes sentiront alors le besoin de trouver des principes de justicesusceptibles de résoudre ces problèmes. Ils devront le faire en tenant comptede trois données irréductibles : lindividu, lautonomie, lindifférence. Lindividu. - Les sociétés - surtout les sociétés contemporaines - ne sont pasdes termitières dont les membres seraient parfaitement intégrés au tout. Ellesne sont pas non plus des communautés de personnes qui adhèrent aux mêmesvaleurs ou qui poursuivent les mêmes buts. Elles sont plutôt des ensembles formésdindividus distincts, chacun étant convaincu de sa valeur propre, chacun étantprêt à défendre avec plus ou moins dacharnement ses intérêts particuliers et àmaximiser ses avantages. Ces individus refuseront que lon confonde le biencommun avec leurs intérêts propres et ils naccepteront pas dêtre sacrifiés à « lintérêtsupérieur » de la collectivité. Lautonomie. - Les hommes disposent dune certaine marge de manoeuvre. Ils ne sontni programmés à lavance, ni totalement conditionnés par les contraintes quisexercent sur eux. Possédant une liberté daction, chaque individu est jusquàun certain point imprévisible et - ceci est fort important pour le problème quinous occupe - il est inquiétant : il peut agresser et piller sessemblables. Lindifférence. - Les sociétés modernes, nous lavons vu, comportent trop de membrespour que la totalité dentre eux se connaissent personnellement et éprouvent dela sympathie les uns pour les autres. Les citoyens sont donc amenés à côtoyerdes gens à légard desquels ils néprouvent que de lindifférence. Le problème se pose donc en ces termes : Quand des individusautonomes, préoccupés de défendre leurs intérêts particuliers et néprouvantquune sympathie mitigée les uns pour les autres, se rencontrent, ils naurontaucune raison, sauf la force supérieure de lautre, de ne pas sagresser, de nepas se piller. Mais les uns et les autres sombrent alors dans linsécurité etles affrontements continuels. Cette situation est évitée par lémergence de solutions grâceauxquelles les intérêts essentiels de chacun sont protégés. Ce sont lesprincipes de justice qui permettent de « déterminer un partage des bienset des charges dans un groupe entre plusieurs personnes » (Villey, 1979,p. 101). On donne à chacun ce qui lui est dû. La justice est fondée sur unensemble cohérent de règles générales qui sappliquent de façon identique àtous. À ce titre, luniversalité est une caractéristique essentielle de lajustice, ainsi que lindique la définition quen donne Perelman (1972, p.55) : la justice « consiste à observer une règle énonçantlobligation de traiter dune certaine manière tous les êtres dune catégorie déterminée ».La fonction de la justice ainsi conçue est de prévenir les conflits en faisantprédominer un principe général.   Cinquièmepartie : La justice Chapitre 21 LE DÉLINQUANT ETLES PRINCIPES DE JUSTICE       Retour à la table des matières Il semble donc légitime de situer le problème du crime sur le plande la justice et pas seulement sur celui de la morale et du droit. Si tel estle cas, lindividu qui vole ou agresse commet une injustice. Ceci, le délinquantle ressent comme tout le monde. Il se pose lui aussi le problème de la justice.En quels termes le pose-t-il ? Comment le résout-il ? Je tenterai derépondre à ces questions dans ce chapitre. Cette réflexion sur les attitudes dudélinquant vis-à-vis de la justice ou de linjustice de ses actes devrait nousaider à dégager le sens dune notion complexe et difficile à appréhender. Les légitimations du délit Que le délinquant ne soit pas indifférent aux notions de justice, ilsuffit, pour sen convaincre, de lécouter justifier ses méfaits : sansrelâche, il tente de démontrer que ses actes, bien quillégaux au sens strictde la loi, sont soit excusables, soit pleinement fondés sur des principes dejustice. Pour parler comme les philosophes du droit, il déplace le débat dudroit positif, où il est indiscutablement coupable, au droit naturel où ilcroit plus aisément légitimer son action. La liste des justifications alléguées par les malfaiteurs est fortlongue [73]. Celles qui sinspirent des notions de justice peuvent être regroupéessous cinq rubriques 1.  lavengeance ; 2.  la peine rétributive ;3.  le mérite ;4.  la négationdu dommage 5.  lannulationdu contrat social. 1. La vengeance. Sinspirant de la règle de justice qui stipule qu« un mal peutêtre rendu par un mal », les criminels prétendent que leurs forfaits nesont que des réactions à un quelconque dommage quils auraient subi. Cetteraison est souvent évoquée par les auteurs de crimes de sang. « Lemeurtrier se fait lui-même justice, sestimant victime avant dêtrevengeur » (Hesnard, 1963, p. 203). Un grand nombre de crimes passionnelssont justifiés, aux yeux de leurs auteurs, par la vengeance (De Greeff, 1942).Les adolescents qui allument des incendies dans la maison de parents oudemployeurs qui les maltraitent se disculpent souvent en sappuyant sur ledroit de rendre le mal pour le mal (Henry et Laurent, 1974, p. 60). 2. La peine rétributive. « Au début Robert essaya de justifier ses vols. Le voleur qui débuteveut toujours en le dévalisant punir un salaud. - Ces gens-là cest desvicieux, disait-il » (Genet, 1949, pp. 149-150). Il arrive que le malfaiteur se pose, non en vengeur, mais en juge eten bourreau. Sans avoir lui-même été offensé, il légitime son acte en affirmantque sa victime méritait ce quil lui a fait subir. Le principe sous-jacent est.« Celui qui a mal agi doit être puni. » Cest ainsi que, lors dunvol dans un magasin, on dira : ce commerçant est malhonnête, il méritaitdêtre volé (Sykes et Matza, 1957). « Voler lÉtat ou une entreprise, cenest pas voler, ou alors, cest voler des voleurs, donc on a le droit »(Mucchielli, 1974, p. 86). De la même façon, les ivrognes quon vole sont « punis »pour leur intempérance et les homosexuels ou les prostituées pour leur dépravation. La thèse du châtiment mérité peut même être alléguée quand lavictime, bien quelle nait rien fait de mal, sest conduite de façon négligenteou naïve. Dans un bar, celui qui exhibe une grosse liasse de billets « mérite »,par son imprudence, quon la lui vole. Et le propriétaire de la maison quioublie de verrouiller portes et fenêtres « mérite » dêtre cambriolé. Les rationalisations faites en termes de vengeance ou de peine rétributivesupposent au préalable que lon déprécie la victime. « Lattitude justicièrene se maintient quà la faveur de cette dévalorisation constante de la victimeremplacée par un mythe de moins en moins conforme à son objet » (DeGreeff, 1950, p. 288). Par exemple, avant dassassiner un parent, on le réduit àune caricature quil sera alors facile de supprimer. 3. Le mérite.  Si la victime, à cause de sastupidité ou de sa malhonnêteté, a mérité dêtre pillée, le délinquant, lui, àcause de son courage et de son habileté a mérité son butin. Cest du moins dequil prétend. Cette légitimation prend appui sur le précepte : « Àchacun selon ses œuvres. » Elle est surtout évoquée par les criminelsprofessionnels. Ceux-ci pensent que leur activité illégale peut très bien êtreassimilée à du travail. Lun deux affirmait même que cest un dur métier ;il faut préparer minutieusement chaque coup, supporter sans flancher latension, risquer sa liberté, faire des démarches pour vendre à un bon prix lamarchandises, etc. Tout cela lincitait à croire quil gagnait sa vie à lasueur de son front (Parker et Allerton, 1962, pp. 88-89). 4. La négation du dommage. Cette rationalisation, extrêmement répandue, consiste à dire quonne cause pas de préjudice sérieux à la victime et que, par conséquent, on necommet pas un crime véritable. Les petits voleurs ont constamment recours à lanégation du dommage pour se disculper. Les chercheurs de Vaucresson ont calculéque, sur 456 jeunes délinquants étudiés, il sen trouvait 254 qui avaienttendance à minimiser leur délit (CFRES, Vaucresson, 1963, p. 122). Il estfacile de se convaincre quon na rien fait de grave. Le voleur dautomobiledira quil ne fait quemprunter un véhicule que, tôt ou tard, le propriétaireretrouvera (Sykes et Matza, 1957). Le cambrioleur fera remarquer que les propriétairessont assurés et quils vont faire un profit en gonflant les réclamations. Levoleur professionnel dira quil dévalise des gens ou des entreprises tellementriches quils nen seront pas du tout affectés (King et Chambliss, 1972, Martin,1952). Sellin (1960) raconte quà Detroit, pendant la dépression économique,plusieurs familles dimmigrants dEurope centrale se chauffaient grâce aucharbon que les enfants allaient voler sur le terrain du chemin de fer. Cesgens, y compris le prêtre de la paroisse, niaient que cétait là un vol : « Lechemin de fer... cest si grand » (p. 884). Sellin interprète cetteattitude en termes de conflits de cultures : cette communauté aurait eudes normes en conflit avec celles que lÉtat promulgue dans ses lois, ce quipousserait les gens à approuver ce que lÉtat interdit. Il me semble plusapproprié danalyser cette attitude en termes de justice. Ces gens necontestaient pas les normes sociales qui interdisent le vol. Ils ne sesituaient tout simplement pas sur ce terrain. Ils posaient plutôt le problèmeen termes de dommage causé, se disant (sans avoir tout à fait tort) quils necausaient pas un dommage vraiment sérieux à la compagnie de chemin de fer. 5. Lannulation du contrat social.   « Offusquez-voushypocrites ! Tout le monde vole. Ça va du larcin journalier - un ptitboulon par-ci par-là - à labus de confiance organisé et officiel. Autrementdit du manoeuvre au ténor » (Spaggiari, 1978, p. 16). Les voleurs se complaisent à affirmer que lunivers est peuplé devoleurs. À les entendre, sauf quelques naïfs, les hommes sont malhonnêtes. « Seloneux, tous les policiers sont des bandits en uniforme, tous les avocats sont descrapules, tous les juges sont des profiteurs, tous les éducateurs sont deshypocrites » (Mailloux, 1971, p. 197). Ils soutiennent quil y a plus defilous, descrocs et de malfaiteurs chez les « bonnes gens » que danstoutes les prisons du monde (Hapgood, 1903, p. 195 ; et King et Chambliss,1972, p. 132). Si ceci est vrai, il est logique de conclure à lannulation ducontrat social qui oblige les citoyens à limiter leur liberté contrelassurance que leurs biens et leur personne seront en sécurité. Si seule uneminorité de naïfs respectent le pacte, celui qui a eu la malchance de recevoirlétiquette de criminel serait peu avisé de les imiter. Dans un monde debandits, être le seul à observer la loi, cest à la fois stupide et dangereux. Il nest pas sans signification que les hors-la-loi éprouvent lebesoin de se justifier et quils le fassent en ayant recours précisément auxprincipes de justice. Ils ne nient pas la justice, mais ils sen servent à leuravantage. La règle de justice, selon Piaget (1932, p. 158), est une loi déquilibredes rapports sociaux. Elle inspire aussi bien les victimes dactes criminelsque leurs auteurs, les uns pour revendiquer, les autres pour se justifier. Lesuns et les autres parlent le même langage même sils ne réussissent pas àsentendre. La justice est une aspiration omniprésente chez lhomme. Au-delàdes lois ou de la morale, il existe des principes de réciprocité et dégalitéqui nous fournissent de précieuses clefs pour comprendre les attitudes des délinquants,celles de leurs victimes et celles des « honnêtes gens ». Le sentiment dinjustice subie Comment interpréter cette attitude justicière généralement installéeà demeure chez les criminels récidivistes ? Naturellement une large partdoit être accordée à la rationalisation. Ils justifient après coup une conduitequils savent clairement ou obscurément injuste. Dans ces conditions, les légitimationssont plus des conséquences que des causes de lactivité délictueuse. Mais il ya plus, car ce qui apparaît, pour qui tient compte du point de vue de lavictime, comme de mauvaises excuses, est souvent présenté sans la moindre tracedironie ni de mauvaise foi. Ceci laisse croire quau-delà des justificationsfaciles, on trouve chez les récidivistes une sensibilité particulière àlinjustice. Cest ce que croyait De Greeff pour qui la violence des besoins dejustice de ces hommes participe dune attitude profonde quil appela lesentiment dinjustice subie. « Tous ces êtres expliquent leur vie et leursattitudes par les injustices et les malchances dont ils ont été lobjet,comment leur sens profond de la justice les a toujours empêchés de se soumettreà liniquité » (De Greeff, 1950, p. 280). Le sentiment dinjustice subie, toujours selon De Greeff, pousse lescriminels à se défendre farouchement contre toute frustration considérée commeimméritée. Refusant de se mettre en cause ou de considérer le point de vue delautre, ils sont convaincus de se trouver soit du côté des justes soit du côtédes victimes, jamais du côté de loffenseur. Figés dans une attitudevindicative, ils semblent incapables dévoluer vers une forme de réaction dejustice plus rationnelle ou plus nuancée. Le refus de pactiser avec linjusticedu monde fournit au criminel une justification globale de son activité délictueuse,analogue à lannulation du contrat social : si la justice nexiste pas,pourquoi vouloir être juste ? Qui plus est, si le monde a été constammentinjuste avec moi, pourquoi vouloir que je sois juste avec le monde ?Sarrogeant ainsi le droit de se venger de toutes les iniquités quon lui afait subir, il légitime du coup la totalité de ses crimes passés et à venir. Des recherches récentes ont apporté quelques confirmations auxanalyses de De Greeff. Cest ainsi que les adolescents qui reconnaissent avoircommis de nombreux délits ont tendance à affirmer que leurs parents sontpartiaux et font des règlements injustes (Nye, 1958 ; Caplan, 1978). A lécole,les jeunes délinquants ont limpression dêtre traités plus sévèrement que lereste de la classe et, de ce fait, davoir subi une injustice (Malewska et Peyre,1973, p. 121). Sur le plan de la recherche clinique, Yochelson et Samenow(1976) ont mis en relief la tendance des criminels dhabitude à se percevoircomme de perpétuelles victimes de linjustice dautrui.  Les criminels sont-ils justes ? Les criminels dhabitude se croient en butte à linjustice dunmonde qui leur est hostile, tout en refusant dadmettre leur propresinjustices. Il est clair quau moins pour leurs victimes ces hommes ne seconduisent pas avec justice. Mais, indépendamment de ce point précis, est-ilpossible de faire une appréciation en termes de justice de leur conduite générale ?En dautres termes, jusquà quel point possèdent-ils ce que les anciensappelaient la vertu de justice, laquelle est une volonté daccorder à chacunson dû ? Pour répondre à cette question, il ne faut pas pointer du doigtles crimes quils commettent, on aboutirait alors à une tautologie ; ilfaut plutôt voir sils se conduisent avec justice dans dautres secteurs deleur vie. Dans les transactions dun individu avec autrui, la vertu de justiceconsiste à rendre léquivalent de ce quon a reçu. Il savère quà cela lesmalfaiteurs sont peu doués. Ils ont énormément de peine à réaliser une réciprocitévéritable dans leurs échanges avec autrui. Yochelson et Samenow (1976, p. 304)croient même que le criminel na pas didée de ce quest la réciprocité. Seloneux, cette lacune se manifeste dabord dans sa famille où, enfant, il exigequon satisfasse tous ses désirs sans donner en retour. Cest dans les relations avec leur femme ou leur maîtresse queressort de la façon la plus flagrante cette tendance des hors-la-loi à donnermoins quils ne reçoivent. Il est fréquent de voir ces hommes vivre auxcrochets dune femme. Celle-ci paye pour le gîte et le couvert et doit, seule,assumer la responsabilité des enfants. Quand leur compagne na pas les moyensde les faire vivre, il nest pas rare quils la poussent à se prostituer. Cenest pas un hasard si bon nombre de malfaiteurs, outre le vol, pratiquent leproxénétisme. La partenaire dun criminel est, plus souvent quautrement, unefemme exploitée qui profitera de son prochain séjour en prison pour se libérerde ses chaînes (voir Manocchio et Dunn, 1970 ; Willwerth, 1974, p.64 ; Carr, 1975. Jodoin, 1976). Le délinquant récidiviste ne réussit pas à apporter à ces prochesune contribution équivalente à celle quil en reçoit à cause dune avidité quile pousse à réclamer toujours plus. Ce trait a été détecté par un clinicien,Mucchielli (1974), qui parle à ce propos du moi exorbitant et revendicateur du « vraidélinquant ». Il ressort aussi de la manière dont il utilise son argent.West et Farrington, (1977, p. 62) ont observé que les délinquants sedistinguent des non-délinquants par le fait quils dépensent plus quils negagnent, quils nont pas déconomie et quils sont criblés de dettes. Animéspar un puissant désir de jouir de la vie, les délinquants classiques setrouvent sans ressource quand il sagit, dabord de payer leurs dettes et,ensuite, plus généralement, détablir un équilibre dans lensemble des échangesavec ceux quils fréquentent. Selon les philosophes, lhomme juste se soucie avant tout de « nedétenir pas plus que se part ni moins que sa part » (Villey, 1978, p. 64).Le style de vie quadopte le criminel le conduit à être léternel débiteur deceux avec qui il transige. En ce sens, il ne possède pas la vertu de justice.  La justice et le présentisme des délinquants Les raisons de respecter la loi qui sont issues de lidéal dejustice supposent toujours un pari sur lavenir. Ainsi les hommes respectentleurs engagements, paient leurs dettes, rendent le bien pour le bien, évitentde senrichir au détriment dautrui parce que, à terme, il est profitable de préserverles bonnes dispositions de ceux qui les entourent. De ce point de vue, lhommese soumet aux lois parce quà la rationalité à court terme de lappropriationet de la liberté sans borne sest substituée la rationalité à long terme de lajustice. Or, la plupart des délinquants persistants ne possèdent toutsimplement pas les aptitudes nécessaires pour agir en fonction dobjectifslointains. Ils sont affectés dune lacune que jaie appelée ailleurs le présentisme(Cusson, 1981). Par ce terme, jentends labsence de persévérance dans lapoursuite de projets à long terme. La plupart des criminels ne peuventsinscrire dans la durée ; obnubilés par le moment présent, ils ne réussissentpas à organiser de façon réaliste leur activité en fonction de lavenir. Àcause de ce handicap, ils seront conduits à se faire des ennemis en violant larègle de réciprocité et ils sexcluront du contrat social, ne pouvant supporterles contraintes qui en sont partie intégrante. Ils auront donc tendance àsacrifier les avantages lointains que lon gagne à rester en bons termes avecses concitoyens, au profit dune satisfaction immédiate. Incapables dagir avec justice, les malfaiteurs éprouvent néanmoinsun besoin de justice, et dabord celui dêtre traités avec justice. Coincésentre ce désir de justice et leurs propres injustices, ils se construiront unevision du monde qui leur permettra de justifier leurs propres injustices touten se défendant contre celles quon leur fait subir. Ils nieront la justice dumonde tout en réclamant quon soit juste à leur égard. Et ils légitimeront lesinjustices dont ils se rendent coupables tout en se braquant sur celles dontils sont victimes.   Cinquièmepartie : La justice Chapitre 22 LUNIVERSALITÉ DES PROHIBITIONS DU VOLET DU MEURTRE       Retour à la table des matières Si le délinquant accepte spontanément daller sur le terrain de lajustice, il ny a aucune raison pour nous empêcher daller ly rencontrer. Leproblème des rapports entre le crime et la justice pourrait alors être posédans ces termes. Linterdiction dactes tels que le brigandage et lassassinatne découle pas seulement dun arbitraire social, moral ou législatif ;elle existe aussi parce quelle constitue une solution juste au problème de ladéfense dintérêts individuels vitaux. Cela voudrait dire que le sens des loisdoit être cherché dans les exigences de justice des personnes. Mais, avant dentreprendre une réflexion sur ce thème, il fautsavoir à quel niveau de généralité situer le problème. Si lexamen portait surune loi particulière, votée à un moment donné, dans un pays donné, on tenteraitde faire découler le sens de la loi du contexte social et politique où elle apris naissance. Mais les violations du Code pénal qui causent un tort évident àautrui tombent sous le coup dinterdictions extrêmement générales. Il seraitdonc souhaitable, en toute logique, de situer lanalyse à un niveau de généralitécorrespondant à celui des prohibitions concernées. La démarche consisteraitalors à identifier les sociétés où les crimes, au sens restreint du terme, sontformellement interdits, puis dégager le sens de ces règles à partir des caractéristiquespertinentes qui sont communes à ces sociétés.  Le relativisme culturel et ses implications Les gens sont portés à croire que le vol et la violence ont partoutet toujours été considérés comme des crimes. Nous verrons un peu plus loin sicette impression est fondée. Mais il faut immédiatement noter quelle heurte defront un principe auquel se rallient la majorité des spécialistes en sciencessociales : le relativisme culturel. En effet, si on tire les conséquenceslogiques de ce principe, il ne peut pas exister de loi véritablementuniverselle. Le problème est de taille. Il vaut la peine quon sy attardequelques instants. Par « relativisme culturel », on entend une doctrine qui défenddeux positions complémentaires. Premièrement, tous les éléments de culture, ycompris la morale et les lois, dépendent de la société dans laquelle on lestrouve. Deuxièmement, chaque société développe son propre système de valeurs etses notions particulières du bien et du mal. Ceci veut dire que les normes etles lois ont tendance à différer dun groupe à lautre. Cette doctrine a des implications dont on ne saurait sous-estimer laportée. Première implication : toute norme, quelle soit morale ou légale,est conventionnelle, cest-à-dire fondé sur les décisions arbitraires desmembres dune communauté donnée. Cest ce que Strauss (1953, p. 11) appelle le « conventionnalisme ».Le lois ne reposent que sur une entente quelconque entre des sociétaires quiconviennent à un moment donné de respecter telle ou telle règle. De tellesconventions peuvent servir à éviter les conflits, mais elles ne sont fondées nisur la vérité ni sur la justice. Deuxième implication : si les normes sont essentiellementrelatives au groupe qui en est le porteur, elles nont aucune valeuruniverselle. Les diverses conceptions du bien et du mal se valent parcequelles sont subjectives. Il nexiste aucun critère commun qui permettraitden apprécier la valeur et de trancher en faveur de lune ou de lautre. Unsystème moral nest valable que parce quil correspond aux préférences desmembres dun groupe particulier. Deux groupes peuvent donc défendre desprincipes moraux totalement contradictoires sans quil soit possible de dire silun a raison et lautre tort. Si nous poussons la doctrine relativiste à ses conséquenceslogiques, nous sommes entraînés vers des implications fort troublantes. Il esttoujours possible daccepter en théorie que les principes moraux universelsnexistent pas et quil est impossible de faire de distinction valable entre lebien et le mal. Mais il est plus difficile daccepter ce quune telle positionentraîne concrètement. Ceci voudrait dire que, devant le meurtre, la torture,lesclavage, le cannibalisme ou la clitoridermie, il ne saurait y avoir dejugement autre que relatif. On pourrait simplement dire que ces pratiques sontle fait de gens qui ont une autre morale que la nôtre, voilà tout. Et, commetoutes les morales se valent, il faudrait se résigner à accepter que cescoutumes qui nous paraissent répugnantes ne sont ni meilleures ni pires que lesautres. Il serait aussi impossible de porter un jugement autre que subjectifsur la question de savoir si un groupe de jeunes gens qui réalisent unedangereuse opération de sauvetage en montagne agissent mieux que le gang devoyous qui pratiquent le viol collectif. Ainsi, nous sommes forcés de nousrallier à la conclusion de Strauss (1953, p. 18), de Kluckhohn (1955, p. 663)et de Ginsberg (1956, p. 30) : le relativisme culturel culmine dans lenihilisme moral. Transposé sur le plan politique, le relativisme nous accule à uneimpasse semblable. Sil est impossible de sentendre sur des critères validesdu bien et du mal, du juste et de linjuste, à partir de quelle base solidepourrions-nous critiquer les actions de nos gouvernements ? Commentpourrions-nous distinguer entre les bons et les mauvais régimes ? Quedirions-nous du nazisme, du stalinisme, des camps de la mort, de larchipel duGoulag, des génocides et de toutes les atrocités commises au nom de la majorité ?Que cela nous heurte ? Mais, fidèles à la logique relativiste, les tyranset les majorités tyranniques auront beau jeu de se justifier : Au nom dequel principe nous jugez-vous ? Vous avez vos valeurs, nous avons les nôtres ;les unes et les autres se valent ! Ainsi, comme le souligne Ginsberg(1959, p. 30), le relativisme fournit des munitions aux violents et mine laposition morale des défenseurs de la justice et de la liberté. Le relativisme culturel nest pas seulement impraticable, cestaussi une position qui nie un fait moral très important, à savoir que lévidencedu mal et de linjustice simpose quelquefois à tous les esprits. Des personnesdésintéressées, venant de milieux et de sociétés très diverses, peuventsentendre sans réserve sur linjustice de certains agissements. On peut doncconclure que le relativisme culturel radical est intenable, dabord parce quilconduit à cautionner nimporte quelle atrocité et, ensuite, parce quil necorrespond pas aux faits : il arrive que les hommes sentendent sur le malet sur linjuste.  La diversité des morales Il reste, malgré tout, une part de vérité dans le relativisme, cestla diversité des règles morales. Depuis lépoque des grandes explorations, lesvoyageurs et ensuite les anthropologues nont pas cessé de parler des étrangescoutumes des peuplades lointaines. Les historiens ont, eux aussi, contribué àmontrer que les lois et les moeurs varient presque à linfini. Un exemplesuffira à prendre la mesure de lampleur des variations possibles.   « Desdix crimes que les lois hébraïques, daprès Thonisson, punissaient de lalapidation (à savoir lidolâtrie, lexcitation à lidolâtrie, la consécration àMoloch, la magie, lévocation des esprits, la désobéissance obstinée auxparents, la profanation du sabbat, le blasphème, le viol de la fiancéedautrui, linconduite de la jeune fille attestée par labsence des signes dela virginité au moment de son mariage), il y en a neuf qui ont cessé dêtre desdélits même dans nos sociétés européennes, et le dixième, à savoir le viol dela fiancée dautrui, est resté crime, mais dans un tout autre sens ; carcest la violence faite à une femme comme telle qui est maintenant punie, etnon loutrage fait à celui dont la fiancée est violée » (Tarde, 1886, p.27). Ainsi, les lois et les normes sont changeantes. Tout le problème estde savoir quelle interprétation donner à cette diversité. Faut-il en conclureque les règles ne valent que par la subjectivité de ceux qui lesadoptent ? Cest loin dêtre évident. Car, pour accepter cette conclusion,il faudrait démontrer que les morales varient de façon arbitraire. Une telle démonstrationserait fort difficile. Les monographies historiques et ethnographiquesfourmillent dobservations qui nous incitent au contraire à croire que les règlesmorales et juridiques sont souvent des réponses valables à des problèmes qui seposent à une société donné à un moment donnée de son histoire. Un seul exempledevrait suffire à illustrer mon propos. Le principe du respect de la viehumaine semble universellement accepté et, pourtant, les Esquimaux considèrentquil est acceptable de tuer les enfants naissants et les vieillards. Cela seproduit dans les circonstances suivantes : quand les parents dunnouveau-né prévoient quils seront incapables de le nourrir, ils le tuent,habituellement en le laissant mourir de froid. Quand les vieillards deviennentimpotents et incapables de suivre le groupe dans ses déplacements, il arrivequils soient tués et, souvent, ils demandent eux-mêmes à leurs proches dêtretués. Hoebel (1954, p. 69-77), qui rapporte ces coutumes brutales, les expliquepar les conditions particulières de la vie dans le Grand Nord. La vie y estextrêmement précaire ; la simple survie tient souvent de lexploit. Oncomprend alors quil soit impossible, quand les conditions deviennent particulièrementdures, dassumer les membres non productifs du groupe. Le sens dune action dépend du contexte dans lequel elle est posée.On peut donc très bien admettre quune règle puisse être juste parce quelle résoutde façon équitable un problème particulier tel quil se pose dans une situationdonnée. Les normes et les lois peuvent donc varier, non parce quelles découlentde larbitraire de ceux qui les édictent, mais parce quelles sont adaptées auxcirconstances et au milieu doù elles émergent. Les principes ne sont donc pasnécessairement en cause : il se pourrait bien que des principes universelsaient inspiré des lois qui diffèrent parce quelles répondent à des besoinsparticuliers. Du fait indiscutable que les règles morales et juridiques varient énormément,il ne suit pas nécessairement quelles varient toutes. Il est possiblede trouver, dans le foisonnement de morales divergentes, un petit nombre de règlesuniverselles. Après tout, les anthropologues sentendent sur le fait quelinceste est universellement prohibé (la définition de linceste variantcependant dune culture à lautre). Sagit-il de la seule prohibitionuniverselle ? Cela nous conduit à la question centrale de cechapitre : est-ce que les délits dont il est question dans ce livre - levol et lagression - font lobjet dune prohibition universelle ? Il y apresque un siècle, Gabriel Tarde avait répondu : « Certains actes spécifiésont été de tout temps considérés comme criminels, notamment le fait de tuer etde voler une personne du groupe social dont on fait partie » (p.29). Cétait en 1886. Depuis, les anthropologues ont accumulé beaucoupdinformations qui nétaient pas connues à cette époque. Est-ce que lesconnaissances supplémentaires nous obligent à réviser la réponse deTarde ?  Le meurtre Selon Linton (1952, p. 657-660), la violence physique, notamment lefait destropier autrui sans justification valable, est universellement condamnée.Cependant, il existe de grandes variations, dabord dans les justifications dela violence et, ensuite, dans le seuil de gravité à partir duquel un acte peut êtreconsidéré comme violent. On trouve beaucoup de société où la violence physiqueest tolérée quand elle se pratique dans certains sports ou quand elle est une réponseà une insulte. De plus, il est difficile de déterminer à quel niveau de gravitéla violence devient réellement réprouvée. En particulier chez les enfants, ontolère bien des formes mineures de violence physique : les bousculades,les échanges de coup de poing et les bagarres. Il est dont bien difficile de prétendreque la violence soit universellement prohibée. Nous sommes cependant sur un terrain plus sûr quand nous ne retenonsquune forme extrême de violence : le meurtre. Les quelques anthropologuesmodernes qui se sont penchés sur la question sentendent pour affirmer quelacte de tuer volontairement un membre de son groupe est prohibé dans toutesles sociétés connues (Linton, 1952, p. 657 ; Hoebel, 1954, p. 286, etKluckhohn, 1955, p. 672). Le meurtre a été partout et toujours interdit et,partout, il tombe sous le coup de sanctions physiques, morales et religieuses.Cependant, les définitions du meurtre varient ou, ce qui est une autre manièrede dire la même chose, les justifications de lacte de tuer ne sont pas les mêmesdune société à lautre. Les principales exceptions sont les suivantes :1/ tuer en état de légitime défense ; 2/ lexécution capitale ; 3/ lesuicide ; 4/ leuthanasie ; 5/ linfanticide ; 6/ la vengeance ;V le duel.  Le vol Le vol pose des problèmes plus complexes parce que, pour le définir,il faut au préalable sentendre sur une définition de la propriété, ce quinest pas très facile. La notion de propriété renvoie à un système de droits, de devoirs etde privilèges qui règlent les rapports des individus en ce qui concerne lesbiens matériels [74]. Pour nos besoins, la définition suivante devrait suffire [75]. La propriété désigne les droits et privilèges relatifs àlutilisation dobjets matériels. Parmi ces droits et privilèges, il fautsignaler premièrement le privilège, pour le propriétaire, dutiliser ses bienscomme il lentend, y compris celui de céder par don ou vente et, deuxièmement,lexclusion dautrui dans lusage de ces biens. Ceci veut dire que le propriétaireest protégé contre les empiètements dautres personnes qui voudraient prendreou utiliser les objets possédés. Le droit de propriété renvoie donc à uneprohibition qui sadresse à toute personne sauf au propriétaire 2. La propriété existe dans toutes les sociétés humaines connues(Hallowell, 1943, p. 132 ; Murdock, 1945, p. 124 ; Linton, 1952, p.655 ; Hoebel, 1954, p. 286-287). Il semble quà peu près partout lesproduits de la chasse et de la cueillette, les récoltes, les vêtements, lesoutils et les ustensiles soient protégés par des droits de propriété reconnus,soit à des individus, soit à la plus petite unité familiale (Linton, 1962, p.655). Par contre, les droits de propriétés sur la terre sont souvent collectifset, quand ils sont individuels, il sont limités (Hoebel, 1954, p. 287 ;Gluckman, 1965, p. 41) Dès lors que la propriété est universelle, il découle que le vol estuniversellement prohibé : pas de droit de propriété sans obligationcorrespondante de la respecter. Cependant, si le vol est interdit, la forme particulière de laprohibition variera beaucoup. Elle dépendra naturellement des biens qui sontprotégés par les droits de propriété. Elle dépendra aussi des règles quipermettent certaines formes dappropriation. Les exceptions les plus répanduessont le vol de subsistance, le pillage en temps de guerre, le vol à lencontredétrangers et lappropriation à lintérieur même du groupe familial (Gluckman,1965, p. 43, et Ossowska, 1970, pp. 132-133). Il nest pas rare que les normes relatives au vol visent à protégerles membres du groupe et non les étrangers. Cest, selon BrilIon (1980), le casde la plupart des sociétés africaines traditionnelles. « Il était bien plusgrave de voler des membres de son clan ou de son village que ceux qui étaientplus éloignés dans la structure parentale. Quant aux atteintes aux biensdautres tribus, elles nétaient pas un mal en soi, mais donnaient lieu à desreprésailles » (p. 105). Une telle attitude se retrouve aussi à propos dumeurtre : on tolère plus facilement lassassinat dun étranger que celuidun proche. Cest ce qui faisait dire à Linton (1962, pp. 649-650) que lessystèmes éthiques fonctionnent en termes de in group. Les principesmoraux servent principalement à régir les rapports entre les membres dungroupe ; et plus la personne lésée est proche, plus la réprobation estforte.  Conclusion Tarde avait donc raison : le meurtre et le vol commis àlencontre de gens appartenant au groupe dont on fait partie sontuniversellement perçus comme des crimes. Ceci nempêche pas que, dune société àlautre, on observe de grandes variations dans les justifications qui rendentces actes tolérables. Admettre quil se trouve un petit nombre dactes universellementinterdits ne doit évidemment pas nous faire ignorer tous les actes qui sontinterdits à une époque et dans un lieu donné et qui sont tolérés et mêmeapprouvés à dautres moments et dans dautres lieux. Le distinction est essentielle :dune part, les crimes universels comme le meurtre, dautre part, les actes jugésdifféremment selon lépoque et le lieu, comme lhomosexualité, la possession dedrogue, les crimes religieux, les délits dopinion. Comme le faisait remarquerNewman (1976, p. 15), une des erreurs des relativistes fut précisémentdignorer cette distinction et de faire comme si tous les délits appartenaient àla seconde catégorie.    Cinquièmepartie : La justice Chapitre 23 LA RÉCIPROCITÉ ET LE VOL       Retour à la table des matières Comment rendre compte de luniversalité des prohibitions du meurtreet du vol ? il ne me semble pas trop hasardeux davancer que toutes lessociétés humaines ont été confrontées au même problème, celui de la protectiondes personnes et des biens contre lagression et lappropriation. On peut alorsimaginer que, très tôt, une solution fut trouvée dans un groupe donné, de làelle se répandit, par diffusion culturelle, à toutes les sociétés. Il est aussipossible quil y ait eu une évolution convergente : la même solution émergeantindépendamment dans plusieurs cultures. Quoi quil en soit de son origine,luniversalité même de cette solution nous permet de penser quelle est nécessaireà la survie des sociétés humaines qui, sans elle, auraient éclaté sous lapression des luttes intestines. Qui plus est, le fait que toutes les sociétés,sans exception, répriment le vol et le meurtre porte à croire que cest lasolution la moins insatisfaisante possible. Dans quelle logique sinscrivent ces prohibitions ? Cest laquestion à laquelle je tenterai de répondre maintenant. Ma thèse pourrait êtrerésumée sommairement de la manière suivante. Tout groupe humain est confronté à une constellation de problèmes liésles uns aux autres : lattribution des biens et des obligations parmi lesmembres du groupe, la sécurité des personnes, la préventions des conflits internes.Parmi les éléments de culture contribuant à la solution de ces problèmes, ontrouve partout un noyau cohérent de principes dont les plus importantssont : la justice, la réciprocité et la défense de la liberté. Cesprincipes apportent à ces problèmes des solutions qui assurent la survie dugroupe sans pour autant sacrifier les intérêts individuels. Or, précisémentparce quils ne sont pas sacrifiés, les individus ont de bonnes raisons de défendreces principes. Ceci introduit, dans le système, un mécanisme autorégulateur quilui permet de se maintenir avec un minimum dinterventions extérieures. Pour comprendre la logique de ce système équipé dun dispositifdautorégulation, deux notions doivent être explicitées : la réciprocitéet la liberté.  La réciprocité Les vols et les agressions peuvent être considérés comme desinteractions de deux personnes dont la caractéristique est que lun despartenaires - la victime - est lésée par lautre - le délinquant. Mais,contrairement à la victime dun accident ou dune maladie, la victime duncrime ne subit pas simplement un préjudice, elle subit un préjudice injuste.Pourquoi ? Parce quon lui cause volontairement un dommage sans intentionaucune de compenser. Les crimes sont des interactions parfaitement déséquilibrées ;le voleur gagne, la victime nobtient rien en contrepartie ; lagresseurfait souffrir, mais ne se soucie pas de réparer. Sils heurtent tant et lesvictimes et lopinion, cest non seulement parce quils sont contraires à lamorale ou aux lois, mais aussi parce quils sont en violation flagrante de la réciprocité.Le. crime est la négation dun principe de justice commutative qui sexprimepar plusieurs maximes bien connues : Agis avec ton semblable comme tuvoudrais quil agisse avec toi. Un contrat ne doit pas enrichir lun aux dépensde lautre. Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas quil te fasse. La règle de réciprocité substitue léchange à lappropriation puredu bien dautrui et oblige à réparer quand un dommage a été causé à autrui. Cest dans léchange que sincarne le mieux de la règle de réciprocité.Cest elle qui oblige à rendre léquivalent de ce quon a reçu. Plus précisément,selon le principe de réciprocité, il faut, lors dun échange, premièrementdonner un bien en contrepartie de celui quon a reçu et, deuxièmement, faire ensorte que la valeur de ce qui est rendu tende à être égale à celle de laprestation initiale. Les échanges régis par la règle de la réciprocité sont à ce pointuniversels et ils sont à ce point importants que plusieurs sociologues en ontfait le fondement même de toute vie sociale. Depuis le célèbre Essai sur ledon dans lequel Marcel Mauss, en 1925, montrait que le cycle donner -recevoir - rendre constituait un ciment puissant de la vie sociale dans lessociété archaïques, on a construit des sociologies complètes centrées sur lanotion de léchange (Homans, 1961 ; Blau, 1964).  Le fondement rationneldu respect de la propriété dautrui Léchange qui consiste à rendre léquivalent de ce quon a reçu estlantithèse même du vol par lequel on a recours à la force ou à diverssubterfuges pour obtenir ce quon désire, sans avoir à offrir à lautre unecontrepartie acceptable. Mais pourquoi léchange est-il universellement préféréau vol ? A court terme, il est bien plus avantageux de sapproprierpurement et simplement le bien dautrui. Car, alors, le gain est net : onfait une acquisition sans avoir à payer. A long terme, par contre, il est bienpossible quil en soit tout autrement. Si on réussit à démontrer que léchangeest, à long terme, une transaction plus profitable que lappropriation pure, onaura fait, par la même occasion, la démonstration quil existe un fondementrationnel au respect de la loi, et ceci, indépendamment de la crainte du châtimentou de quelque conviction morale que ce soit. Même si léchange napporte pas des gains aussi substantiels que levol, il reste quand même profitable parce que ce quon reçoit vautsubjectivement plus que ce quon donne. Ce profit constitue le motivation debase de léchange, le fondement égoïste de la réciprocité. Mais ce nest évidemmentpas ce mince profit qui rend léchange plus avantageux que le vol. Cest à longterme quapparaît la supériorité du premier sur le second. Léchange contribue puissamment à cimenter le lien social et àfavoriser lamitié entre les hommes. Cest là un thème constant desanthropologues et des sociologues qui lont étudié (Mauss, 1925 ; Lévi-Strauss,1949 ; Homans, 1961). Il prévient dabord lagression. En effet, tout échangecomporte une clause implicite de non-agression mutuelle valable, au moins tantque durera la transaction. Pour pouvoir donner, recevoir et rendre, il faut,selon la belle expression de Mauss (1925), « savoir poser les lances »(p. 278). Par la suite, si laffaire se clôt à la satisfaction de tous, onnaura plus aucune raison de sattaquer. Au contraire, chacune des partiesvoudra pouvoir faire de nouvelles transactions ; il sera donc tout indiquéde prolonger indéfiniment la clause de non-agression. Les alliances qui senoueront de la sorte auront linestimable avantage de contribuer à la sécuritégénérale. Sécurité dautant plus grande que chacun est entouré dun plus grandnombre de partenaires satisfaits. Dès lors que la méfiance réciproque disparaît et que lon continue àéchanger avec profit, des liens damitié pourront se nouer entre lespartenaires. Ceci a été fort bien démontré par Homans (1974, p. 59) : unetransaction spécifique qui se termine à la satisfaction de tous favorisera le développementde relations amicales qui iront bien au-delà des considérations utilitaires quiont présidé à la relation initiale. A lintérêt, sajoutera le pur plaisir dêtreavec lautre. Il est évident que le vol déclenche un processus qui va dans le sensinverse, suscitant lhostilité, la méfiance et la peur. Donc, à long terme lasupériorité de léchange sur la simple appropriation du bien dautrui devient écrasante.Le premier favorise le développement des alliances, de lamitié et de la sécurité ;le second conduit à la rupture, à lagression et à linsécurité. Respecter la règlede réciprocité, modérément profitable dans limmédiat, devient, à la longue,une solution parfaitement rationnelle. Les hommes sabstiennent de voler parceque, entre autres raisons, ils ont substitué la rationalité à long terme de léchangeà celle, à plus court terme, de lappropriation. Le respect de la loi est doncmotivé par un égoïsme éclairé. Léchangiste est un être dont lintérêt est dese soucier de lintérêt dautrui, de peur que ne cesse une relation profitable. La prohibition du vol nest, en dernière analyse, que le versant négatifde la règle de réciprocité qui prescrit de rendre le bien pour le bien. En mêmetemps que le vol est réprimé, une solution de rechange est proposée. Il devientalors possible dacquérir le bien dautrui à la condition doffrir unecontrepartie acceptable. Malinowski (1934, p. xxvii) avait beaucoup insisté surcette dimension positive du respect des lois. On évite de voler non seulementpar crainte des punitions, mais aussi parce quon veut profiter, dabord, desservices obtenus grâce à léchange et, ensuite, du climat damitié et deconfiance qui en résulte.  Lautorégulation Le terme « autorégulation » désigne ici les mécanismes decontrôle social qui sinscrivent dans la logique même des rapports entre lesindividus. Il sagit de processus grâce auxquels certaines conduites sontsuscitées et dautres tenues en échec sans autres interventions que celles desacteurs engagés dans la relation. Dans le cas des rapports de -réciprocité,lautorégulation se réalise par une série de réactions spontanées dunpartenaire, lesquelles incitent lautre à respecter léquilibre des prestationset, par le fait même, à réprimer toute tentative de prendre sans rendre léquivalenten retour. De cette manière, sont empêchées toutes les conduites quisapparentent à lexploitation, à la fraude, à la malhonnêteté ou àlappropriation, pour tout dire, tout ce qui, de près ou de loin, ressemble auvol. Lautorégulation réciproque est dabord fondée sur la volonté dupartenaire insatisfait de défendre ce quil juge être son droit, Touteviolation à la règle de réciprocité - le vol nétant que le cas le plus patent-- déclenche chez la personne lésée des réactions qui obéissent à la logique dela justice commutative et qui viseront à restaurer léquilibre qui vient dêtrerompu. Cette forme dautorégulation repose aussi sur les liens de dépendancequi se tissent entre les individus au fil des échanges successifs. Malinowski(1926, p. 20) lavait bien vu. Dans les rapports de réciprocité, lespartenaires dépendent les uns des autres, ce qui rend impérieuse lobligationde lun de rémunérer lautre. Chaque partenaire possède donc une arme pourfaire respecter ses droits : la réciprocité ou, plus précisément, le désirde son vis-à-vis de poursuivre une relation profitable. Ainsi la règle de réciprocité dicte à toute personne qui se sent léséedes réactions motivées par la défense de ses intérêts. Simultanément, elle rendlexploiteur présumé sensible à ces réactions. Si les deux parties désirent quela relation se poursuive dans lavenir, elles ne voudront ni lune ni lautredonner au partenaire limpression quil a été joué. Il est donc dans lintérêtde chacun de tenir compte des intérêts de lautre. Par un processusdajustement mutuel, chaque partenaire sera amené, premièrement, à donnersuffisamment et deuxièmement, à exiger une contrepartie raisonnable. Tout déséquilibre,tout ce qui pourrait ressembler à de lexploitation, déclenchera, chez celuiqui en fait les frais, une réclamation destinée à rétablir léquilibre. Silexploiteur potentiel a réellement besoin de lautre et sil veut se ménagerlavenir, il cédera aux pressions. Ainsi se réalise léquilibre, lequel est lepoint où se rencontrent les partenaires qui, pour persuader lautre, selaissent eux-mêmes persuader. Lajustement réciproque ne joue pas seulement dans le cadre des échanges,on peut aussi lobserver quand un dommage causé incite la victime à exiger réparation.Cela se passe quelquefois lors de délits mineurs. Ainsi, dans les vols à létalage,il est fréquent que, compte tenu du peu dimportance de linfraction, lesresponsables du magasin se contentent de récupérer la marchandise volée et dedonner un avertissement au voleur. Quand le garçon du voisin vole ou brise descarreaux, il arrivera que lon se satisfasse de réclamer aux parents unerestitution ou un dédommagement. La revendication vise normalement à rétablir la situation antérieureau délit : restitution du bien volé, compensation ou dédommagement pour lepréjudice subi. La victime revendicatrice se sent autorisée dagir selon leprincipe de justice qui dit : « Un dommage doit être réparé »(Echkhoff, 1974, p. 141). Cette obligation de restaurer léquilibre par unemesure visant à annuler ou à compenser un dommage, découle en droite ligne dela notion de réciprocité. Elle est un impératif essentiel de la vie sociale etconstitue le fondement de la responsabilité civile si bien définie par le Codecivil français : « Tout fait de lhomme qui cause à autrui un dommageoblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer » (art. 1382). La revendication na de chance daboutir que si le délinquant faitpreuve de bonne volonté. De fait, il lui arrivera, contraint par la rigoureuselogique de la réciprocité, dadmettre quil est dans son tort et quil doit réparer.Par exemple, il pourra prendre conscience quil vient de faire à un autre cequil ne voudrait pas quon lui fasse, ce qui le motivera à satisfaire aux réclamationsde la victime. Plus souvent, la crainte dune dénonciation le conduira à êtreaccommodant. Si, au contraire, le délinquant refuse de réparer, la victime nepeut plus poursuivre dans cette voie. Elle sera alors tentée par la vengeanceou encore par cette forme de vengeance détournée quest la plainte à la police Les réparations nont pas pour seul effet de donner satisfaction àla victime ; en outre, elles annulent le gain illégitime réalisé par le délinquant.A ce titre, les réparations, ou plus précisément les réclamations des victimes,contribuent au contrôle de la délinquance, et en particulier des vols, en lesrendant moins profitables. La rupture intervient quand lajustement réciproque na pu êtreréalisé. On se retire de la transaction, et souvent, on évite systématiquementcelui avec lequel on na pu sentendre. Les individus qui refusent de se plieraux exigences de la réciprocité sont ainsi sanctionnés, simplement maisefficacement, par lexclusion des échanges futurs. Et celui qui prendralhabitude dexploiter, de tromper ou de refuser de réparer pour les dommagescausés fera le vide autour de lui. Il arrivera quon aille plus loin que la simple rupture. Quand undommage a été causé délibérément et sans intention de réparer, on pourra allerjusquà la vengeance. Cette réaction vindicative vient spontanément etelle peut être rattachée aux impulsions du type « frustration-agression ».Comme le soulignait De Greeff (1947), une offense déclenche, en un éclair, uneréaction vers le danger. La victime dun crime voudra tout naturellement rendrele mal pour le mal. Or, elle se sentira justifiée de le faire en évoquant unprincipe de justice qui obéit à la logique de la réciprocité et quistipule : « Un dommage peut ou doit être rendu par un dommage et enproportion du premier » (Eckhoff, 1974, p. 30). La vengeance a donc un double fondement : une pulsion agressivequi la déclenche et un principe de réciprocité qui la justifie. Ceci permet decomprendre les diverses manifestations de la réaction vindicative. Quandlagression lemporte, la vengeance sera souvent démesurée : emportée parla colère, la victime justicière pourra aller jusquà anéantir loffenseur. Mais,quand la réciprocité simpose, on tendra à respecter la règle de laproportionnalité et on se contentera de rendre léquivalent de ce quon a reçu :oeil pour oeil, dent pour dent. La vengeance est tellement répandue quon peut la considérer comme uneréaction normale. Cest ce que pensait De Greeff (1950) tout en leregrettant : « Le schéma de représailles fait partie des structuresaffectives normales » (p. 283). Les psychologues ont constaté que lesenfants trouvent la vengeance parfaitement justifiée. Étudiant le développementde la notion de justice chez lenfant, Piaget (1932) a constaté quil existe « unetendance de plus en plus forte avec lâge de considérer comme légitime derendre les coups reçus » (p. 241). « Un tel sarroge le droit de medonner un coup de poing, donc il moctroie ce droit » (p. 258). Plus récemment,Bull (1969) faisait des constatations du même ordre dans un échantillon de 360enfants et adolescents : à 17 ans, 63% des sujets sont fixés dans uneattitude de réciprocité négative consistant à rendre le mal pour le mal (p.44). Il ne sagit pas ici de porter un jugement de valeur, mais deconstater un fait : la vengeance sexplique, elle est très répandue, etbien des gens la trouvent parfaitement justifiée. Or, le voleur devra tenircompte de ce phénomène. Avant de craindre le gendarme, il apprendra à se méfierdes réactions vengeresses de ses victimes. Sachant que celles-ci seront pousséesà rendre les coups, il hésitera à passer à lacte et, sil surmonte sescraintes, il agira en son absence ou il Préférera surprendre des inconnus pourfuir sitôt son coup fait ou, encore, il choisira ses victimes : femmes,vieillards, alcooliques qui nont ni la force de résister ni celle de sevenger.  Conclusion Le comportement social obéit à la logique de la réciprocité quiinstaure, dans les transactions interhumaines, des mécanismes régulateurs quifont en sorte que les prestations entre deux partenaires tendent vers léquilibre.Le jeu de la réciprocité qui sexerce lors des échanges ainsi que lorsquunepersonne en offense une autre développe chez les hommes de puissantesmotivations à respecter les lois qui prohibent le vol et lagression. Et cecipar laction des quatre principes suivants : 1/ Le bien doit être rendu par le bien. Cest la règle de léchange.Elle offre aux individus une alternative rationnelle au vol. Elle incite leshommes à respecter la loi parce quassurant des gains, tout en favorisantlamitié et la sécurité dans les rapports entre échangistes, elle constitue unesolution plus avantageuse à long terme que lappropriation simple. 2/ Il faut donner en proportion de ce quon a reçu. Par un processusdajustement réciproque, les partenaires dun échange peuvent sentendre sur lavaleur des prestations à donner et à recevoir. La crainte dêtre exclu des échangesfuturs suffit, la plupart du temps, à convaincre celui qui voudrait abuser dela situation de maintenir ses exigences dans des limites raisonnables. Ainsisont tenues en échec les actions qui pourraient être perçues comme du vol. 3/ Un dommage doit être réparé. Cest la règle de la réparation quiautorise la victime à revendiquer une forme quelconque de compensation.Indirectement, cette règle incite les hommes à respecter les lois, de peur queleurs délits ne soient rendus inutiles par lobligation de réparer. 4/ Le mal peut être rendu par le mal. Cest la règle de lavengeance. Elle justifie la victime dun crime de rendre coup pour coup et, pareffet de retour, incite les hommes à respecter la loi par peur des réactionsvindicatives des victimes. Mieux que quiconque, Malinowski avait compris que le contrôle socialrepose dabord sur un réseau complexe de relations mutuelles entrecroisées. Ila pu démontrer que les gens sacquittent de leurs obligations parce quils sontimpliqués dans une série de transactions reliées les unes aux autres de tellemanière quelles forment « une chaîne de services réciproques, cest-à-direde services dont chacun doit être rémunéré à un moment donné » (Malinowski,1926, p. 26). Comme ces chaînes sont reliées les unes aux autres, il se formeun enchevêtrement de rapports mutuels qui tisse dans le groupe une toile deliens qui, directement ou indirectement, rattachent lindividu à un nombreconsidérable de personnes. Plus ce tissu de relations réciproques est serré,plus lemprise du groupe sur lindividu sera forte. On conçoit alors que lecrime variera en raison inverse de la quantité des rapports mutuels qui se sontdéveloppés au sein dun groupe. -   Cinquièmepartie : La justice Chapitre 24 LA LIBERTÉET LA COERCITION       Retour à la table des matières Le crime nest pas seulement une négation du principe de la réciprocité,il peut aussi être considéré comme une menace à la liberté. Le hold-up est uncas patent de crime qui constitue une atteinte à la liberté. Le bandit se sertde la menace de mort pour subjuguer sa victime et la forcer à se départir deson argent. Le viol, lui aussi, nie très évidemment la liberté. Les volssimples, les agressions et les homicides peuvent aussi être considérés commedes empiétements à la liberté des personnes en ce sens que, par de tels actes,le délinquant force sa victime à subir un préjudice, empêche ou rend plusdifficile la réalisation de ses projets. La liberté Ce mot peut être utilisé légitimement dans plusieurs acceptions. Ilest fréquent, par exemple, que lon définisse la liberté par la pluralité deschoix. Elle est alors la capacité de choisir par soi-même entre plusieursoptions. Mais, dans le présent chapitre, il sera plutôt question de la libertépar rapport à autrui. Dans ce cas, la liberté se définit, négativement, parlabsence de coercition. Est libre celui qui nest pas soumis au pouvoircoercitif dautrui, qui nest ni obligé de faire ce que décide un autre, ni empêchédagir comme il lentend. Positivement, la liberté serait alors la possibilitéde poursuivre ses fins propres plutôt que dêtre transformé en moyen au servicede celles dautrui (Hayek, 1960, p. 20-21). Baechler (1976) définit la coercition comme « limposition dela volonté dautrui sans que lobéissance vienne, pour une raison ou pour uneautre, légitimer cette volonté » (p. 13). La coercition consiste donc àforcer quelquun à agir contre sa volonté. On loblige à servir les fins dunautre par la violence ou par la menace de la violence. Linterventioncoercitive consiste à contraindre une personne à choisir entre se soumettre ousubir un grave désagrément. Mais autrui ne limite pas ma liberté seulement par la coercition ausens strict. Il peut aussi le faire en minfligeant des blessures, en me tuant,en menlevant les moyens de réaliser mes fins ou en me terrorisant. La libertépeut donc être assimilée à limmunité contre toute action dautrui qui mempêchedutiliser pleinement les moyens et linformation dont je dispose pour réalisermes fins. De ce point de vue, il est légitime dassocier liberté et droits, dela personne entendus comme la protection contre tout empiétement qui faitobstacle à la réalisation des projets de chacun.  La sphère de liberté Mais la liberté, définie comme protection contre toute interventiondautrui qui risque de mempêcher datteindre mes fins, est impraticable. Car, àpartir du moment où nous vivons en société, il est inévitable que chacun de-nous empiète sur autrui et, partant, nuise à la réalisation de ses projets.   « Toutela vie de lhomme, dans tout état social quelconque -et il nest jamais vécudans un état non social -, se passe en contact incessant avec ses semblables,et il ny a pas une seule de ses actions ou même de ses paroles, qui ne puissenuire, et il ny a pas une seule de ses actions ou paroles qui soit entièrementsans conséquences pour qui que ce soit dautre. À bien regarder, il nous estimpossible dexister sans continuellement affecter autrui, tantôt pour leservir ou laméliorer, tantôt pour lui nuire ou lempirer » (de Jouvenel,1955, p. 329). La liberté, conçue comme suppression de tous les actes pouvant nuireà autrui, est donc irréalisable. La solution à ce problème existe cependant.Elle consiste à définir pour chacun un domaine à lintérieur duquel il seraprotégé contre les empiétements de ses concitoyens et des pouvoirs publics.Hayek a expliqué mieux que quiconque en quoi cela consiste. Dans toute sociétéhumaine, on trouve des règles de conduite qui donnent un sens repérable àlinterdiction générale de ne pas nuire à autrui. Ces règles identifient lessecteurs de la vie de chacun - sa personne, ses biens, ses actions - danslesquels autrui nest pas autorisé à interférer, sauf consentement de lintéressé.De cette manière sont prohibés un nombre limités dactes affectant autrui. Lafonction des règles dont il est ici question est de protéger les intérêtsindividuels jugés légitimes dans une société donnée et dindiquer à chacun cesur quoi il peut compter. Ainsi, chacun dispose dune sphère de liberté où ilpeut agir à sa guise avec la garantie que ses concitoyens ne seront pas autorisésà intervenir (Hayek, 1973, pp. 128-131). Concrètement, le domaine protégé des individus pourra comprendre 1/lintégrité de sa personne ; 2/ linviolabilité de son domicile ; 3/la possibilité daller et venir où il désire, et 4/ sa propriété. Limportance de la propriété ne saurait être sous-estimée. Ladistinction entre le mien et le tien constitue une étape indispensable dans ladéfinition de la sphère de liberté. Il est impossible de réaliser la plupart deses projets - voire de survivre - si on nest pas assuré du contrôle de bienscomme les outils, les vêtements, la nourriture, etc. Les règles qui protègentces biens soulagent lindividu de lobligation dêtre constamment en alertepour les défendre par la force physique (Hallowell, 1943, p. 138). À ce titre,elles contribuent puissamment à la liberté. Le sens et la fonction des prohibitions de la violence et du volressortent donc avec évidence : elles servent à protéger la sphère deliberté de chacun en empêchant les empiétements les plus évidents. Ces règlespeuvent être conçues comme des remparts ériges pour éviter que les hommes ne seheurtent constamment les uns aux autres. Elles préviennent un grand nombre deconflits sans restreindre indûment la marge de manoeuvre des uns et des autres.Cette solution permet donc de concilier la liberté individuelle et labsence deconflit (Hayek, 1973, p. 129). Dès lors que chacun est assuré dun domaineinviolable, il na plus à rester à chaque instant en garde contre les gestesmenaçants de tout autre homme. Cette sécurité favorise évidemment la confianceet pave la voie à léchange et à la coopération. Ainsi, les règles qui garantissent à chacun un domaine protégé, bienloin dêtre une entrave à la liberté, la rendent possible. « La justicena, au fond, quun but : assurer la liberté en lui fixant des frontières »(Peyrefitte, 1981, p. xiv). Quelle liberté nous resterait-il si tous nosconcitoyens avaient la licence de nous agresser, de nous contraindre et de nousdévaliser ? La liberté absolue, cest-à-dire le pouvoir dagir à sa guise-dans ses rapports avec autrui, tue la liberté. Reste la liberté sous la loi,laquelle limite le pouvoir dagir de tout le monde et, par le fait même, nousassure linviolabilité de notre personne et de nos biens. Lintérêt bien compris Le dernier des grands Philosophes contractualistes, Rawls (1971, p.118), sest demandé quels principes de justice accepteraient des personnesrationnelles attachées à leurs intérêts au moment de définir les termesfondamentaux de leur association [76]. Plus modestement, je me demanderai si des hommes rationnels ontintérêt à accepter des règles qui interdisent à tout le monde, eux compris, levol et lagression. Pour répondre à cette question, il suffit, pour un moment,denvisager lhypothèse dune société dans laquelle ces interdictions seraientsupprimées. Cette situation correspond à ce quil est convenu dappeler létatde nature, dont Hobbes (1651, p. 124) disait quelle est létat de guerre dechacun contre chacun. Partant de là, on tente de faire un bilan des avantageset des inconvénients que comporte, pour un individu donné, cette situation oùlagression et lappropriation ont cessé dêtre considérées comme des crimes. Dans la colonne des avantages, on fera le décompte de tous les bénéficesobtenus par cet individu grâce aux actes que nous appelons crimes, mais quinen sont pas dans létat de nature. Ceci inclurait : la valeur totale desbiens acquis aux dépens dautrui et les plaisirs- ressentis lors de lexécutionde ces actes. Il faudrait aussi ajouter les avantages obtenus en frappant,blessant ou tuant toutes les personnes susceptibles de lui nuire :concurrents, ennemis, gêneurs, etc. On pourrait, enfin, ajouter ce quil peutgagner en subjuguant, par la force, dautres individus. Dans la colonne des inconvénients, donc de tout ce quil faudrasoustraire des bénéfices obtenus grâce au crime, trois items peuvent êtreretenus. 1/ Les dommages encourus à chaque fois que notre individu a étévictime dun vol ou dune agression : biens volés ou détruits, blessures,mort prématurée, etc. 2/ Les coûts de la protection privée contre le vol etlagression : le prix des armes, des serrures, des clôtures, le temps etlénergie consacrés à garder ses biens, à défendre sa personne, à surveillertout le monde, à sentraîner au maniement des armes, etc. [77]. 3/ Les coûts indirects qui découlent dune situation où le vol etla violence sont monnaie courante : limitation de la liberté de mouvement,difficultés daccumuler des biens, fragilité des projets à long terme, peur,incertitude, tension, etc. Mon propos nest pas de suggérer que les hommes ont décidéconsciemment de faire des lois interdisant le vol et la violence au terme dunedélibération sur les avantages et les inconvénients dune telle solution mais,simplement, de montrer que lindividu peut avoir intérêt à appuyer cettesolution. Avec la loi, le citoyen fait une « bonne affaire » :il voit sa marge de manoeuvre légèrement limitée, mais cette perte estlargement compensée par la sécurité qui lui est assurée.  Défendre sa liberté Les interdictions qui protègent le domaine réservé de chacun répondentà des besoins individuels évidents. Ceci permet de penser que les raisons deleur émergence et de leur maintien doivent être cherchées dans linteractionentre les individus et non dans des dictats venus den haut. Les mécanismesautorégulateurs qui permettraient de rendre compte du fait que ces prohibitionspeuvent apparaître et subsister sont mal connus. Je me permettrai néanmoins quelquesspéculations sur ce thème. On peut penser que la répression des actes qui causent un dommageest fondée dabord sur la motivation de chacun à défendre ses intérêts. Toutesles fois quune autre personne empiète sur mon territoire, chaque fois quellemenace ma personne ou mes biens, elle déclenche une résistance dautant plusfarouche que lintérêt en jeu est vital. Ainsi se développerait lhabitude derespecter la zone de liberté de chacun, habitude motivée dabord par la craintedes contre-attaques, ensuite par la peur que lautre ne me rende la pareille enempiétant sur mon domaine comme jai empiété sur le sien. Lhabitude derespecter la personne et les biens dautrui pourra alors sinstitutionnaliser,dabord en règles morales et, ensuite, dans la loi. Dans un milieu où on évitedinterférer dans la zone de liberté dautrui, il est relativement facile derenoncer à la licence dagresser et de voler autrui. On accepte de ne pasrecourir à la violence parce quon est réciproquement protégé contre laviolence des autres. La solution qui émerge de ce processus sinspire de lajustice : des règles générales réprimant les actes attentatoires à laliberté sappliquent universellement àtous. Ainsi, légalité est assurée :À chacun la même obligation de respecter la personne et les biensdautrui ; à chacun la même protection contre les atteintes à sa personneet à ses biens.  Conclusion Si lanalyse qui précède est tant soit peu fondée, on peut conclureque cest une erreur de concevoir toutes les lois comme des commandements venusden haut qui limitent la liberté des gens. Cest sûrement vrai pour certaineslois, ce ne lest pas de celles qui visent le volet la violence. Ces dernières émergentde linteraction humaine et garantissent aux personnes une zone de liberté àlabri de laquelle elles peuvent poursuivre les fins quelles choisissent avecles moyens de leur choix. À ce titre, la loi est nécessaire à la liberté. Linterdiction générale de tuer, de voler et dagresser représenteune solution acceptable pour des individus rationnels attachés à leurs intérêts.Et, on peut aussi la dire juste : elle est profitable pour lindividu touten étant compatible avec les intérêts dautrui. On comprend dès lors luniversalité des prohibitions du meurtre etdu vol. Elles contribuent à rendre les sociétés humaines viables en réduisantles occasions de conflit et en favorisant la confiance. Qui plus est, elles lefont sans sacrifier lindividu au bien commun. De cette manière, loppositionentre lintérêt de lindividu et celui de la société, sans être totalementsupprimée, est grandement atténuée.   Cinquièmepartie : La justice Chapitre 25 LA JUSTICE, LA MORALEET LA FORCE   « Lajustice sans la force est impuissante : la force sans la justice esttyrannique. La justice sans force est contredite, parce quil y a toujours desméchants ; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettreensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est justesoit fort, ou que ce qui est fort soit juste. » (PASCAL,p. 153)   Retour à la table des matières Cet ouvrage aura atteint son but si le lecteur est désormais porté àadmettre que les hommes résistent à la tentation du crime pour trois. raisonsprincipales : la morale qui les incite à croire que cest mal, ladissuasion qui leur fait craindre le bras séculier et la justice qui rendrationnelle leur participation à un ordre social fondé sur lexclusion de lacoercition parce que cela leur permet de jouir du maximum de liberté et de sécurité. Il reste maintenant à faire ressortir les rapports dinterdépendanceentre ces trois formes de contrôle social. La morale, la force et la justiceforment une triade déléments qui se relayent les uns les autres de telle manièreque, dès que lun deux a une défaillance, il est remplacé par un second,lequel est à son tour épaulé par un troisième. Nous serions donc devant un systèmedont la stabilité est assurée par laction de trois mécanismes qui sesupportent mutuellement pour concourir à la même fin.  La justice fonde la morale et la loi Voyons dabord comment la justice supporte la morale et la force. Lavalidité des normes qui régissent les relations sociales ne peut être trouvéeni dans la morale ni dans la loi. En effet, la règle morale repose sur lacoutume et la norme légale, sur le pouvoir qui lédicte. Or, ni lune nilautre ne peuvent conférer à la règle de valeur intrinsèque : on saitquil existe des coutumes aberrantes et des lois iniques. Voilà qui rend lajustice nécessaire. Elle seule peut véritablement fonder la règle et lui donnerson sens. Une solution peut être qualifiée de juste si elle permet de résoudreun conflit par une règle dapplication générale qui tienne compte des intérêtsdes uns sans léser ceux des autres. Dans le cas qui nous occupe, il sagit defavoriser le meilleur équilibre dans les transactions et de garantir auxindividus une liberté compatible avec celle de leurs compatriotes. Lexclusiondu vol et de la violence est un élément essentiel de la solution élaborée pouratteindre ces deux fins. Elle favorise lamitié sociale et la liberté au prixdune limitation raisonnable de la marge de manoeuvre de chacun. En dernièreanalyse, les règles morales et juridiques concernant lappropriation etlagression sont légitimes parce quelles sont conformes à la justice. Si ellesne reposaient que sur larbitraire de la coutume ou sur le bon vouloir du législateur,elles seraient tôt ou tard remises en question. Elles ne le sont pas vraimentparce quil est difficile dimaginer dautres solutions plus justes ou, si onpréfère, moins injustes. Or, cest précisément parce que ces règles sont perçues comme justesquil est très souvent possible de faire léconomie des sanctions morales ou pénales.Les gens les respectent, non par crainte de sanctions externes, mais parcequelles les placent dans une situation telle quils peuvent sy conformer sansmettre en cause leurs intérêts essentiels. Ce ne sont pas dabord des peinesqui nous font respecter la propriété dautrui, mais le fait dêtre dans un réseaude relations mutuelles où lattribution et léchange de biens se réalisent defaçon équitable. Ce nest pas surtout la crainte qui nous pousse à respecter lapersonne dautrui, mais le fait de vivre dans un milieu où la liberté de chacunest réciproquement protégée. La justice rend viables les règles morales et légales en offrant auxcitoyens des solutions de rechange au crime et en favorisant léclosion deprocessus autorégulateurs reposant sur lintérêt des parties en cause. Chaquepartenaire se charge de faire respecter la règle quil respecte lui-même avec,pour résultat, que toute déviation déclenche diverses réactions - réclamation,rupture, contre-attaque, etc. - qui tendront à restaurer léquilibre. Cestainsi que les autorités morales ou les gendarmes ne sépuisent pas à fairerespecter les normes ; ils restent en réserve, nintervenant que dans lescas de défaillance de lautorégulation.  Les sanctions épaulent la justice Il reste maintenant à démontrer que la justice - en loccurrence,des rapports fondés que le respect réciproque des droits de chacun - ne sauraitsurvivre si elle nétait épaulée par des sanctions morales et pénales. Sil est vrai que la soumission de tous aux règles de justice est àlavantage du plus grand nombre, il existe une solution bien plus profitable,cest la tricherie. Elle consiste, pour un individu, à profiter du faitque les autres se soumettent à la norme, tout en saffranchissant de cetteobligation. Lavantage est évident : il est protégé contre les empiétements,tout en interférant dans le domaine dautrui. De cette manière, il soctroieune supériorité décisive sur ses concitoyens qui ont les mains liées par leursengagements. La solution optimale est donc dêtre au-dessus des lois auxquellesse soumettent tous les autres. Une telle aubaine est fort tentante ; ilserait naïf de croire que certains ne céderont pas à la tentation. La solution qui consiste à tabler exclusivement sur la bonne volontéde tous semble donc impraticable. Hobbes (1651) avait bien vu le caractère aléatoirede relations réciproques qui ne seraient fondées que sur la parole donnée. « Celuiqui sexécute le premier naura aucune assurance de voir lautre sexécuter àson tour » (p. 316). Si je respecte la zone de liberté de mon voisin, rienne me garantit que celui-ci fera de même à mon égard. Ce qui voudrait direquil ne serait pas dans mon intérêt dagir selon les principes de justice. À cette première difficulté, sen ajoute une autre encore plusgrave. Comment espérer faire reposer la justice sur lintérêt bien compris degens dans le cas de tous ceux qui se côtoient sans entretenir aucun rapport lesuns avec les autres ? Même sil était dans mon intérêt de respecter lesdroits de ceux avec qui jai des relations réciproques, je naurais aucunraison dagir de même avec des inconnus ; et ces derniers, nayant aucunengagement a mon égard, nauront, eux non plus, aucune raison de mépargner.Sauf à échanger avec tout le monde, ce qui est clairement impossible, jeresterai entouré dennemis potentiels [78]. Lautorégulation ne suffit donc pas à la tâche : il estimpossible de fonder lordre social exclusivement sur lintérêt individuel.Depuis Hobbes, les philosophes contractualistes se sont penchés sur la questionet ont trouvé sensiblement la même réponse : il faut un pouvoir commun quitienne tout le monde en respect et oblige les uns et les autres à tenir parole.« Il faut quil existe quelque pouvoir coercitif pour contraindre égalementtous les hommes à lexécution de leurs conventions par la terreur de quelque châtimentplus grand que lavantage quils attendent de leur infraction à la conventionet pour garantir la propriété » (Hobbes, 15 1, p. 144). Quand le pouvoirremplit cette fonction, il ninvente pas les règles, il se contente de donneraux partenaires une motivation supplémentaire pour respecter les règles surlesquelles ils se sont entendus. Un système de sanctions est donc nécessaire, non pas tant pour nousforcer à obéir aux lois, mais pour nous enlever les raisons de soupçonner queles autres ne feront pas leur part. De cette manière, nous sommes enconfiance : sachant que nos concitoyens respecteront nos droits parcequils ne pourront les violer impunément, nous savons que nous ne serons pasles seuls à jouer selon les règles du jeu. Voilà pourquoi, comme lexpliqueBoudon (1977, p. 21 et 162), les partenaires dun contrat ont intérêt àsinterdire la défection pour éviter les effets pervers découlant dengagementspurement volontaires et qui, à ce titre, pourraient être unilatéralement rompusà nimporte quel moment. Les sanctions qui servent à instaurer un climat deconfiance entre les citoyens peuvent ici être conçues comme le démarreur de lacoopération : on entreprend déchanger parce quon est assuré de sespartenaires [79]. Les sanctions apportent une motivation nécessaire mais secondaire àobserver la loi. Nécessaire parce que, sans elles, la confiance ne pourrait passétablir, chacun attendant que lautre ne commence avant de commencer.Secondaire, parce quil est, au départ, dans lintérêt de tous de vivre dans unétat social où la liberté et les droits de chacun sont réciproquement respectés. La plupart des contractualistes, suivant en cela Hobbes, ont penséque ce pouvoir qui oblige les citoyens à tenir leurs promesses est de naturecoercitive et étatique. Il ne me semble pas trop présomptueux de dire quilsont commis lerreur de sous-estimer linfluence de la morale. Quest-ce quinous arrête lorsque nous sommes tentés de tromper la confiance de celui quiagit correctement avec nous ? La crainte du gendarme ? Rarement.Cest plutôt la honte. Nous ne voulons pas passer, aux yeux de, nos proches,pour un individu perfide et trompeur. Ainsi, la solidité des engagements tientpour beaucoup à la force de la morale. Nous rendons le bien pour le bien etnous évitons de nuire à celui qui se retient de nous nuire parce que la justiceest érigée au rang de vertu. Or, dès quon parle de vertu, on se situe sur leterrain de la morale. Il est possible, en théorie, de distinguer entre moraleet justice, mais, en pratique, les deux sont indissociables. on ne voit pascomment les hommes pourraient résister à la tentation de linjustice sicelle-ci nétait fortement réprouvée.  Lultime recours  « Quelsque soient les fondements psychologiques et sociologiques du crime, cest semoquer que daffirmer que limpunité assurée aux criminels nest pas uneincitation au crime. » (BAECHLER,1978, p. 125.)  Même si la morale occupe un place prépondérante dans la créationdun climat propice à la justice, la force ne doit pas être négligée pourautant. Une dernière ligne de défense contre linjustice reste nécessaire. Ce rôleincombe à lappareil pénal. Il a été montré au chapitre 10 que la loi, par le biais deson action intimidante, sert à préserver la morale. Les mesures pénalesexercent un effet dissuasif qui limite le nombre de crimes et, par là, empêchentque lexemple de trop nombreux crimes impunis ne mine les convictions moralesdes citoyens. En dautres termes, lapplication de la loi protège la morale enréduisant et en neutralisant linfluence pernicieuse du spectacle des crimesimpunis. Donc, si la morale supporte la justice, la force épaule la morale. Lusage de la force par lÉtat na pas seulement pour fonction de préserverlintégrité de la morale, il a une utilité plus directe encore, qui est de protégerles citoyens contre lagression. À partir du moment où les gens acceptent derenoncer à la violence, ils sont en position dinfériorité devant les violentset ils seront à coup sûr écrasés par le premier agresseur venu. La collectivitése doit donc de défendre ses membres qui sont sans défense précisément parcequils respectent la loi. « Si, en effet, lindividu devait abandonnertout ou partie de sa puissance propre sans la garantie que la communauté suppléeraità cet abandon en ripostant à un agresseur éventuel, il se mettrait en positiondinfériorité sans compensation aucune » (Baechler, 1978, p. 195). Le jouroù lÉtat cesse de prendre la défense des citoyens, ceux-ci prendront lesarmes, simplement pour survivre. Et alors il ne sera plus question ni de moraleni de justice, simplement de la loi du plus fort. Dans une société raisonnablement policée, les sanctions pénalesnont quun rôle limité à jouer parce que lautorégulation due à la justicedoublée du contrôle moral fournissent lessentiel des motivations à respecterla loi. Comme on la vu au chapitre 14, la dissuasion sadresse principalementaux éléments marginaux de la société, à ceux qui nont plus grand-chose àperdre - ni sur le plan de la réciprocité ni sur celui de la morale -à violerles règles du jeu social. Mais cette fonction marginale du système pénal restemalgré tout indispensable, dabord parce quelle préserve la morale et,ensuite, parce quelle donne aux citoyens lassurance quils ne seront pasobligés de recourir à la violence pour se défendre. Et on ne voit pas commenton pourrait faire léconomie dun minimum de violence pour contrer desindividus sur lesquels on na prise ni par la voix de la justice ni par cellede la morale. La force reste alors lultime recours. Car elle est la seule méthodequi, par définition, nexige pas, pour être efficace, le consentement de celuisur qui elle sexerce.  Ni ange ni bête Dans cet ouvrage, jai construit un système théorique qui visait àrendre compte du plus grand nombre possible de faits concernant les rapportsentre le contrôle social et le crime. Très sommairement, ce système sarticuleautour de quatre propositions principales : 1/ Les psychothérapies ne réduisent pas sensiblement le niveau de récidiveauquel on aurait pu sattendre si les sujets traités ne lavaient pas été. 2/ Les sanctions morales, et tout spécialement le blâme, contribuentà faire baisser lactivité délinquante dans les milieux où elles sont appliquées. 3/ Les mesures pénales, et tout particulièrement la certitude despeines, ont un effet dissuasif sur les délinquants actuels et potentiels, cequi les incite à réduire - et pas nécessairement à abandonner totalement - leuractivité délinquante. 4/ Il est dans lintérêt bien entendu des individus de vivre dansune société où chacun respecte la personne, les biens et la liberté dautrui,parce quils sont réciproquement protégés contre la violation de leurs droits.De cette manière, chacun peut jouir dune plus grande liberté, de plus de sécuritéet des avantages découlant de la coopération. Cette situation favorise lémergencede mécanismes autorégulateurs qui ont une influence décisive sur le respect deslois. Si nous acceptons ces quatre propositions, nous sommes conduits àposer le problème des rapports entre lêtre humain et le crime dans des termesauxquels la criminologie ne nous a pas habitués. En effet, aujourdhui encore,bien des criminologues restent obsédés par la question : quellesaberrations poussent le délinquant à commettre ses forfaits ? Dès lors quele problème est posé en ces termes, on est forcément poussé à rechercher ce quidistingue le criminel de lhomme normal. Et on ne manque pas de trouver ce quelon cherche : des concepts comme valeurs criminelles et personnalitécriminelle deviennent communément acceptés. On se représente alors le délinquantcomme un être qui possède sa morale propre et sa psychologie propre. Puis, defil en aiguille, on fabrique une curieuse image du criminel, à la fois ange etbête. Il apparaît comme un ange quand on simagine que quelques bonnes paroles,un peu damour et beaucoup de confiance suffiront à lui faire reprendre ledroit chemin. Il devient une bête quand on le peint sous les traits dupsychopathe cruel, froid, totalement insensible à la raison, à la morale et mêmeà la force. Cest en réaction contre ce portrait peu vraisemblable que jai écritce livre. Jai simplement voulu déplacer lattention de lhomme criminel àlhomme tout court. Cela veut dire, dans un premier temps, tenir compte ducitoyen ordinaire (qui, bien souvent, est un délinquant potentiel) et passeulement du criminel, puis, dans un second temps, considérer le crimineldabord comme un homme et pas seulement comme un être à part. Dès que cechangement de perspective est opéré, le délinquant apparaît sous un journouveau. Ni ange ni bête, il devient, plus prosaïquement, un homme qui selaisse tenter par une activité possédant cette particularité dapporter à sonauteur des avantages immédiats avec un minimum de coûts intrinsèques. Nouslavons vu, la plupart des délits évoqués ici peuvent être exécutés en quelquesminutes et nexigent que très peu dinvestissements. Le bénéfice du crime estdonc très réel : plaisir presque instantané au moindre coût. Il ny a doncpas à se surprendre si certains hommes se laissent tenter : le crime esteffectivement une entreprise tentante. La nécessité du contrôle social se comprend alors facilement. Safonction est dintroduire des coûts extrinsèques à une activité qui comporte trèspeu de coûts intrinsèques. Le contrôle dordre moral consiste à faire du crimeun acte mauvais, blâmable, honteux. Le contrôle pénal, de son côté, consiste àbrandir la menace de la peine. Mais, dans certains milieux, les sanctionsmorales sont utilisées sporadiquement et sans conviction, et, la plupart dutemps, la probabilité de subir une peine pour un délit isolé est faible. Dansces conditions, il faut admettre que le crime peut être une activitérationnelle à court terme. Cela est tout particulièrement vrai pour lesadolescents qui, généralement, ont dexcellentes chances de sen tirer à boncompte. Mais les risques cumulatifs de la sanction font du crime une activitétrès coûteuse à la longue. Vient un moment, dans la vie dun récidiviste, oùles peines deviennent de plus en plus fréquentes et que sadditionnent diverstypes de coûts ; blâme, mauvaise réputation, stigmatisation, prison, insécurité.Leffet conjugué de ces sanctions force celui qui sest adonné au crime àprendre conscience que, en longue période, cette activité comporte plusdinconvénients que davantages. Cest vraisemblablement la raison pourlaquelle même les criminels invétérés prennent, pour la plupart, leur retraiteentre lâge de 25 et de 35 ans. Outre la maturation, intervient ce quejappellerai un processus de dissuasion différée : laction intimidantedes peines ne joue que tardivement, mais joue quand même. Les hommes qui envisagent de commettre des crimes et ceux qui encommettent effectivement ne sont donc pas des déments, mais plutôt des acteurssoucieux de leurs intérêts qui décident en tenant compte des moyens disponibleset des profits escomptés. Si lon retient cette hypothèse, il faut se résigner àconclure que, pour le meilleur et pour le pire, le criminel nous ressemble.Comme la plupart dentre nous, il sait résister aux changements quon veut luifaire subir contre son gré. Et comme la plupart dentre nous, il se révèlesensible à la réprobation et à la peur. Quand ses actes deviennent plus coûteuxquil ne se limaginait, il fait comme tout le monde, il part à la recherche denouvelles solutions. Décidément, le criminel est à limage des autreshommes : plus adaptable que transformable.    Bibliographie     Retour à la table des matières ADAMS, S. (1962), « The Pico Project) », in N. JOHNSTON,L. SAVITZ, et M. E. WOLFGANG (eds), The Sociology of Punishment and Correction,New York, John Wiley. AICHHORN, A. (1935), Wayward youth, New York, Viking Press (1965). ALLEN, J. (1977), Asssault with a deadly weapon : the autobiographyof a street criminal (D. H. KELLY and P. HEYMANN ed.), New York, PantheonBooks. ANDENAES, J. (1974), Punishment and deterrence, Ann Arbor, TheUniversity of Michigan Press. ANDENAES, J. (1977), Les effets de prévention générale du droit pénal,Archives de politique criminelle, no 3, p. 5.  ANDRY, R. (1960), Deliquency and Parental Pathology, London,Methuen. ARONFREED, J. 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Le ter-me « contrôle social » est unanglicisme encore largement répandu chez les sociologues de langue françaisebien que certains dentre eux aient proposé de lui substituer lexpression « régulationsociale ».[4]  Je reprends la définition que javais utilisée et expliquée dans unlivre précédent : Délinquants pourquoi ?, à une nuance près :dans ce dernier livre, je la restreignais aux adolescents, alors quici elle désigneraaussi bien les délits commis par les adultes que ceux qui sont commis par lesadolescents.[5]  Leurs positions théoriques peuvent être regroupées en trois catégories.Premièrement, lempirisme pur : on rejette toute proposition théoriquepour ne reconnaître de valeur quà laction. Deuxièmement, le « multifactorialisme » :on pense que la délinquance est causée par un grand nombre de facteurs dordrebiologique, psychologique, sociologique et culturel ; cet éclectisme neconduit pas cependant à lélaboration dune véritable théorie conçue comme unensemble cohérent de propositions générales. On trouve en troisième lieu desgens qui adhèrent à une position théorique spécifique, mais on ne réussitjamais à sentendre sur une théorie donnée. On assiste à la concurrence de modèlesinspirés de la psychologie, de la psychiatrie, du service social et de la sociologie.[6]  Cest ainsi que PALMER (1975) reprocha à Martinson davoir sous-estiméles résultats positifs ou partiellement positifs des travaux rapportés dans sonarticle. Il soulignait de plus que certaines catégories de délinquants semblentréussir un peu mieux que dautres à la suite de certains traitements (jereviendrai sur ce point). Cependant, un comité de la « National Academy ofScience » se consacra à lanalyse du problème pour conclure que Martinsonet ses collaborateurs avaient raison et que Palmer avait commis lerreurdaccepter sans réserve des recherches qui prétendaient, sans justification véritable,avoir constaté des résultats positifs (Sechrest et al., 1979).[7]  Les termes de « réhabilitation » et autres véhiculent cinq idées :1. la transformation de la personnalité du délinquant, 2. la non-récidive, 3.le souci du bien et de lintérêt du délinquant, 4. le pardon, 5. des mesuresnon punitives. Certaines de ces idées concernent les fins, dautres les moyens-mais on névoque jamais un moyen spécifique, ce qui est essentiel dans une démarcheévolutive. Le problème ne se pose pas quand on examine une recherche qui évalueune mesure spécifique, par exemple une variété de thérapies de groupe. Il sepose quand on veut énoncer une proposition générale qui viserait à rendrecompte de lensemble ou du plus grand nombre des recherches évaluatives.[8]  Sechrest el al., 1979, proposent une définition qui va dans le mêmesens : « La réhabilitation est le résultat de toute intervention planifiéequi réduit lactivité criminelle future dun délinquant, que cette réductionsoit médiatisée par la personnalité, le comportement, les capacités, lesattitudes, les valeurs ou autres facteurs. Les effets de la maturation et ceuxqui sont associés à la peur ou à lintimidation sont exclus, ces derniers étanthabituellement définis comme la dissuasion spécifique » (pp. 20-21).[9]  Plus précisément, ils ont montré que les garçons condamnés par lestribunaux pour mineurs et par les tribunaux pour adultes avouaient, à 60%,avoir commis un grand nombre de délits alors que 31% des garçons qui navaient étécondamnés que par les tribunaux pour mineurs (et qui navaient donc pas récidivédevenu adultes) avaient un pourcentage de délinquance révélée forte.[10] LÉAUTÉ (1972, p. 435) a fait un résumé de la pensée de Quételetsur ce sujet.[11] Voir aussi WALLER (1974, p. 163).[12] Anne-Marie Favard fait aussi remarquer que, malgré limportanceaccordée à la relation, on ne la définit jamais de façon opérationnelle ;on ne précise aucunement ses modalités techniques et pratiques.[13] On pourrait ici faire un rapprochement avec ce qui sera rapportéaux chapitres 7 et 8 relativement à léducation morale. On na pas réussi, quoiquon en dise, à trouver un lien entre le manque daffection et la délinquance.Par contre, on a démontré que la délinquance était associée au laisser-allerdes parents. Ne veut-on pas reproduire, dans le traitement des délinquants, lestyle déducation qui, sur le plan familial, sest révélé désastreux ?[14] Voir aussi : KING et CHAMBLISS, 1972, p. 121.[15] Ce refus des juges de placer dans des établissements où les délinquantssont assurés de limpunité explique, peut-être, la forte baisse, en France, durecours aux équipements éducatifs et la hausse parallèle des sanctions pénales.En 1951, 19% des jeunes jugés étaient placés dans un équipement éducatif (2 747placements éducatifs sur 14 791 jugés), en 1977 seulement 2,6% des jeunes bénéficiaientdune mesure éducative (1 613 sur 61936).  Parallèlement,les mesures pénales augmentent : en 1954 : 10,5% des jugés, en 196123,4%, en 1977 : 32,6% (Henry et al., 1978, p. 209, 210).[16] Au Québec, des centres daccueil sont des institutions qui hébergentet rééduquent des jeunes délinquants, des enfants en danger, ceux qui ont desproblèmes dadaptation, etc.[17] Il semble que la seule méthode connue pour éviter cette escaladedes mesures répressives soit lusage combiné de la sélection et de lexpulsion.Par la sélection à lentrée du programme, on naccepte que les clientssusceptibles de coopérer. Par lexpulsion, on renvoie ceux qui, pendant letraitement, cessent de faire preuve de bonne volonté. Cette épuration permet degarder les « bons cas » et déliminer les « durs » et les récalcitrants.[18] Par « normes de conduite » on désigne les règles quilient les membres dun groupe. Par « culture » on entend lensembledes valeurs, des croyances, des normes et des modèles que les sociétéstransmettent à leurs membres.[19] Appelée aussi délinquance révélée ; cest la délinquanceconnue par les aveux dadolescents qui répondent à des questionnaires.[20] En 1974, HINDELANG (p. 377) remettait en question lanalyse deMatza. Il avait, lui aussi, interrogé des délinquants en institution, leurdemandant sils approuvaient ou non divers délits. 20% des répondantsapprouvent les combats avec une arme, 20%, les vois dauto, 18%, les volssimples, 15%, le vandalisme. Les proportions des répondants qui approuvent la délinquancesont effectivement beaucoup plus fortes dans léchantillon de Hindelang quedans celui de Matza ; il nen reste pas moins que seule une minorité réagitpar lapprobation. Jaurais tendance à croire que ces différences sont dues auxprocédures utilisées. On réagit plus négativement devant un acte dont le caractèrebrutal est mis en relief par une illustration que devant la simple évocation écritede cet acte.[21] Dans le cas des adolescents qui nont pas commis ces délits, les réponsesse distribuaient ainsi :   « Prendre quelque chose sans payer dans unmagasin »  > Tout à fait en désaccord Pas daccord Indécis Daccord Tout à fait daccord Total 48,6% 30,2% 16,7% 2,2 % 2,3% 2317    « Prendrequelque chose de grande valeur » :  > Tout à fait en désaccord Pas daccord Indécis Daccord Tout à fait daccord Total 56,0% 26,1 % 14,5% 1,7% 1,7% 2987    Ce quicaractérise les non-délinquants, cest quils réprouvent massivement les actesquon soumet à leur jugement.[22] Il arrive néanmoins que, devant ses pairs, un délinquant fasse étalagede lhabileté, de la ruse, de la force ou du courage dont il a fait preuve enviolant la loi, mais ce sont ces qualités-là qui sont valorisées, non le délitlui-même.[23] Au chapitre 18 de Délinquants, pourquoi ?[24] Cette distinction rejoint celle que faisait MERTON (1971, pp.829-831) entre comportement « non-conformiste » et comportement « anormal »(aberrant behaviour). Pour Merton, le non conformisme remet en question la légitimitédes normes et veut les remplacer par dautres règles. Il agit généralement defaçon désintéressée et sinspire de valeurs quil juge supérieures à cellesquil récuse. Par opposition, lanormal ne remet pas en cause les normes quiltransgresse, le plus souvent, par intérêt. Un tel individu agit dans lombreet, quand il se fait prendre, il sexcuse en évoquant des circonstances atténuanteset non en légitimant sa déviance.[25] Il faut distinguer deux notions voisines : lintégration delindividu au groupe et lintégration du groupe, laquelle peut être définiepar lintensité des interactions entre les membres du groupe et par le niveaude coopération au sein de ce groupe. Cest en ce sens que Durkheim (1897) écrivait :« Le suicide varie en raison inverse du degré dintégration des groupessociaux dont fait partie lindividu » (p. 223). Lintégration au groupeest une caractéristique individuelle qui porte sur les rapports quune personneentretient avec son groupe.[26] Les faits concernant la situation scolaire des jeunes délinquantspeuvent aussi se prêter à une interprétation en termes dopportunités, comme jelai fait dans Délinquants, pourquoi ? Ceci voudrait dire quelinadaptation scolaire entretient une double relation avec la délinquance.Dans un premier temps, elle conduit à un rétrécissement des opportunités, dansun second temps, elle marginalise ladolescent, lexcluant, par le fait même,de la sphère dinfluence régulatrice de la société.[27] 68% des pères des délinquants agissaient de façon relâchée ouerratique, contre 36% chez les non-délinquants.[28] Une telle mesure possède deux avantages. Premièrement, elle portesur lavenir ; elle permet donc de sassurer de lantérioritécausale : on évite la difficulté qui vient du fait que les délits antérieurspeuvent modifier la perception des sanctions. Deuxièmement, elle comporte lasupposition que le répondant a un réel désir de commettre le délit en question.Ceci permet de contourner la difficulté que posent les individus (les gens trèsriches par exemple) qui sabstiendraient de passer à lacte, non à cause de lacrainte de la réaction sociale, mais simplement parce quils nen ont pasenvie.[29] En dautres termes, les corrélations négatives entre lintoléranceet la délinquance sont plus fortes quand cette dernière est mesurée par lenombre de jeunes qui commettent des délits que par le nombre moyen de délits.Ceci peut vouloir dire que de nombreux adolescents ne commettent aucun délit àcause du climat de réprobation qui règne dans leur communauté. Par contre, ceuxqui sont insensibles au blâme collectif commettent de très nombreux délits. Laquantité de ces délits influence fortement les moyennes et atténue la corrélationintolérance-délinquance.[30] Cest dans le sens dune expression quelque peu obscure utiliséepar des auteurs comme TOBY (1957) et HIRSCHI (1969) : Stake inconformity, quon peut traduire par « enjeu de la conformité ».[31] Lidée que la délinquance soit causée par un manque damour estfort contestable. LEMAY (1973) et MUCCHIELLI (1974) soulignent quil est rareque, pendant leur enfance, les délinquants soit gravement privés damour. Si,au moment de ladolescence, on constate que les relations parents-enfants sontdétériorées, cest vraisemblablement causé dabord par lindifférence des parentset, ensuite, par la hargne que suscitent ces tentatives de reprise en main. Lesmauvaises relations me semblent plus un effet quune cause de la délinquance.[32] Jai développé plus longuement cette idée ailleurs. Voir :CUSSON (1974 B).[33] Ceci dit, il se trouve des sociologues qui tiennent compte de ladimension stratégique de laction, par exemple Homans, et des économistes quitiennent compte de sa dimension normative, par exemple, Hayek.[34] Il serait illégitime de conclure que parce que les règles moralessont archaïques et irraisonnées, elle sont inutiles. Il est, au contraire,probable que de telles règles aient eu un rôle essentiel à jouer dans la surviedes groupes et des individus. HAYEK (1979, pp. 157-160) souligne que les règlestraditionnelles se sont maintenues parce quelles favorisaient la perpétuationet lexpansion des sociétés qui les avaient adoptées. Une règle peut très bien êtreutile sans que celui qui la respecte soit conscient de cette utilité.[35] En Angleterre, lidée avait été vigoureusement défendue parSTEPHEN (1863, p. 99) : « Some men probably, abstain from murderbecause they fear that if they committed murder they would be hung. Hundreds ofthousands abstain from it because they regard it with horror. One great reasonwhy they regard it with horror is that murderers are hung with the heartyapprobation of all reasonable men ».[36] La question de leffet dissuasif des peines sera traitée dans lesquatre chapitres suivants.[37] Cette analyse a été contestée par EHRLICH (1979, p. 52-53) quisouligne dabord que leffet dengorgement ne peut jouer sur les crimes graveset rares sur lesquels, pourtant, la certitude des peines semble jouer. ilsouligne ensuite que dans certains travaux on a utilisé des procédures économétriquespour contrôler linfluence de ce phénomène et que, malgré tout, lassociationcertitude-crime se maintient. Toutes ces considérations ninfirment paslhypothèse de la dissuasion, elles nous incitent cependant à laprudence : les corrélations entre la certitude de la condamnation oulemprisonnement et le volume de la criminalité ne peuvent pas être utiliséescomme preuve définitive de leffet dissuasif.[38] Voici à titre dexemple les résultats obtenus par MANNHEIM etWILKINS (1955) lors de leurs évaluations dinternats de type borstal ouvertset fermés :  >   % succès borstal ouvert % succès borstal fermé Groupe à bon risque 78 67 Groupe à risque moyen 61 57 Groupe à mauvais risque 38 28  [39] Lors de recherches récentes, on constatait que le fait davoir un « caractèreopposant » (Breuvart et al., 1974) et dêtre effronté (daring) (WESTet FARRINGTON, 1973) sont nettement associés à la récidive. Ces caractéristiquespeuvent être perçues par le juge qui rencontre un jeune et il peut en tenircompte lors du choix de la mesure.[40] Si, par exemple un groupe homogène créé par le chercheur est constituéde 100 sujets à risques moyens et que le juge en a placé 40 en internat et 60en probation, on ne peut légitimement supposer que la distribution faite par lejuge corresponde à une distribution au hasard.[41] Jai résumé ces travaux dans Délinquants, pourquoi ?[42] Leffet réducteur est défini comme :  > (Le taux darrestation après lintervention) (Le taux darrestation avant lintervention) Le taux darrestation avant lintervention (MURRAY et COX, 1979, p. 41.)[43] Par la même occasion, ils ont remis en question la thèse selonlaquelle, pendant ladolescence, lactivité délinquante diminue.[44] Ces chiffres sont dautant plus fiables quils sont à labri deleffet de sélection. Comme cest la totalité du réseau qui a changé, il estimpossible que les juges placent ailleurs les cas les plus difficiles.[45] Cette interprétation est dautant plus vraisemblable quelle estsouvent admise par les délinquants eux-mêmes. 33% des ex-détenus en libérationconditionnelle de léchantillon de WALLER (1974, p. 124) pensent que la libérationconditionnelle exerce sur eux une influence dissuasive.[46] Cette estimation est basée sur le fait que les sujets en foyers degroupe sont généralement à lécole ou au travail pendant la journée.[47] Daprès lestimation présentée par SILBERMAN (1978, p. 335).[48] « Any decision other than a custodial sentence was oftenregarded as being let off. »[49] BELSON apporte, par la même occasion, une indication qui ne va pasdu tout dans le sens de la théorie de la stigmatisation : seulement 8 garçonssur 1425 (0,56%) répondaient que larrestation les avait poussés à commettreplus de vols quauparavant.[50] MURRAY et Cox (1979, p. 53) ont constaté exactement les mêmestendances dans leur échantillon.[51] Pour tester cette hypothèse, il faudrait mesurer chez lesindividus dabord leurs estimations du risque de subir différentes peines etensuite le degré de désagrément que comporte pour eux chacune de ces peines et,enfin, retenir lestimation du risque de la peine qui, aux yeux de chacun,comporte un degré minimal de désagrément.[52] De telles distinctions ont été faites par FERRI (1905), parZIMRING et HAWKINS (1973), ANDENAES (1974) et WILSON (1975).[53] Ce raisonnement ne sapplique probablement pas à des délits commeles infractions au code de la route et lévasion fiscale. Dans de tels cas, onpeut supposer que les inhibitions morales sont faibles chez la plupart descitoyens.[54] Coslin avait mesuré lestimation des risques par une question quirevenait à ceci : Quand on vole dans un grand magasin, à votre avis, lerisque de se faire prendre est-il peu, modéré ou très élevé ? Il avaitmesuré lacceptation du risque par la question : Quel risqueaccepteriez-vous de vous faire prendre ?[55] PALMER (1977) propose lexemple suivant. Si les salaires des réparateursdappareils de télévision sélèvent, il y aura un plus grand nombre de gens quivont sengager dans ce métier. Cela nimplique pas que les gens qui deviennentréparateurs de TV sont plus nombreux que les autres à penser que les salairesseront très élevés dans ce secteur.[56] Dans un échantillon décoliers de Montréal, 45% des répondantscroient quils ont plus de 50% de chances dêtre pris (BIRON et CUSSON, 1979,p. 142).[57] Voir FARRINGTON (1977), WEST et FARRINGTON (1977) et FARRINGTON,OSBORN et WEST (1978).[58] En 1970, GOLD avait utilisé une méthodologie dappariementsemblable à celle qui vient dêtre rapportée, mais avec un nombre de sujetsplus petits. Il avait obtenu des résultats qui allaient dans le mêmesens : les délinquants arrêtés par la police avaient commis subséquemmentplus de délits que les adolescents qui navaient pas eu de contact avec lapolice.[59] Cependant, on ne peut déduire de ceci une politique dinterventionmaximale. Car il faut tenir compte dautres facteurs. Laction pénale nestjamais innocente, Elle comporte une part irréductible de coercition et même debrutalité. Et sa valeur thérapeutique est plus que douteuse. Les mesures pénalesnagissent que par peur et elles ont des effets secondaires inquiétants :démoralisation, difficulté de réinsertion sociale, endurcissement. La modérationdes peines dont parlait Beccaria reste dactualité.[60] Dans ce chapitre, je ne distingue pas systématiquement lesinstitutions pour jeunes délinquants des prisons. Lexpression « expériencecarcérale » vise les deux types détablissement. Les raisons de ce choixsont les suivantes, Premièrement, le problème du délinquant chronique se poseaussi bien chez les mineurs que chez les adultes. Deuxièmement, il est vraique, en général, les institutions pour jeunes délinquants ont un régimebeaucoup plus humain que, les prisons, mais cette généralisation souffre denombreuses exceptions. Il existe des institutions qui, à toutes fins pratiques,sont des prisons et il y a des prisons à sécurité minimum qui ressemblent beaucoupà des institutions pour mineurs. Troisièmement, prisons et institutions pourjeunes délinquants appartiennent à la même catégorie institutionnelle. Ce sont,dans la terminologie de Goffman (1961), des institutions totalitaires. Lesinstitutions pour jeunes ont dimportants traits communs avec lesprisons : lenfermement, la régimentation, la sujétion, lennui, lacrainte des codétenus, etc.[61] Pour être plus exact, 17% des sujets en libération conditionnelleet 13% de ceux qui navaient pas obtenu de libération conditionnelle faisaientun tel aveu.[62] Un cas semblable a été rapporté par Petersilia et al. (1978, p.55). Il disait : « I wasnt equipped to handle the outside world(...) I was anxious to get back with my own kind. I deliberately got myselfbusted when things got too bad.[63] Et, probablement, selon les moments : quand le délinquantvient de sortir de prison, il accepte moins facilement le danger.[64] « Im just tired » (ALLEN, 1977, p. 223).[65] Parmi les autres résultats obtenus par Caroll et qui sont dignesde mention, il faut souligner ceux-ci :  1/ Lasévérité de la peine est un facteur trois fois plus important que la probabilitéde larrestation.  2/ Lesprobabilités déchec ou de succès sont nettement moins importantes quelimportance des gains et que la sévérité des peines.  3/ Laplupart des individus ne tiennent compte que dune dimension du problème,celle-ci variant dun sujet à lautre. 50% des individus concentrent leurattention sur largent à lexclusion des autres dimensions, 24% tiennent compteessentiellement de la sévérité de la peine, 17,7% de la probabilité de succèset 7,6% de la probabilité dêtre pris.  4/ Onne trouve que très peu de différence entre les délinquants et les non-délinquantssur les facteurs qui contribuent à la décision. Dans les deux groupes, leprocessus de prise de décision semble fondamentalement le même.[66] Jai, dans Délinquants, pourquoi ?, analysé cesdimensions du problème.[67] Cette énumération reprend, pour lessentiel, les éléments quiavaient été analysés au chapitre 2.[68] Voir au chapitre 14.[69] Voir au chapitre 13.[70] Voir au chapitre 16.[71] En effet, nous avons vu au chapitre 13 que la récidive ne devraitpas être analysée en termes de tout ou rien ; la fréquence de la délinquanceà un moment donné devrait plutôt être comparée à sa fréquence antérieure.[72] Par exemple : PARKER et ALLERTON (1962), KARPIS et TRENT(1971), MESRINE (1977).[73] DE GREEFF a souvent parlé de ces justifications. Plusieurs auteursy ont fait allusion en particulier REDL et WINEMAN (1951), SYKES et MATZA(1964), MAILLOUX (1971) et MUCCHIELLI (1974).[74] Les anthropologues ont proposé différentes définitions de lapropriété, toutes plus compliquées les unes que les autres. Le lecteur intéresséà la question pourrait consulter avec profit les auteurs suivants :HALLOWELL (1943, p. 120-121), MALINOWSKI (1947, p. 132-133), HOEBEL (1954, p.58) et GLUCKMAN (1965, p. 36).[75] Les droits de propriété ne sont généralement pas absolus : ilest rare que le propriétaire puisse faire tout ce quil veut avec ses biens.Quand il les utilise, il lui faut tenir compte des droits dautrui, il doitrespecter ses engagements, il doit souvent partager ou prêter, il doitrespecter les diverses lois qui lui enjoignent dagir dune manière ou duneautre avec ses biens (LINTON, 1952, p. 656, et GLUCKMAN, 1965, p. 49-50).[76] Les philosophes contractualistes ont eu le grand mérite de mettreen relief la rationalité des lois pour lindividu. il est donc tentant defonder sa réflexion sur lhypothèse du contrat social. Cependant, cette notioncontribue tout autant à embrouiller le problème quà léclaircir. Ceci pourtrois raisons. 1/ Le contrat social est clairement un mythe. Comme lesoulignent VILLEY (1979, p. 92) et PEYREFITTE (1981, p. 295), il ny eut jamaisde consentement libre entre les citoyens. 2/ Cette fiction laisse entendre queles lois résultent dun projet conscient, alors que tout porte à croire quecelles dont il est ici question se sont développées sous forme de coutumes quiavaient pour fonction latente de régulariser linteraction humaine. 3/ Ellenous conduit à concevoir la société comme une organisation hiérarchisée etconstruite de toutes pièces par des individus qui en auraient conçu le projet(HAYEK, 1973, pp. 12 et 38). Cette représentation nous a fait oublier que lasociété est aussi faite dun tissu de relations réciproques.[77] Comme le souligne TULLOCK (1971, p. 211), la protection privéecontre le vol serait, selon toute probabilité, une solution peu efficace. Ondevrait y consacrer énormément de temps et dénergie, peut-être en pure perte.Car on risquerait toujours de se retrouver devant un agresseur plus puissant.[78] Voir de JOUVENEL (1955, p. 306).[79] Voir aussi : RAWLS (1971, p. 240).
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